C’était notre deuxième dimanche à Shanghai.
On nous avait dit « Quoi, vous n’avez pas encore vu le Bund ? Mais qu’est-ce que vous attendez ? Allez, en avant ! »
Alors, nous nous étions décidés, ce jour là, à aller nous y promener …
Au fond, c’est quoi le Bund ? Le Bund, ce sont les quais de Shanghai, le long du fleuve Huanpu. C’est comme qui dirait le bord de Meuse pour les Liégeois … ou le bord de Seine pour les Parisiens.
Donc, nous réjouissant d’avance de notre escapade, nous helons un taxi. Je m’installe devant. Catherine et les enfants derrière. Je fais signe au chauffeur de mettre le buggy du bébé dans le coffre. Il regarde cela bizarrement, en cherchant à quoi cela peut bien servir.
Ensuite, je lui dit, assez fier de moi, : « Siji, Qing dao Bund » (chauffeur, au Bund s.v.p.!). Il me répond « Shemne ? » (Quoi ?) Bon ! Je répète, en esseyant de bien respecter les tons. Très important, les tons, en chinois. Mais, lui aussi me répète « Shemne ? ». Alors, je le dévisage. Et je ne découvre pas dans son regard la lueur d’intelligence que j’espérais. Et pas beaucoup plus de la complicité qu’on espère dans ces moments-là.
Et en le regardant bien attentivement, je comprends qu’il me dira certainement encore « Shemne? » si je répète « Siji, qing dao Bund » une troisième fois.
J’entends confusément, derrière moi, la voix de Catherine qui me lance « Eh bien, heureusement que tu as pris des cours de chinois, toi ! ».
Tandis que Julie soupire « Bon, alors on y va, ou quoi ? », j’ouvre mon guide touristique et je découvre que « Bund », bien que cela ait l’air d’un mot chinois, cela n’en est pas un. En chinois, « Bund » se dit « Wai tan ».
Alors je dis « Wai Tan ». Plusieurs fois. Avec différentes intona-tions. Au bout d’un moment, je vois le visage de notre vaillant chauffeur s’éclairer d’un semblant de sourire, indiquant qu’il a compris ce qu’on attendait de lui.
Et la voiture démarre en trombe.
Catherine, pour me féliciter, dit que « ce n’est plus guère la peine d’y aller, qu’il va bientôt faire noir ». Julie croit bon d’ajouter que « çà pue dans ce taxi ». Sur ce, Tom s’est réveillé et profite d’un virage serré pour régurgiter sa panade sur la robe de sa soeur.
Une bonne demi heure plus tard, on arrive, enfin. On descend de voiture, et on découvre alors un spectacle impressionnant, un miracle architectural : la purge communiste a épargné ce temple Manhattanien : c’est New York, on est en 1930… Je crois rêver…
Et c’est Catherine qui me sort de ma rêverie en lançant : « mais qu’est-ce qu’ils ont tous à nous regarder comme cela ? »
Je remarque alors qu’un groupe important s’est formé autour de nous. Une foule de visage curieux, aux yeux bridés, nous observe amusée, le doigt pointé.
Instinctivement je baisse les yeux, pour m’assurer que j’ai bien fermé ma braguette, et que je ne suis pas sorti en pantoufles. Mais non, tout va bien de ce côté là. D’ailleurs, je remarque après quelques secondes que ce sont Tom et Julie qui attirent plus particulièrement l’attention. A présent, un homme jovial, en uniforme militaire, ou de douanier, prend Julie par la main et l’entraîne pour une promenade amicale. Elle hurle à la mort. Catherine réagit promptement et la récupère de justesse en s’excusant d’un sourire. Mais c’est bien plus difficile encore d’esquiver Tom à la meute.
J’ordonne alors l’évacuation générale. N’écoutant que notre courage, nous réussissons une brillante percée dans la foule qui grossit à vue d’oeil et entamons alors une promenade au pas de course.
La foule joyeuse nous suivra longtemps encore, tout au long des 3 km de promenade du Bund. C’est du moins ce que nous présumons, car nous n’avons plus osé nous retourner, et encore moins nous arrêter.
Le « Bund », c’est vraiment à ne manquer sous aucun prétexte. Mais la prochaine fois, je crois qu’on va se déguiser en chinois.
Ni vus, ni connus …



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