Karachi by night

Flashback : nous sommes le 13 novembre 1993. La nuit est tombée depuis longtemps sur Karachi. Je paresse au salon, à bouquiner, littéralement sous le charme de ce roman de Patrick Cauvin que je relis pourtant pour la troisième fois. Un magicien des mots et des émotions. J’espère toujours qu’un jour je pourrai égaler son style, déclencher autant d’émotion chez les autres qu’il arrive à en produire sur moi.

Mais il est déjà onze heures passées et, demain, une dure journée m’attend. Je rêvasse encore un peu avant de monter. J’aime ces moments privilégiés où je laisse voguer mon esprit entre rêve et réalité, à l’instar de ces doux réveils des jours de grasses matinées. Au dehors tout est calme. Les projecteurs extérieurs éclairent notre superbe jardin. Je ne me lasse pas de contempler nos bougainvilliers, nos pistachiers, nos bananiers et nos arbres du voyageur. Dire qu’on les a presque tous plantés quand on est arrivés. C’est le miracle des tropiques : tout pousse, tout fleurit, tout s‘épanouit. Pour autant, bien sûr qu’on arrose, puisqu’il ne pleut jamais à Karachi (nous sommes aux confins du désert du Sind). Et je sais que derrière le confort de nos murs, le paysage est tout autre : des zones de terrains vagues où des hordes de chiens sauvages font la loi une fois la nuit venue, alternent avec d’autres villas toutes semblables à la nôtre, emmitouflées à l’abri de leurs hautes murailles inhospitalières au sommet desquelles des tessons de bouteilles rappellent aux intrus qu’ils ne sont pas les bienvenus.

La nuit est tombée sur notre grande maison de Karachi.Allons bon, je me décide quand même à monter. Une à une, je ferme les lumières du rez-de-chaussée et passe à l’étage empruntant le long couloir qui mène à notre chambre. Mon regard s’arrête un instant sur les petites chaussures de Julie rangées bien sagement près de sa porte entrouverte. Pourquoi suis-je toujours tellement ému à la vue de ses petites chaussures dans ce long couloir ? Peut-être parce qu’elles inspirent tant la pureté, la beauté et l’humilité … Surtout celles-là: des babouches pakistanaises au bout racorni, qui sentent bon le cuir. Je pousse doucement la porte. Julie dort calmement. J’écoute un instant sa respiration régulière. Puis, comme tous les soirs, je l’embrasse sur le front en lui disant que je l’aime. Comme d’habitude, elle s’est emmitouflée sous les draps, malgré la chaleur ambiante à peine tamisée par le climatiseur qui ronronne bruyamment. Julie n’a jamais eu trop chaud dans la vie …

Quelques instants plus tard, je pénètre dans notre chambre à coucher. Catherine dort aussi, du sommeil du juste. Nous avions des invités ce soir et elle s’est beaucoup donnée pour contenter tout le monde.

Je règle le thermostat du climatiseur car la chaleur est étouffante. Il est minuit quand je me glisse enfin sous les draps. Mais le sommeil vient difficilement; je me sens nerveux. Les derniers jours ont été très tendus à Karachi. Les rixes chez les expatriés, particulièrement la nuit se sont intensifiés ces dernières semaines. Tout le monde ici soupçonne Benazir Bhutto d’entretenir des bandes de dacoïts (= bandits) pour semer la terreur en ville afin de revendiquer un retour au pouvoir. En outre, des factions musulmanes rivales se livrent à de terribles et sanglants règlements de compte en ville; les attentats sont quotidiens, suivis à chaque fois de représailles encore plus sanglantes et nous craignons toujours d’être la victime d’une balle perdue ou d’un attentat à la bombe. Demain, je dois me rendre à la Cour Suprême de Karachi pour y représenter les intérêts d’une société belge. L’endroit est situé en plein coeur des quartiers «Mohajirs ». Je n’aime pas cela. Et puis, il y a eu cette fichue arrestation d’un leader musulman du Cachemire par les autorités belges. Excès de zèle ? Mauvaise coordination entre les Affaires Etrangères et l‘intérieur ? Qu’est-ce que la Belgique en à faire du conflit du Cachemire ? N’empêche que, du coup, la population est démontée contre nous et les Mollahs prêchent la guerre sainte contre les Belges et les Américains. Depuis 10 jours, j’ai des grévistes de la faim devant mon bureau et on reçoit quotidiennement des menaces anonymes par lettre ou par téléphone. Drôle d’époque et drôle de vie quand même. Pendant tout cela, notre Ministre des Affaires étrangères, Willy Claes a beau jeu de clamer à qui veut l’entendre que tout va bien et que la situation est sous contrôle au Pakistan. Il en a de bonnes ! On voit bien que ce n’est pas lui qui vit à Karachi ! Il faut dire qu’à Islamabad le calme est déjà revenu et que nous sommes seuls ici à Karachi à essuyer les plâtres. Je me console en me disant que nous sommes désormais hyper-protégés avec la police pakistanaise en faction 24 heures 24 devant notre porte, notre berger allemand Benji (qui ne ferait pas de mal à une mouche, mais qui impressionne, quand même) dans le jardin et puis ce garde armé de Brinks Security que j’ai engagé hier pour patrouiller la nuit dans notre périmètre.Julie pose avec le policier de faction

Et je finis quand même par m’endormir. Mais pas très longtemps. A peine une heure et demie plus tard, un sifflement strident me réveille. C’est le « chowkidar (= gardien) de nuit » qui patrouille dans la rue en sifflant dans son sifflet d’arbitre de Wembley pour, soi-disant, effrayer les voleurs … Mais, si vous voulez mon avis, celui-là n’effrayerait pas une bonne soeur … C’est un pauvre vieillard tout recroquevillé par le poids des ans, à la longue barbiche tombante. A mon avis, il n’est juste bon qu’à réveiller les braves gens qui dorment! Pourtant chaque fois qu’il vient quémander son aumône à notre porte, je lui fais bien expliquer que je ne veux plus qu’il siffle devant chez nous, et que c’est précisément pour qu’il ne siffle plus devant notre porte que je le paye… Mais il ne veut pas comprendre, ou il fait semblant. Enfin bref, me voilà réveillé… Et je suis en nage, car le climatiseur s’est arrêté pendant mon sommeil : une panne de courant de plus. On ne les compte plus, elles font partie de notre lot quotidien.

C’est sans doute pour cela que j’ai été réveillé par les sifflements du chowkidar de nuit. En temps normal, le ronflement du compresseur est si fort qu’il couvre tous les bruits extérieurs, comme un écran sonore. Je m’agite tellement que Catherine finit par se réveiller aussi. Je lui explique qu’il y a encore une panne de courant, comme presque toutes les nuits. La température ambiante doit bien être de 40°. Je descends au rez-de-chaussée en me disant qu‘un petit verre me fera du bien. Au passage, j’ouvre la porte de la chambre de Julie pour laisser entrer un peu d’air. Elle dort toujours, heureusement.

Je sors un instant sur la terrasse. Tout est calme. Le silence de la nuit n’est troublé que par les sifflements des grillons. La lune brille dans le ciel, un beau quartier tout jaune, qui fait immanquablement penser au sourire moqueur du gros chat tigré dans « Alice au Pays des Merveilles ». Bizarre qu’ici les quartiers de lune soient horizontaux, je n’ai jamais eu l’explication … Il y a une légère brise qui me rafraîchit un peu. Le chien est déjà là, à japper et je fais signe au gardien de le calmer, avant qu’il ne réveille tout le monde. Je me sers un whisky bien tassé, ce qui me fait transpirer encore un peu plus. Pour tromper mon ennui, je retourne sur la terrasse et, équipé d’une lampe de poche, replonge dans ma lecture. De toute façon, inutile d’essayer de dormir dans ces conditions-là. Au bout d’une demi-heure je finis quand même par réintégrer la chambre : avec tous ces moustiques, impossible de se concentrer …

Heureusement, juste à ce moment-là, un bruit familier et bienvenu se fait entendre : celui d’un moteur qui se remet en route : c’est le climatiseur de la chambre, l’électricité est enfin revenue. Il est deux heures du mat’ et je vais peut-être enfin pouvoir dormir…

Je me rendors, en effet, sans trop de mal, assommé par la fatigue et la forte dose de whisky que je viens d’ingurgiter dans l’interruption. Mais il était dit que cette nuit-là, je n’allais pas dormir beaucoup…

Promenade sous bonne escorte pour Julie et sa copine!

En effet, à peine une heure plus tard, nous sommes à nouveau réveillés en sursaut par la sirène d’alarme de la maison. Je dis « nous » car, cette fois, Catherine s’est redressée d’un bloc sur son séant comme un zombie. Julie nous rejoint rapidement en se frottant les yeux, toute effrayée. Catherine la prend dans ses bras protecteurs en la réconfortant tout en m’enjoignant d’aller voir de quoi il retourne. Pas très rassuré, je lui fais remarquer qu’il vaut mieux rester ensemble en cas de danger et elle consent finalement à descendre avec moi (et Julie qui suit accrochée à la robe de nuit de sa mère), tout cela dans le vacarme assourdissant de cette maudite sirène qui continue de vagir. En descendant, nous nous armons de ce que nous trouvons sur notre passage, moi d’une vieille canne de théâtre en bois et Catherine d’un parapluie qui traînait là, au bas des escaliers. En bas de ceux-ci, nous rencontrons Rosy, notre Aya (= femme d’ouvrage) Sri Lankaise, qui dort au rez-de-chaussée, réveillée elle aussi. Mon premier réflexe est d’aller au tableau de commande du système de sécurité et de couper l’alarme. Ce bruit strident dans la nuit m’a fait monter les battements du coeur à 150 pulsations par minutes !

Rosy nous signale qu’elle a déjà effectué un tour des pièces du rez-de-chaussée et qu’elle n’a rien remarqué de suspect : d’après elle ce serait encore un des deux chats, resté par mégarde au salon, qui aurait déclenché l’alarme en interrompant sa sieste …

C’est à ce moment que la sonnerie du téléphone retentit : je sais déjà de quoi il s’agit : ce sont les hommes de gardes de la centrale de surveillance de Brinks Security qui viennent aux nouvelles. Il sont reliés en permanence par téléphone sur notre système d’alarme. Je dois leur donner le mot de passe « the cat is in the bottle » pour leur indiquer que tout va bien et qu’ils ne doivent pas se déranger. Ce mot de passe, je ne suis pas prêt de l’oublier : j’ai déjà dû le dire vingt fois depuis que nous sommes à Karachi…

Pourtant cette fois, j’ai comme un doute. L’Aya a sans doute raison : ce ne serait en effet pas la première fois que Pittiviers ou Puce déclenchent l’alarme en pleine nuit … Mais je reste un peu septique car on n’aperçoit aucun des deux chats. Je décide donc de ne pas leur donner le mot de passe, et au contraire je leur demande de venir sur place le plus vite possible.

Mais je n’ai pas le temps d’achever ma phrase : ils sont déjà là ! Un pick-up de Brinks déboule en effet devant notre grille, dans un tintamarre de moteur et de sirène, un gros projecteur braqué sur la maison, et avec à son bord plusieurs hommes en armes braquées dans notre direction. Au dehors, le gardien est sur le qui-vive aussi. Je sors lentement, les bras en l’air pour prévenir tout malentendu. Je me suis toujours demandé ce qui arriverait si on était vraiment pris en otage, car ils ont l’air d’être prêts à défourailler sur tout ce qui bouge.

Je leur explique que tout semble OK, mais je leur demande néanmoins de patienter quelques instants, le temps que nous continuions nos investigations. Toute le monde s’y met : la maison est fouillée pièce par pièce. Apparemment, il n’y a personne ou peut-être devrais-je dire plus personne. Au bout d’un moment, je donne l’instruction aux hommes de Brinks de s’en retourner : aussitôt, le pick-up disparaît dans la nuit, toutes sirènes hurlantes…

Comme à chaque fois, à cet instant, je sens une bouffée d’angoisse monter en moi. Je me dis que si vraiment un agresseur est là tapi dans l’ombre, quelque part dans la maison, c’est maintenant qu’il va surgir; l’alarme étant déconnectée, nous sommes vraiment à sa merci. Ce qui me rassure un peu, c’est que ce n’est pas l’habitude ici : les agresseurs ont plutôt l’habitude d’enfoncer les grilles extérieures et d’entrer de force dans les habitations.

C’est ainsi que plusieurs de nos connaissances ont été attaquées…

Il n’empêche, je ne suis pas tranquille; je n’arrive pas à comprendre ce qui a bien pu déclencher l’alarme. Sans doute une rupture de contact sur un des senseurs dont sont équipés toutes les fenêtres. Quelqu’un aurait-il essayé de pénétrer de l’extérieur en ouvrant une fenêtre ? Pas de chance, une nouvelle panne de courant se produit à ce moment et c’est donc à la bougie que nous entamons un nouveau tour du propriétaire, inspectant chacune des fenêtres de notre véritable forteresse pakistanaise : la maison compte pas moins de six chambres à coucher, et autant de salles de bain, trois salles de séjour, et j’en passe… Nous finissons par nous retrouver tous dans la chambre de Rosy, bredouilles. Il ne reste plus que cette dernière pièce à examiner.

Catherine se dirige vers les fenêtres, tenant toujours son parapluie fermement en main, arme dérisoire s’il en est. Elle se glisse derrière les rideaux, mais elle en ressort presque aussitôt le visage terrifié, visiblement en proie à une vive émotion. Mon coeur bat la chamade; je lui demande ce qui se passe mais elle ne me répond pas, incapable de proférer le moindre son. Sans en attendre davantage, je m’avance à mon tour vers les fenêtres de la chambre, la canne dressée, prête à frapper si nécessaire un éventuel agresseur. Mais Catherine m’arrête dans mon geste. Enfin, elle parle, s’exprime, me dit que ce ne sont pas des voleurs cachés là, mais bien une énorme araignée ! Elle a parlé en anglais. Et l’Aya répète la voix tremblante : « spider! ».

Je me glisse à mon tour derrière les rideaux, déjà à moitié rassuré car je connais bien l’arachnophobie de ma petite Catherine; et moi je ne me laisse pas impressionner si facilement par ces petites bestioles à six pattes.

Pourtant, je présume que mon visage doit exprimer la même terreur que la sienne lorsque j’émerge à mon tour de derrière les rideaux. C’est effectivement une araignée et elle est effectivement énorme. Un vrai monstre. Ce pourrait-ce que ce soit cette bestiole qui ait déclenché l’alarme ? En tous cas, la fenêtre est belle et bien entrouverte et c’est bien par l’étroite fente qu’elle s’est introduite dans la chambre. Mais, pas le temps de poursuivre mes réflexions : mandé par Rosy, notre gardien arrive, armé d’un lourd bâton. Bien qu’il essaye de n’en rien laisser paraître, je devine son émoi face à cette araignée géante, comme le jour où il avait dû tuer un serpent dans notre arrière-cour.

Il doit d’ailleurs s’y reprendre à plusieurs fois afin de venir à bout de l’araignée. A la faible lueur des bougies, je vois son bâton s’abattre plusieurs fois avec rage et violence jusqu’à ce que, triomphant, il sorte de la pièce en tenant l’arachnide au bout de ses doigts, toute recroquevillée, ridiculement petite à présent. Celle-là n’effraiera plus personne…

Julie s’essaye au dressage de Benji, notre jeune berger allemand.Après ces terribles émotions, nous regagnons notre chambre dans l’espoir de trouver un peu de sommeil avant que le soleil ne se lève. Mais cette fois, nous prenons Julie avec nous. Elle s’est déjà rendormie et il me semble qu’elle pèse des tonnes dans les escaliers. Heureusement, elle n’a pas vu l’araignée. Je la couche entre nous. Elle ouvre les yeux quelques instants puis retombe rapidement dans les bras de Morphée…

Mais pour moi, impossible de trouver à nouveau le sommeil. Je me retourne sans cesse dans mon lit en repensant à toutes ces émotions, et en me disant que nous vivons vraiment une drôle de vie… Las, je finis par me lever et me dirige vers la fenêtre. A travers les lamelles des stores, je vois poindre les premières lueurs de l’aube. L’instant est magique. Les couleurs sont flamboyantes, les objets semblent s’animer comme s’ils étaient vivants. Les ombres du petit matin leur donnent des reliefs fantasmagoriques. Bientôt, l’un après l’autre, les muezzins des mosquées de la ville appellent les fidèles à la prière matinale. Cet appel collectif à la prière relayé à l’unisson par des dizaines de minarets est pathétique, émouvant. Ce décor sonore restera l’un de mes meilleurs souvenirs de notre séjour à Karachi.

En attendant, voilà encore une nuit blanche ! Une de plus … 

Une réponse à « Douces Nuits de Karachi »

  1. Ce jour,je relis pour la X ième fois « Douce nuit à Karachi »est-ce possible?Vous avez vécu dans cette ville où,aujourd’hui,le sang,la guerre et la misère font « La Une » de l’actualité?J’en frèmis… .Serait-il possible qu’un seul jour, toute cette fureur cesse?un seul jour, un seul ? Je voudrais ne retenir de ta chronique,que la douceur que t’inspirent les chaussures d’une petite fille,son sommeil… et le toujours agréable plaisir de Te lire…
    Aujourd’ui,c’est difficile…

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