Il y a quelque temps, deux ou trois ans, l’instituteur de Julie lui avait demandé ce que je faisais dans la vie.

Vous savez ce qu’elle avait répondu ? Elle avait dit : « Mon Papa, il est Président ! » Vous vous rendez compte ? Président : pour un Belge ! C’est notre brave Baudouin qui a dû se retourner dans sa tombe! Je pense qu’elle a dû vouloir dire diplomate. En tout cas, pas attaché commercial, ça c’est sûr. Et pourtant c’est bien cela mon métier : attaché commercial.

En réalité, on nous connaît mal, nous les attachés commerciaux : voyez, même ma propre fille… En schématisant, on pourrait dire qu’il y a deux catégories de personnes. D’abord, la catégorie « A » : ceux qui croient qu’on passe notre temps à glander dans nos tours d’ivoires diplomatiques, à remplir des formulaires pour justifier le budget qu’on vient de dépenser ou pour en demander un autre, dès qu’on a fini de dépenser le premier. Et ils croient que le reste du temps, on le passe à nous réunir entre collègues, histoire de nous raconter les derniers potins ou de comparer nos budgets. Bref, ce sont ceux qui croient qu’on ne fout rien…

Et puis, il y a la catégorie « B ». Là, c’est tout le contraire : ceux-là nous prennent pour des super-businessmen, envoyés par nos gouvernements pour vendre des centrales nucléaires, des usines clefs sur portes, des lignes de métros n°3, des aéroports de Pudong, des barrages des Trois-Gorges ou des usines d’armement atomique.

L’autre samedi, j’étais au bord du terrain de foot, y avait un type qui me regardait d’un air bizarre, mi-intrigué, mi-admiratif. « Toi, même au foot, t’as toujours ton attaché-case sous le bras », qu’il me dit, « on se demande bien ce que tu caches là-dedans! ». Et bien, je mettrais ma main au feu que c’en était un de la catégorie « B » et qu’il s’imaginait que je trimbalais avec moi des liasses de dollars, de l’argent sale destiné à acheter la collaboration de Dieu sait quel fonctionnaire corrompu.

Alors, si vous appartenez à une de ces deux catégories, laissez-moi vous dire que vous faites fausse route : les rares fois où on se réunit entre collègues, on a tellement peur de lâcher une information qui pourrait servir aux autres qu’on entend presque les mouches voler ! Et dans mon attaché-case, je n’ai qu’une pile de documents sur la Chine dans la farde « à lire », qui n’en finit pas de grossir, mon dictionnaire français-chinois, Tintin le Lotus Bleu (il faut bien se ressourcer de temps en temps), le dernier Shanghai Talk, mon peigne et ma brosse à dents.

Non, en fait, nous les attachés commerciaux, on fait un dur métier. Si, si, je vous assure : on est les Ayi (= « tante » : nom familier pour désigner les femmes de ménage en Chine) des entreprises. Bons à tout faire. Notre devise : tout savoir et connaître tout le monde. Prêts à répondre à toutes vos questions, Messieurs-Dames. Profitez-en: c’est gratuit! Quel est le niveau de colonies bactériennes maximum admissible dans l’eau minérale naturelle? Quand a lieu la prochaine foire des objets en plumes? Qui est l’importateur du fromage Mère Denis à Shanghai? Comment faire pour changer des francs CFA en RMB au marché noir sans passer par le start mais en touchant la prime? A quelle heure est le prochain avion pour Hangzhou? Préparez-moi une étude sur la situation de l’héliciculture (= élevage des escargots comes-tibles) en Chine. Envoyez-moi une liste d’importa-teurs de choucroute farcie. Préparez-moi quelques rendez-vous avec des clients potentiels pour les trois prochains jours prochains. PS: j’arrive demain par le prochain vol de China Eastern. Débrouillez-vous pour que ce client douteux me règle les 10 millions de dollars qu’il me doit et trouvez-m’en un autre qui parle français, commande dix conteneurs minimum et paye tout cela d’avance.

Bon ça, ce n’est qu’un échantillon. Et ce sont encore des bons cas. Parce que il y a des emm…, même quand tout baigne, qu’ils ont un client à portée de la main, qui veut bien leur commander, qui accepte de payer cash, ils viennent encore nous casser les pieds pour savoir s’il est bien recommandable, s’il a vraiment pignon sur rue et si ceci-cela. …

Tenez, l’autre jour, j’en avais aidé un à décrocher une commande d’authentiques tapis d’orient made in Belgium. Vous croyez qu’il était content, qu’il aurait dit merci ? Que nenni ! Monsieur faisait le difficile: il s’inquiétait du compte de résultat de son client, voulait savoir combien de personnes il occupait, quel était son réseau de distribution, connaître l’âge du directeur et les mensurations de sa secrétaire.

Alors moi, bon petit soldat, je pars au front, en quête de toutes ces informations. Comme mon chinois ne s’améliore pas vraiment, je me fais accompagner de mon assistante, Michèle. On prend l’adresse de la société Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. On y arrive après un trajet d’une bonne heure dans un taxi bon pour la casse. Sur la banquette arrière, le chauffeur avait étalé un essuie-main avec un gros Mickey dessus. Cela devait faire belle lurette qu’il ne l’avait pas nettoyé car ça sentait le rance et il y avait des grosses taches partout. On aurait dit que Mickey …. Enfin bon, on y arrive.

C’était un de ces bâtiments comme je les déteste à Shanghai, avec les murs carrelés de ces petites ardoises beiges, qui ont à peine cinq ans et en paraissent déjà cent. Au moins une dizaine de plaques de cuivre sur la façade. Tout mais pas de Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. Mais comme on n’a peur de rien, on entre quand même. Au rez-de-chaussée, on se fraye un passage à travers une nuée de bonbonnes de gaz stockées là Dieu sait pourquoi. On arrive à l’ascenseur. La mégère qui est assise dedans et est supposée l’actionner nous apostrophe dans son charabia. C’est le genre bonne espagnole, pas aimable pour un sou, mais sans la moustache, car les Chinoises en ont rarement.

Michèle ne se laisse pas décontenancer et lui répond sur le même ton. La bonne espagnole consent finalement à nous laisser pénétrer dans son ascenseur et replonge aussitôt son nez dans son thermos de thé où surnage tout un tas de verdure qu’elle crachote par terre au fur et à mesure. L’ascenseur lui, s’arrête au troisième étage. Toujours des plaques de cuivre à la pelle. Mais toujours pas de Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. Michèle m’explique que, selon la bonne espagnole, la société qu’on cherche s’appellerait en fait Shanghai Food Stuff Factory n°27

Bon, moi je n’ai rien contre. Alors on entre et on débouche dans un atelier poussiéreux où des ouvriers en salopettes blanches s’affairent autour de consoles informatiques : un temple de Nintendo ou de Sega, le tout dans une cacophonie de son et de lumière, digne de la guerre des étoiles. Bizarre quand même. Où sont donc les tapis? Et les Foods Stuffs ?

Je jette un coup d’oeil incrédule vers Michèle, mais elle ne me regarde pas et avance d’un pas décidé vers la porte du fond à droite, où une plaque en chinois indique quelque chose. Comme je ne sais pas si c’est « Direction » ou « Toilettes dames », j’hésite un instant à la suivre, mais elle me fait signe de la rejoindre et nous pénétrons alors dans un long couloir. Nous passons devant une grande pièce vitrée qui doit servir de salle de réception, mais qui présentement est occupée uniquement par deux pongistes, torse nu et luisant, qui martyrisent une innocente balle de ping-pong, sans nous accorder la moindre attention. Et nous voilà devant une nouvelle porte sur laquelle une autre plaque indique encore tout un tas de choses en chinois. Tant pis : on entre quand même : une sorte d’antichambre avec un comptoir et une jeune Chinoise derrière. Plutôt jolie, mais je vois du premier coup d’oeil que quand ses parents ont passé commande, le sourire était en option. Quel gâchis quand même toutes ces jolies filles qui s’imaginent qu’il leur suffit d’être belles pour séduire…

Tandis que Michèle parlemente avec soeur-sourire, je pose mon séans, non sans une hésitation, sur un divan en tissu brun sur lequel au moins dix millions de Chinois ont dû s’asseoir avant moi. Après deux minutes Michèle vient me rejoindre et m’annonce fièrement qu’on y est: la directrice Madame Xu va nous recevoir.

Et, en effet, moins de dix minutes plus tard, une petite dame en tailleur rose bonbon nous accueille courtoisement. Elle nous introduit dans un grand salon avec au moins vingt fauteuils (des gros fauteuils rouges avec des petits napperons sur les accoudoirs). Je prends la place d’honneur, c’est à dire le fauteuil du milieu, séparé du sien par une petite tablette sur laquelle une soubrette pas très sexy, parce que c’est l’hiver et qu’elle a enfilé quatre pull-overs et deux pantalons avec un long caleçon en-dessous, est déjà venue déposer des tasses de thé, et on se retrouve à discuter le coup, assis de guingois façon Jiang Zemin recevant Clinton. Et moi je suis bon pour un torticolis demain.

J’explique qu’on vient pour Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. Alors là, elle s’arrête net, empoigne son bigophone portatif et se met à jacasser dix bonnes minutes. Coup d’oeil interrogatif vers Michèle qui veut m’expliquer quelque chose mais n’a pas le temps car la dame en rose s’est levée comme un seul homme et nous entraîne dans son sillage vers la sortie. Soeur-sourire, ping-pong, Nintendo-Sega, ascenseur, bonne espagnole, quatrième étage. Terminus.

J’ai à peine le temps de lire la plaque Shanghai Suzhou Creek Foreign Trade Corp., n°2 Dept. que déjà on nous introduit dans un nouveau salon façon Jiang Zemin. Un jeune type à lunettes entre et la dame en rose bonbon sort. On se croirait dans un vaudeville. Il me tend sa carte de visite des deux mains avec une légère courbette et je me dis que voilà un gaillard rudement poli. Trop poli pour être honnête aurait dit Tintin…

Il s’appelle Li Tung Hui, ce qui me rappelle vaguement quelque chose (mais quoi ?) et il s’avère être le General Manager de Shanghai Agricultural Products Corp.

Via Michèle, je le remercie de son accueil et lui exprime toute ma joie d’être là. Puis, j’ajoute qu’en fait, nous on vient pour Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. En ce qui me concerne, ce sera tout. La suite ne me regardera plus : Michèle et lui ont bavardé pendant l’heure qui a suivi.

De tout cela, il est ressorti que Shanghai Good Luck n°17 Import & Export Corp. est une société privée fondée par le County de Suzhou Creek du District de Huangpu de la Municipalité de Shanghai pour faire le commerce de quincaillerie et de machines. Ils ont établi un département d’importation et cherchent à importer des vêtements et tout autre produit qui pourrait bien se vendre en Chine. Mais comme ils n’ont pas l’autorisation d’importer, ils ne peuvent établir de lettres de crédits à leur nom, c’est pourquoi ils passent par la Shanghai Suzhou Creek Foreign Trade Corp, n°2 Dept. une société soeur qui appartient au Shanghai Finance & Trade Office de la Municipalité de Shanghai, ce qui explique pourquoi ils coopèrent avec la Shanghai Food Stuff Factory n°27 (c’est évident), laquelle s’est reconvertie dans les consoles de jeux, parce que ça rapporte beaucoup plus que les nouilles.

Michèle m’a écrit tout cela dans un rapport après la visite. Vu qu’il ont parlé pendant plus d’une heure, j’imagine que ceci n’est qu’une synthèse de tout ce qu’ils se sont dit. Il faut dire que j’ai perdu beaucoup de l’entretien, Michèle s’étant contentée de me traduire une phrase de temps en temps, pour bien vérifier que je ne m’endormais pas.

Ce rapport, je l’avais lu déjà une bonne dizaine de fois. Je sentais que cela venait petit à petit, même si, je dois l’avouer, à la dixième lecture je ne comprenais pas encore tout. Et je me disais que les Chinois étaient quand même rudement malins pour arriver à tout piger du premier coup. Et en chinois encore bien. A ce moment, une question m’était venue à l’esprit : Pourquoi donc M. Li avait-il une carte de visite au nom de Shanghai Agricultural Products Corp. J’avais d’abord pensé soulever cette question avec Michèle, puis je m’étais dit que je n’allais quand même pas la tracasser avec cela, que la réponse devait être évidente. Peut-être s’était-il simplement trompé de carte et m’avait-il donné celle de son précédent visiteur. Moi ça m’arrive souvent. Mais alors, s’appelait-t-il vraiment Li ? En fait, je n’étais plus sûr de rien.

L’esprit encombré de toutes ces interrogations, j’avais ensuite posé le rapport sur mon bureau et mon regard s’était perdu au loin dans la forêt de grues qui découpaient l’horizon, comme des girafes dans la réserve de Masaï-Mara, mais avec le bruit de klaxon des taxis en plus.

Alors, je m’étais dit que cela ne serait pas mal, après tout, d’être en poste dans un de ces pays ou tout est bien en ordre, bien rangé, bien net. Avec les noms de plaques des sociétés sur les bâtiments et les cartes de visite qui correspondent. La Finlande,par exemple. Ou le Luxembourg. Tiens, oui, le Luxembourg : on n’y pense pas souvent, mais on a tort. Bref, vous voyez, un de ces pays où vous cherchez l’adresse d’un importateur de tapis d’orient. Et vous ouvrez les pages jaunes et vous trouvez la rubrique tapis d’orient-importations.

Et là vous repérez la société Trucmuche & Co, spécialiste en tapis d’orient. Et vous téléphonez au numéro indiqué et c’est le BON numéro, et une voix douce et chaude à la fois vous accueille « Trucmuche & Co. Bonjou-our! » Et vous demandez à parler au Responsable des Achats et la voix chaude et douce vous répond; « Un instant, s’il vous plaît, je vous passe M. Jacques Trucmuche ». Et il vous donne rendez-vous la semaine suivante. Et quand vous arrivez, vous garez votre voiture dans les emplacements marqués « visiteurs » et M. Trucmuche en personne vous accueille d’une poignée de main vigoureuse et comme il approche la soixantaine, il vous explique qu’il compte bientôt prendre sa retraite. Alors, il vous présente son dauphin : Trucmuche Junior ! Que tout le monde dans la société appelle Monsieur Christophe car il y rôde depuis tout petit … Oui : vive le Luxembourg!

Nanjing Lu, Shanghai C’était la fin de journée. L’heure où le soleil se couche sur Shanghai et où cela commence à s’agiter à Bruxelles. Tout d’un coup, dans mon élan, j’avais empoigné mon téléphone, et j’avais appelé la boîte en Belgique. Je leur avais d’abord parlé de deux ou trois trucs bidon, histoire d’endormir les soupçons et puis je leur avais dit : « Ah, oui, tiens, à propos, tant que j’y pense, avant que j’oublie: il n’aurait pas envie de voir du pays le collègue à Luxembourg ? La Chine ça le changerait, non ? » que je leur avais dit. Comme cela, paf ! D’un coup.

Ils m’avaient répondu qu’on n’avait personne à Luxembourg. Puis ils avaient ajouté « Pourquoi, cela ne va pas à Shanghai ? Pourtant la Chine, c’est le pied. Le marché du XXIème siècle, tu parles d’un challenge. Et tout ces bons restaurants pleins de lumpias. Et quel bonheur ce doit être de se promener au beau milieu de ces ruelles étroites encombrées de centaines de vélos bariolés, de ces néons colorés et de ces milliers de panneaux multicolores en calligraphie chinoise. Ah oui, quelle merveille ! Et puis toutes ces jolies Asiatiques qui doivent certainement être folles des Blancs. Allez, veinard va! » Qu’ils m’avaient dit. Et puis ils avaient raccroché.

Alors, j’avais raccroché aussi. Et j’avais relu encore une fois le rapport de Michèle. Puis, mon regard s’était à nouveau porté vers l’extérieur. La nuit était tombée à présent. Dans les chantiers éclairés sous la lumière crue des projecteurs, les grues ne ressemblaient plus du tout à des girafes-Masaï. Elles ressemblaient seulement à des centaines de grues dans des chantiers chinois.

Et c’est à ce moment que le téléphone a sonné. C’était la société Vanderplanck. Vous savez bien ceux des tapis d’orient. Ils voulaient savoir si j’avais déjà des précisions sur leur client. J’ai voulu leur expliquer. Puis, je me suis ravisé et je leur ai dit que non, pas encore, que j’avais été fort occupé ces derniers temps, mais que j’allais m’y mettre très bientôt. Qu’ils pouvaient compter sur moi.

A l’autre bout du fil, le type a grommelé quelque chose que je n’ai pas bien compris, puis il a raccroché sans même dire au revoir.

Je donnerais ma main à couper que c’en était un de la catégorie « A »… 

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