Rainy day in ChinaMoi, quand on m’a parlé de Shanghai pour la première fois, j’étais à la maison, dans notre « forteresse » de Karachi.

A peine raccroché le téléphone, je me suis rué dans la sixième chambre à coucher, à droite en montant le grand escalier, celle où il y avait la grande carte Sabena. J’avais repéré Shanghai avec un peu d’hésitation. Ensuite, j’avais mentalement tracé une ligne horizontale, partant de Shanghai et avais alors constaté que la métropole chinoise se trouvait sur la même ligne (impossible de me souvenir si on appelle cela la latitude ou la longitude) que Miami et Casablanca. J’en avais conclu qu’il devait y faire bon vivre, et qu’à un été tropical devait succéder un hiver doux.

Et je m’étais lourdement trompé. Car, mise à part la Belgique, je ne connais guère d’endroit où la météo soit aussi épouvantable qu’à Shanghai. Et même si, contrairement aux Shanghaiens, je supporte plutôt bien l’été suffocant, je n’arrive décidément pas à m’habituer à la froidure de l’hiver et surtout pas à ces pluies assassines qui vous tombent dessus sans crier gare. Et à toute saison.

Tenez, hier par exemple, je me lève, jette un coup par la fenêtre, aperçoit un rayon de soleil, décide de mettre mon costume clair et ma cravate à fleur. Quelques minutes plus tard, je sors dans la rue, pressé, un peu en retard comme tous les matins. Et raf ! Le ciel se déchire, des trombes d’eau s’abattent sur moi et me voilà trempé comme un canard, et par dessus le marché pas l’ombre d’un taxi à dix lieues à la ronde. Car les taxis, dès qu’il se met à flotter, ils disparaissent comme par enchantement et, quand par hasard il en arrive un, on est au moins dix à se le disputer.

Ah ça, les taxis, pour en attraper un, quand il pleut, je vous assure qu’il y a intérêt a savoir y faire ! Avant, je me faisais toujours avoir. J’étais encore tout naïf, tout plein de ces grandes et nobles idées qu’on vous apprend chez les boy scouts : le fair play, la courtoisie, tout ça. Jusqu’au jour où, il n’y a pas si longtemps, je me suis retrouvé sur le trottoir, près d’une jeune chinoise, à attendre un taxi. Elle faisait les cent pas et avait l’air vachement angoissée. Elle courait d’une ruelle à l’autre, dans l’espoir d’en trouver un. Mais ce jour-là, ils ne se bousculaient pas. Et pour cause, il pleuvait. Enfin, au bout de 10 minutes, en voilà finalement un qui s’amène, mais, pas de chance, la nana était justement allée voir dans une autre ruelle. Alors moi, bon prince, j’arrête le bahut et je cours la chercher. Bon, je finis par la trouver et je la flanque dans le taxi qui klaxonnait déjà à tout berzingue.

Je vois alors la fille qui entre en grande discussion avec le driver. Puis, au bout d’un moment, le voilà qui démarre, et fait demi-tour aussi sec, justement dans ma ruelle, la nº79, et s’arrête pile, 100 mètres plus loin. Et alors, devinez quoi : la fille descend ! Incroyable, hein ? Une minute passe et revoilà le taxi qui se remet à carillonner de rechef. Enfin, un peu plus tard, une pin-up chinoise embarque (le genre concubine, si voyez ce que je veux dire). Et c’est là que j’ai compris qu’elle avait envoyé son Ayi lui rameuter un bahut. Avouez que c’est gonflé, non ? Bon, d’accord ça m’apprendra à jouer les jolis coeurs, mais depuis ce jour là, je vous assure que j’ai changé de technique. Fini les bonnes manières! In Rome do as the Roman do, disent les British… Je me suis donc mis aux méthodes locales. Un vieux sage chinois m’a appris celle du « Yia bong ba nan yia ». En traduction libre, ça veut dire, plus ou moins « le singe malin attrape la taupe idiote ».

Allez ! Puisque je vous ai à la bonne, et avant que j’en revienne à mon histoire de parapluies, je vais vous expliquer la recette en deux mots :

  • Choisissez un endroit valide pour attendre le taxi. Bannissez impitoyablement les carrefours, surtout s’il y a un policier, les trottoirs avec des barrières ou ceux bordés d’une ligne jaune. Les taxis n’ont pas le droit de vous charger à ces endroits. Si vous voyez des « pigeons » qui attendent là, surtout laissez-les faire : ce seront des concurrents de moins.

  • Choisissez de préférence un endroit où d’autres personnes attendent déjà : s’ils sont là, c’est probablement parce qu’il doit y passer beaucoup de bahuts.

  • Placez vous quelques mètres avant eux dans le sens opposé à la marche, de telle sorte que lorsqu’un taxi se présentera vous serez le premier à lui faire signe de s’arrêter.

  • Embarquez, installez-vous confortablement et au passage devant les malheureux qui grommellent en vous regardant passer dans ce qui aurait dû être « leur » taxi, tâchez de rester dignes. Montrez-vous des gentlemen. Même si vous en mourrez d’envie, abstenez-vous de les montrer du doigt en rigolant. Et vérifiez bien que vos enfants, ne leur tirent pas la langue ou ne leur font pas de grimaces en passant Ce serait déplacé.

Quelle que soit votre retenue, vous vous sentirez très certainement satisfait de leur avoir joué ce bon tour. Si vous êtes comme moi, ce genre de petit divertissement vous mettra de bonne humeur pour le reste de la journée.

Mais attention quand même, car vous voilà à présent assis dans un taxi, et d’autres dangers vous guettent.En effet, vous réalisez alors que vous venez de confier votre sort à un chauffeur dont vous ignorez tout.

Moi, je peux vous dire que des chauffeurs de taxis, j’en ai vus. Et de toutes les sortes. Notez que, en général, ce ne sont pas de mauvais bougres. Mais ils ont leur petits défauts, comme vous et moi, et il faut bien s’en accommoder.

Par exemple, vous avez le bavard. Lui, vous êtes à peine installés qu’il veut déjà savoir de quel pays vous êtes, si vous gagnez beaucoup d’argent et si Jean-Michel Saive reviendra bientôt en Chine (c’est notre champion de ping-pong, à nous les belges : ici, il est plus connu que Manneken Pis !).

Vous avez aussi l’as du volant qui se croit à Francorchamps et fonce à tombeau ouvert dans les embouteillages comme dans ces films de gangsters américains, en faisant crisser les pneus au maximum. Un conseil : descendez au prochain feu rouge.

Dans le même genre, mais en plus futé, il y aussi le sportif, qui fait du slalom entre les autres véhicules, les piétons et les cyclistes en essayant d’en toucher le moins possible.

Vous avez aussi le rigolo. Lui, un rien l’amuse. A commencer par votre accent quand vous essayez de parler chinois. Mais là où il s’éclate vraiment, c’est quand il croise un collègue en panne ou, encore plus drôle, un accident.

Plus dangereux pour la santé, le fumeur vous fait partager gratuitement son goût pour les Hong Ta Shan, la marque de cigarette à la mode en Chine, depuis que le bruit court que le Cow Boy Marlboro est un copain d’université du Président Taiwanais. Si vous n’êtes pas preneur, demandez lui de jeter sa clope par la fenêtre, ca m’étonnerait qu’il refuse. Ils sont sympas, je vous dis !

Dans le genre embêtant mais pas dangereux, il y aussi le cracheur. Si vous tombez sur un de ces spécimens, ne faites pas comme moi, un jour : ne vous asseyez pas derrière son siège, la fenêtre ouverte en roulant.

J’ai peur d’en oublier. Ah oui, il y a encore l’angoissé qui va vous demander vingt fois sur le chemin si c’est bien Huai Hai Lu que vous vous voulez aller.

A contrario, le dur de la feuille n’a absolument pas compris la destination que vous lui avez déjà répétée trois fois, en essayant tous les tons. Il faut dire que sa radio hurle une chanson de la délicieuse Teng Li Jun (Rah ! Lovely), et que son mobile lui hurle qu’il y a 3 métèques à transporter chez Carrefour (tiens, c’est peut-être ma femme et les copines!). Donc, il n’a rien compris, mais qu’à cela ne tienne, il se met en route, cap sur la Yanan Lu. Arrivé là, vingt bonnes minutes plus tard, il se retourne et vous demande : « Xiansheng dao nali ? (Monsieur, où voulez-vous aller ?).

Et puis, bien sûr, il y a le klaxonneur. En fait, ils le sont tous un peu, mais à des degrés divers. Le vrai klaxonneur est celui qui essaye de ne jamais freiner, ou alors au tout dernier moment. A la place, il pousse avec énergie sur son avertisseur. C’est une variante du sportif. Un autre type de klaxonneur est celui qui, pour se prouver qu’il ne dort pas, pousse sur son klaxon à intervalles réguliers, par exemple une fois toutes les deux secondes. Si vous remarquez qu’il saute un coup de klaxon, donnez lui une petite tape dans le dos. On ne sait jamais…

Et puis il y aussi les taxi noirs. Ah, ceux-là, ce ne sont pas mes copains, je vous jure! Et si je ne suis pas trop pressé, je les boycotte systématiquement. Attention, je dis « taxis noirs », mais ils peuvent très bien être rouges, jaunes ou verts. En fait, ce sont leurs fenêtres qui sont noires, après qu’ils y aient placardé ces satanés autocollants noirs pour faire « pare-soleil ».

Avec ce bidule, même en plein jour, vous vous retrouvez plongé dans la pénombre, pire qu’au Judy’s Place. Et c’est raté pour lire L’Equipe, ou pour mater les jolies Shanghaiennes en vélo en mini-jupe. On n’a déjà pas tellement l’occasion de rigoler à Shanghai, si en plus on ne peut pas s’offrir ce genre de petits plaisirs, moi, je vais demander ma mutation vite fait!

Bon, mais avec tout cela, je me suis éloigné du sujet. J’en étais resté au moment où j’attendais le taxi au bord de la route sous la drache …

Riding in the rainAlors là, c’est la revanche des cyclistes qui vous narguent d’un coup de pédale méprisant. Eux, ils s’en foutent, qu’il pleuve. Vous les verriez s’arrêter comme si de rien n’était, enfiler vite fait leur K-way coloré made in China et se remettre à pédaler benoîtement. On voit qu’ils sont drillés. Ils vous regardent au bord de la route un sourire en coin et c’est tout juste s’ils ne se mettent pas à chanter « I’m singing in the rain ».

Mais rassurez-vous : même en cas de pluie, si vous appliquez la technique que j’ai expliquée tout à l’heure, vous avez quand même de bonnes chances d’en trouver un dans le quart d’heure. Mais méfiez-vous quand même : les ennuis pourraient bien ne pas s’arrêter.

Car en général, celui qui vous a précédé dans le taxi était aussi trempé que vous et c’est le plus souvent en sortant du taxi que vous vous en rendez vraiment compte quand vous remarquez que votre slip colle étrangement à vos fesses.

Et puis il y a les parapluies! Moi, je dépense une fortune en parapluies. Notez que ça a toujours été le cas, mais depuis que je suis à Shanghai, mon budget parapluie s’emballe. A tous les coups, je les oublie dans le taxi. C’est normal après tout ! On nous refile toujours des parapluies noirs, à nous les hommes. Comme si on aimait ça, le noir. Pour des parapluies en plus. Ils sont tellement sinistres que même les voir fermés ça nous flanque déjà le cafard. Et pourquoi on n’aurait pas droit à des parapluies colorés, avec des billets de 100 dollars imprimés dessus ? Ou des pin up’s en relief ? Tiens, même des petits Mickey’s, je serais preneur !

Mais non, moi, les parapluies noirs, ça ne rate pas. Je te le flanque par terre au fond du taxi, tellement il est trempé et, une fois sur deux – surtout si je tombe sur un « taxi noir », je suis bon pour m’en racheter un autre le soir en rentrant. C’est pas qu’ils soient contraires, ces taximens, je vous le répète : quand vous débarquez, y en a même qui vous disent « Dongxi bie wan le »(attention, n’oubliez pas vos affaires en sortant). Mais moi, y a rien à faire : le Chinois ça ne rentre pas et il me faut toujours dix secondes avant que mon franc tombe et que je comprenne ce qu’il a voulu dire. Entre temps, vous parlez qu’il y a belle lurette que le taxi s’est fait la malle. Avec mon parapluie dedans.

Moi, ces histoires de parapluie, ca m’a fait beaucoup réfléchir ces derniers temps. L’autre nuit, je ne dormais pas, et me disais comme cela que, dans ma vie j’ai perdu beaucoup plus de parapluies que je n’en ai trouvés. D’ailleurs les rares que j’ai trouvés étaient toujours dégoûtants et je suis presque sûr que d’autres les avaient trouvés avant moi et les avaient laissés là, vu leur état.

J’en parlais à un ami l’autre jour et il me disait que lui aussi, en y réfléchissant bien, en matière de parapluies, il était plutôt un looser qu’un winner. J’en suis venu à me demander si tout cela n’était pas orchestré et s’il n’y avait pas, quelque part, quelqu’un qui se les stockait les parapluies, histoire de lâcher tout son stock un bon jour et inonder le marché.

Et si un jour on découvrait que le « gang des voleurs de parapluies » et la « compagnie des taxis noirs » ne faisait qu’un, et bien moi, je ne serais qu’à demi étonné … Dame, avec toutes ces sociétés secrètes en Chine, allez savoir … 

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