Comme promis, voici donc le récit de notre passage au Shanghai Hygiene & Anti-Epidemic Centre.
Car pour être admis comme résident en Chine, il faut montrer patte blanche. Déjà qu’on vient les contaminer avec nos idées perverses de réactionnaires bourgeois, comme dit ce bon Jiang Zemin, faudrait quand même pas, qu’en plus, on vienne leur apporter nos petites véroles, non mais !
Donc, ce matin là, on s’était levé de bonne heure. Car on nous avait prévenu qu’au Shanghai Hygiene & Anti-Epidemic Centre, il fallait arriver dans les premiers si on voulait avoir une chance de ne pas y passer la journée.
On s’était levé de bonne heure, vous dis-je. Mais au moment où on allait partir, on s’était rendu compte que, comme notre Ayi n’avait pas la clef, on ne pouvait pas partir avant qu’elle ne soit arrivée. Et c’est pourquoi je maugréais dans le taxi qui nous conduisait Hami Lu, le regard perdu dans les eaux boueuses et pestilentielles de la Suzhou Creek, qui ressemble décidément plus à un dépotoir public qu’à une rivière.
Je maugréais d’autant plus que l’Ayi, ce jour-là, était arrivée un bon gros quart d’heure en retard. Et pour tout arranger, à l’arrière du taxi, Catherine me répétait sans cesse, comme à chaque fois dans ces cas-là: « Allez, sois positif, cela ne sert à rien de t’énerver », ce qui a le don de m’énerver encore un peu plus…
Bref, quand on était arrivé au Shanghai Hygiene & Anti-Epidemic Centre, il était bien 9h30, et toute une foule de gens nous avait déjà précédé, qui attendaient dans ce qui ressemblait vaguement à trois files. Et moi, résigné, je m’étais placé dans l’une d’elles, sachant d’avance que celle que j’allais choisir serait celle qui avancerait le moins vite.
Catherine, elle, était allée se renseigner, histoire de vérifier que c’était bien là qu’on devait attendre. Et deux minutes plus tard, elle était revenue, l’air triomphant, annonçant fièrement que ces gens étaient tous des étudiants étrangers qui attendaient de se faire vacciner, et que pour la visite médicale des résidents, il y avait une salle d’attente juste à côté. Moi, je me disais aussi qu’ils étaient tous bien jeunes pour être des expat, mais c’est vrai qu’ils les prennent de plus en plus jeune maintenant, alors on ne s’étonne plus de rien.
Bon, enfin, soit ! On s’était donc rendu dans la salle d’attente.
Et alors là, vous allez être surpris : car dans la salle d’attente, il n’y avait pas un chat. Elle était même relativement propre. Quelques Lui ou Paris Match et c’eût été parfait…
Et deux minutes plus tard, juste le temps de compléter les formulaires, la porte du cabinet médical s’ouvrait, et une doctoresse ventrue, aussi accueillante qu’une gardienne de prison, nous beuglait « au suivant » en chinois dans le texte.
Moi dans ces cas-là, je ne sais pas pourquoi, je ressens toujours, subitement, un urgent besoin naturel. Et c’est pourquoi Catherine avait été obligée de passer la première, en éclaireur.
Et tandis que je me rongeais les sangs en espérant qu’il ne lui arriverait rien de fâcheux, un groupe d’au moins vingt personnes avait débarqué : des Pako’s, avais-je jugé du premier coup d’oeil (« Pako’s », c’était ainsi qu’on appelait les « locaux » à Karachi). Bon, il fallait bien que cela tombe sur moi, cela : en plein Shanghai, voilà « ma » salle d’attente envahie d’une flopée de Pakistanais. Et tout y était, je vous jure : l’image, le son et le reste. Et moi, je me demande bien ce qu’ils pouvaient venir glander en Chine. Enfin, bon, cela ne me regarde pas, hein …
Mais, alors : la tête de Catherine en sortant du cabinet, je ne vous raconte pas ! Elle s’est pincée, histoire de vérifier qu’il n’y avait pas erreur dans le scénario. Mais je l’ai rassurée d’un regard protecteur, style « t’inquiète pas, Chérie, je suis là pour veiller au grain ».
Et au moment où j’allais lui demander si « çà avait été », la ventrue m’a interpellé en me demandant si j’entrais aujourd’hui ou si je préférais attendre jusqu’au lendemain.
Bon, alors, je suis entré. Et cela s’est tout de suite gâté car elle a commencé par me faire passer les tests d’acuité visuelle, ce qui n’est pas mon fort. En plus, le tableau qu’elle me montrait était rempli de « E », dans tous les sens.
Pour l’oeil gauche, çà allait encore, quoique que je me gourais sans cesse entre la gauche et la droite en chinois (« zuo » et « you »). A la fin, j’ai d’ailleurs renoncé à parler, et me suis contenté de montrer avec la main dans quel sens était le « E ». Mais quand est venu le tour de l’oeil droit, vu que je n’y vois goutte, elle s’est carrément mise en colère croyant, sans doute, que je me payais sa tête et s’est mise à taper avec furie sur son tableau.
Et de l’autre côté, j’entendais Catherine qui se marrait : « M’enfin P’tit Loup, tu ne vas quand même pas me dire que tu ne vois pas les tout gros « E »? Ah oui, j’ai oublié de vous dire que la porte du cabinet était restée ouverte, ce qui était sympa pour mes copains Pako’s, qui, comme cela, pouvaient eux aussi profiter du spectacle. J’ai bien tenté d’expliquer à Catherine que, les gros « E », je les voyais bien, mais que ce que je ne voyais pas c’était où elle pointait son bâton.
Mais la ventrue-furieuse ne m’en a pas laissé le temps : elle m’a empoigné et entraîné sur une couche douteuse, où elle m’a attaché des ventouses encore toutes imprégnées de la crème gélatineuse qu’elle avait dû appliquer quelques minutes plus tôt sur le torse de ma douce et tendre. Et à ce moment je dois avouer que j’ai béni le ciel d’être arrivé avant le troupeau de Pako’s en sueur, bien conscient du contenu raciste de ma pensée, mais tant pis, j’assume.
Elle a alors enclenché sa machine infernale qui s’est avéré être un électrocardiogramme, lequel s’est mis à crépiter ses diagrammes, l’espace d’au moins deux secondes et demi, après quoi elle m’a arraché les fils et m’a tendu un carré de papier gris-blanc de 10cm sur 10, histoire de m’essuyer la gélatine. Vous savez bien les mêmes papiers qu’on reçoit dans les toilettes publiques, et qu’on est obligé de déposer, après usage, dans la poubelle près de la dame-pipi, histoire de montrer qu’on ne l’a pas jeté dans les chiottes.
Enfin, on m’a raconté tout cela, parce que moi, je vais vous dire un truc, quand je dois faire pipi en route, je ne vais pas dans les toilettes publiques : je préfère m’arrêter au Hilton ou au Sheraton. Et si vous voulez mon avis, les portiers ne me salueraient pas comme cela s’ils savaient que je venais seulement pour faire pipi.
Vous voyez bien qu’il y a aussi des avantages à être étranger en Chine… Mais bon, je m’éloigne du sujet.
Après quelques autres menus examens, la ventrue a finalement consenti à me relâcher, et nous nous nous sommes embarqués pour la deuxième épreuve : la prise de sang.
Nous avons alors déambulé dans de longs couloirs, à la recherche du local nº 251, et moi, comme je déteste les prises de sang, je marchais loin derrière Catherine en me demandant pourquoi elle allait si vite et en souhaitant que ces couloirs n’en finissent jamais.
Malheureusement pour moi, nous y sommes arrivés rapidement, mais je me suis aussitôt consolé en voyant deux files d’une bonne demi-douzaine de personnes chacune.
Nous avons alors pris chacun l’une des deux files, et, comme prévu, le tour de Catherine est arrivé bien avant le mien, ce qui pour une fois m’arrangeait plutôt. Car je me disais que plus tard ce serait, mieux ce serait. Mais alors que ça allait presque être mon tour, ne voilà-t-il pas qu’une dame âgée, d’apparence chinoise, nous passe au nez et à la barbe, telle Bonemine au comptoir d’Ordralfabetix, le marchand de poisson, en déclarant : « servez-moi d’abord, je suis la femme du Chef « .
Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour et je te lui ai expliqué poliment et dans mon meilleur anglais, (sachant très bien de toute manière qu’elle n’allait pas comprendre) que : « B… de m…, ce n’est pas en se conduisant comme cela que la Chine réussira à entrer dans le WTO¹« .
Mais à ma grande surprise, la dame m’a répondu dans un anglais encore meilleur que le mien (flûte : c’était sûrement une Hongkongaise!), et m’a indiqué du doigt un panneau que je n’avais pas remarqué tant il était écrit en Chinois, sur lequel il était fait mention que les personnes âgées avaient priorité. Et vlan ! J’avais encore perdu une occasion de me taire.
J’allais pour m’excuser (si, si, je vous assure !) quand Catherine, qui avait déjà fini depuis belle lurette, m’a dit d’arrêter de faire le zouave en public, et m’a montré sa file, où, en fait, plus personne n’attendait. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, l’infirmière, aux yeux finement dessinés en forme d’amande, qui m’invitait à m’asseoir d’un geste délicat de la main, était aussi jolie qu’une carte postale d’un coucher de soleil sur la Mer du Nord.
En plus, voyant ma mine déconfite, elle s’est même mise à me sourire. Alors là, si les jolies Chinoises se mettent à sourire, à présent, ça change tout : dans ces conditions-là, je vais re-signer pour trois ans, moi! J’avais évidemment bien vu briller un brin d’ironie dans son regard, mais, que m’importait qu’elle se moque gentiment de ma terreur, pour autant qu’elle me sourie. C’est vrai quoi : y en a marre de l’indifférence …
Là dessus, comme toute bonne chose a une fin, elle m’a piqué pour de bon. Je n’osais pas regarder, mais je le sentais bien. Et puis, presque tout de suite, elle a retiré sa seringue, et, je me suis dit, qu’avec ma veine, elle avait sûrement raté ma chance. Ou plutôt le contraire. Mais non, d’un « zai Jian ! » (au revoir !) enjôleur, elle m’a fait comprendre que c’était déjà fini. Alors, tout surpris, je me suis levé du siège, presque à regret.
Elle m’avait pris, en tout et pour tout, deux malheureux centimètres cubes de sang. Et moi, au vu du formulaire qu’on trimbalait avec nous, je me suis suis dit que c’étaient des champions les Chinois pour réussir à faire tous ces tests avec si peu de sang. Quand je pense qu’en Belgique ils vous prennent 3 tubes entiers, juste pour vérifier votre groupe sanguin. Y a de l’abus, je vous jure !
Ensuite, on est passé à la radio du thorax. Pendant que Catherine, qui avait retrouvé de vieilles radios au fond d’une armoire essayait d’expliquer à l’infirmier qu’elles étaient encore presque fraîches et que c’était mauvais les radios trop souvent, moi, je pénétrais dans la salle de radiologie où une voix « off » me guidait vers un appareil antédiluvien.
J’allais retirer ma chemise quand la voix « off » m’avait expliqué que « ce n’était pas la peine, qu’ils n’avaient pas que cela à faire et que si je voulais bien me coller contre l’appareil et arrêter de respirer, merci beaucoup ».
Alors là, cela m’a rappelé à nouveau le Pakistan, où il était exclu d’enlever sa cravate pour faire une radio des poumons, et je me suis demandé pourquoi en Belgique on doit se mettre à poil pour une radio du crâne. Moi, je me demande parfois si nos radiologues ne sont pas un tout petit peu voyeurs !?
En tous cas, la radio a sûrement dû être ratée car j’ai bougé à cause d’une grosse mouche bleue qui s’était posée sur mon nez, mais comme on me demandait de sortir, je n’ai pas insisté.
A la sortie, j’ai retrouvé ma chère petite Catherine qui continuait à parlementer avec les médecins, jusqu’à ce que, à court d’arguments face aux siens, ils finissent par dire que c’était bon, que les radios de sa grand-mère feraient parfaitement l’affaire, et nous ont indiqué le local nº 342 bis pour la suite des festivités.
La suite et la fin, d’ailleurs car le 352 bis était le local réservé aux échographies. Là, pas trop de problèmes: le médecin s’est rapidement rendu compte que ni moi, ni Catherine n’étions enceintes et il nous a donné quitus.
Une semaine plus tard, nous sommes allés retirer nos papiers. Tout allait bien. La Chine nous déclarait bons pour le service…
Vous voyez, la visite médicale, c’est finalement moins terrible qu’on le croit. Moi, on m’avait parlé de médecins sadiques, de longues seringues effilées, de sang partout. Tout cela. Finalement, à part la ventrue du début, ça s’est même plutôt bien passé. Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas aller vérifier mon groupe sanguin un de ces jours…
¹ WTO = le World Trade Organisation, ou Organisation Mondiale du Commerce (OMC), en français, est le successeur du GATT, l’Accord Général sur le Commerce et les Tarifs Douaniers. La Chine essaye désespérément d’y entrer, mais les nations occidentales, Américains en tête, s’y opposent parce qu’elle exige un statut préférentiel identique à celui dont bénéficient les pays en voie de développement les plus pauvres, et aussi parce qu’on lui reproche de n’avoir pas encore réussi à mettre un terme au piratage informatique et électronique.


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