Ainsi donc, ce soir-là, nous avions décidé de nous offrir une petite sortie au spectacle. Car Clayderman était en ville… Oui, je sais, vous allez dire : « Clayderman, ça fait un peu ringard ». C’est vrai ! Mais nous, on ne vit pas à Paris ou à Bruxelles. Et l’opéra de Pékin, une fois, cela va… Et puis Clayderman, en Chine, c’est un « monstre sacré » : il s’accapare les trois-quarts des rayons de musique classique des magasins de disques à Shanghai. Comme vous voyez, la révolution culturelle n’a pas fait dans le détail… Enfin, soit, pas de politique dans nos colonnes …
Donc, ce jour-là, nous nous étions donnés rendez-vous au Shanghai Gymnasium avec notre amie Éliane, une « banquière » sympa…
Le Shanghai Gymnasium est un immense bâtiment, de forme circulaire et d’architecture grossière, dans la plus pure tradition Stalinienne, bien que construit en 1975 seulement.
Nous rejoignons notre place avec peine. Pas facile, en effet, de s’y retrouver sur ce billet où tout est indiqué en chinois : numéro de porte extérieure, numéro de porte intérieure, numéro de rangée, numéro de place… Mais, finalement, on y arrive quand même… Éliane, notre amie, est déjà là, qui garde nos places avec la fureur du désespoir, face à une meute chinoise qui ne s’y retrouve guère plus que nous dans ce dédale de chiffres et finit par se laisser tomber sur le premier siège libre venu. Mais pourquoi donc tout est-il si compliqué en Chine ? Même trouver sa place au spectacle !
La vue qui s’offre à nous est saisissante. Nous sommes au tout dernier rang. Il me semble que nous nous trouvons à deux kilomètres de la scène. Immédiatement, je m’en veux de n’avoir pas pensé à emmener des jumelles. Dire qu’on nous avait promis les meilleures places … J’ai comme l’impression que « nos amis Chinois » nous ont encore joué un bon tour. Faudra que je pense à aller remercier le vendeur de billets…
A perte de vue, une foule colorée et criarde s’agite. Dans ce brouhaha, on distingue, avec peine, les musiciens de l’orchestre qui tentent d’accorder leurs instruments. Tout au long de l’enceinte, d’immenses banderoles célèbrent « l’amitié et la fraternité entre les sportifs chinois et leurs amis du monde entier ». Moi, ces banderoles qui parlent d’amitié, me paraissent étrangement hostiles, car je n’y décèle guère de chaleur … bien au contraire !
Mais plus encore que cette vision, c’est l’odeur qui nous coupe le souffle. Un bref moment, je crois me retrouver au fish harbour (port de pêche) de Karachi, où j’aimais emmener nos hôtes de passage au Pakistan, histoire de les retourner un peu.
Je demande à notre amie d’où vient cette odeur tenace. Elle me répond avec un large sourire : « Regarde-les bien : ils sont tous en train de dévorer du poisson séché ». Et bien oui : je remarque alors, qu’en effet, cette foule bigarrée communie étrangement en plongeant les mains avides dans des sachets de poissons séchés, poulpes et autres crevettes.
Catherine jette sur moi un regard effaré. Lâchement, je détourne la tête pour ne pas voir sa détresse. Mais elle insiste en me disant que « C’est dégueulasse, ça pue et moi je vais être malade si je reste ici ». Éliane vole à mon secours en lui lançant « T’inquiète pas, Catherine, on s’y habitue : moi, je ne sens même plus rien ». « Évidemment, après 15 ans de Chine », me dis-je in petto. Catastrophé, je la vois alors plonger sa main dans la poche de son manteau, et, un court instant, je crois qu’elle aussi va en retirer un sachet de poisson. Mais non, fausse alerte, ce n’est que son mouchoir…
Bon, on finit quand même par s’asseoir sur les bancs déglingués. Derrière nous, des représentants de l’ordre, debout, tonitruent, éructent et expulsent bruyamment de leurs bouches des morceaux de poissons à moitié chiqués. Notre amie, que plus rien n’impressionne, les invective en leur demandant « Quand donc l’armée apprendra-t-elle à se conduite en public ». Bien sûr, elle nous traduit tout cela après (car elle parle un chinois parfait, elle!). Son intervention a pour effet de les arrêter net, pendant au moins une minute. Il y en a même un qui manque s’étouffer avec un morceau de poisson qui lui était resté coincé dans la glotte.
Je me retourne alors vers la scène, écarquille les yeux au maximum pour y voir plus clair et demande à Catherine si, par hasard, elle aperçoit un piano. Elle me regarde bizarrement, croyant à une nouvelle blague de mon cru, puis, voyant ma mine déconfite, réalise que je ne blague pas et me lance, impitoyable : « Évidemment ! tu ne vois pas le grand piano blanc au centre de la scène ». Ah oui, tiens, maintenant qu’elle le dit : je distingue vaguement quelque chose là-bas. Bon, c’est décidé, quand je rentre en Belgique, je passe chez l’oculiste. Tandis que je râle en silence en pensant à ce qu’il va encore m’en coûter pour lire bêtement sur un tableau des « A », des « E » ou des « C », la lumière de la salle s’éteint brusquement pour céder la place aux projecteurs de la scène, et dans un semblant de silence une silhouette blanche s’avance en saluant aux quatre points cardinaux. Je présume que c’est « lui », mais par peur de paraître idiot aux yeux de mes voisines, je n’ose plus rien demander.
D’ailleurs, la musique s’installe aussitôt, couvrant avec peine le bruit de milliers de petites mains dans des sachets de poisson, et confirmant mon impression : c’était bien lui!
Catherine se serre contre moi. comme elle aime le faire lorsqu’elle se prépare à jouir d’un moment intense.
Hélas, ce soir-là, Clayderman ne réussit guère à nous faire jouir. Enfin, si j’ose dire ! Car désireux de flatter son public chinois, Clayderman abandonne la majeure partie de son répertoire traditionnel au profit de morceaux chinois populaires que le public, bon enfant, reprend allègrement en frappant dans les mains. Cela me rappelle un peu » Chanson à la carte « , une émission bébête qui passait autrefois à la RTBF…
Pas de Ballade pour Adeline, donc ! Mais au lieu de cela, une GPDP (Gentille-Présentatrice-du-Peuple) vient interviewer la vedette tous les deux ou trois morceaux, histoire de permettre an public d’aller régulièrement se ravitailler en poisson.
Et le pauvre Clayderman décidément plus à l’aise au piano que devant un micro, s’emberlificote dans ses réponses. Moi, je l’aime bien, Richard ! Alors, j’essaye de lui trouver des excuses. Peut-être le décalage horaire. Ou l’odeur du poisson. Ou bien, ce n’est tout simplement pas son jour, voilà tout.
Nous croyons quand même toucher le fond quand la GPDP lui demande de dire un mot « à propos des femmes ». Alors, la star se concentre pendant un moment qui nous paraît interminable, et finit par répondre cette phrase que je pourrai difficilement oublier : « Les femmes, c’est merveilleux, parce que sans les femmes, il n’y aurait pas l’amour ! » Nous, on s’entre-regarde, marris. Heureusement, nous sommes sans doute les seuls à avoir compris. Car la Présentatrice-du-Peuple, insensible à la poésie (?) du grand Richard ne tient aucun compte de ses réponses, préférant s’en tenir à la version officielle, et lit imperturbablement le texte des réponses qu’elle tient en main, sur lequel, je suis sûr, une bonne demi-douzaine de chops (cachets) officiels doivent figurer.
Bon, d’accord, ce n’était pas une soirée inoubliable. N’empêche, vous auriez vu les petites minettes Shanghaiennes qui attendaient la vedette à la sortie. Moi, ça m’a donné envie de me mettre au piano…


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