Ce jour-là, comme bien d’autres, je m’étais mise en colère sur Julie. Pour deux fois rien, bien sûr : un petit jouet que lui avait pris son frère et qu’il lui fallait absolument..
Et comme à chaque fois dans ce cas-là, je lui avais répété qu’elle ne se rendait pas compte de la chance qu’elle avait en lui montrant sa chambre et sa salle de jeu où les jouets s’amoncelaient, moi qui n’avais pas eu le quart de tout cela, ces millions d’enfants qui n’imaginaient même pas que tout cela puisse exister, etc, etc….
Et comme à chaque fois, exactement comme je le faisais moi-même étant petite, quand je me faisais sermonner par ma propre mère, elle s’était éclipsée discrètement pour échapper à mes récriminations. Je le savais bien, mais cela ne m’arrêtait pas : j’avais besoin de me calmer les nerfs et peu m’importait de parler pour les murs …
Enfin, exténuée, je m’étais assise dans un fauteuil, un peu désemparée par son attitude. Mais à mon grand étonnement, quelques instants plus tard, elle était réapparue. Voyant ma mine à la fois surprise et toujours furieuse, elle avait baissé les yeux et sans un mot, m’avait tendu un sac en toile, puis elle s’était enfuie de nouveau. Intriguée, j’avais ouvert le sac et y avais trouvé un papier froissé sur lequel elle avait griffonné « For the Poors » (Pour les Pauvres). J’y avais ensuite plongé la main et en avais retiré successivement une petite poupée en plastic dur, avec une belle petite robe rouge et des cheveux bouclés blonds, l’hélicoptère taille-crayon, objet de sa dispute quelques minutes auparavant avec son frère, une gomme, un petit cahier à colorier, des jouets divers qu’elle avait reçu de compagnies aériennes et quelques bonbons. J’avais refermé le petit sac et l’avais serré sur mon coeur, touchée par son geste et tellement heureuse qu’elle ait pu percevoir le sens de mon message.
Quand elle était réapparue, dix minutes plus tard, elle avait pris l’air de rien, m’avait parlé sur un ton badin de deux ou trois choses anodines, mais je n’avais pas manqué son coup d’oeil malicieux que j’avais cependant pris soin de ne pas relever. En fait, je ne savais pas trop quoi lui dire et surtout je ne savais pas trop quoi faire de ses présents.
A tout hasard, j’avais quand même décidé de placer le petit sac dans le vide-poche de la voiture, sans vraiment trop savoir ce que j’allais en faire.
Je l’y avais d’ailleurs oublié, jusqu’au jour où j’étais sortie d’un des centres commerciaux du quartier de Hongqiao et où une fillette avait agrippé mon imperméable.
Prise au dépourvu, j’avais d’abord pressé le pas vers la voiture qui m’attendait. Mais la fillette m’avait suivie comme un petit robot. Elle continuait d’agripper ma veste, tout en psalmodiant la même phrase, incompréhensible. J’étais presque arrivée à la voiture et, tout en marchant, je cherchais désespérément dans mes poches quelque chose à lui donner. C’est à ce moment que mon regard avait croisé le sien. Il était vide et triste, et sa voix était rauque et monocorde. C’était la voix de ces enfants des trottoirs dont le rire s’est étiolé peu à peu, pour autant qu’il ait jamais existé. Elle avait les cheveux hirsutes, les joues rouges pivoines et des vêtements en guenilles, mais malgré tout cela je l’avais presque trouvée belle. Et en un éclair, le souvenir de ces enfants de Karachi m’était revenu à l’esprit. Ces enfants qui arpentaient les rues, qu’on avait souvent estropiés ou mutilés volontairement, au visage inexpressif. Ces enfants à qui on avait volé l’enfance. La-bas, on s’était donné pour consigne de ne jamais leur donner d’argent, faute d’entretenir le système et d’entraîner d’autres malheureux sur le même chemin de la mendicité, poussés par des adultes cupides et sans coeur. Surtout ne jamais céder à la tentation de leur donner une pièce, mais au contraire s’efforcer de leur rendre un petit bout d’enfance en leur donnant un bonbon ou une babiole. A cette époque, nous avions toujours dans la voiture une boite de biscuits ou de bonbons, et Julie qui avait trois ou quatre ans prenait un évident plaisir à leur faire cette aumône, tout en en profitant pour plonger sa main elle aussi, de temps en temps, dans la boîte de friandises.
Toutes ces images avaient soudain resurgi, et je m’étais arrêtée subitement, à deux mètres de la voiture. La petite mendiante s’était arrêtée elle aussi. La main tendue, elle continuait sa supplique, le regard fixe presque sans me voir.
Quand je m’étais retournée pour ouvrir la porte de la voiture et ensuite le vide-poche, elle m’avait à nouveau agrippée, croyant sans doute que j’allais m’en aller, et sa voix s’était faite plus grave, son ton presque agressif.
Mais plutôt que de m’en aller, j’avais attrapé le sac de toile de Julie, et ensuite, calmement, en mesurant mes gestes, je m’étais agenouillée devant la petite fille et le lui avais tendu.
Elle était restée un moment interdite, ne semblant pas bien comprendre le sens de mon geste. Ses yeux allaient alternativement du petit sac aux miens. Puis elle avait plongé sa main dans le sac et en avait retiré la poupée de plastic dur. Je ne pourrai jamais oublier son regard à cet instant, et j’en ai encore les larmes aux yeux quand j’y repense. Ses pupilles s’étaient véritablement illuminées. Elle avait esquissé un sourire, puis m’avait regardée une seconde, très intensément, un regard qui trahissait à la fois la joie et l’incompréhension. Ensuite elle est partie en courant et je l’avais regardée s’éloigner. J’étais heureuse car je savais que sans doute jamais une poupée n’avait fait plus plaisir à une petite fille.
J’avais embarqué dans la voiture, mais nous n’étions pas partis tout de suite. La petite fille s’était assise sur la marche du trottoir à une centaine de mètres de nous et inspectait avec avidité et empressement le contenu du sac de toile. De la voiture, je pouvais parfaitement l’observer. Même si je ne pouvais saisir les expressions de son visage, la vigueur de ses gestes trahissait sa joie.
C’était alors qu’un homme adulte, que je n’avais pas remarqué jusque là était apparu. Probablement avait-il observé toute la scène à distance et m’ayant cru partie était-il intervenu. La petite fille s’était levée à son approche et le regardait. Peut-être était-ce son père, ou un membre de sa famille. Ou quelqu’un d’autre. Mystère. En tout cas, vu son attitude, nul doute qu’elle le connaissait. L’homme lui avait pris des mains le petit hélicoptère qu’elle tenait et l’avait examiné rapidement. Ensuite, il avait empoigné le petit sac qu’elle avait déposé sur le trottoir et qui contenait les autres objets.
Je m’étais précipitée hors de la voiture, en proie à une vive colère. Et tandis que je m’approchais, je le voyais sortir les objets un à un puis les remettre dans le sac. Au moment ou j’étais arrivée à sa hauteur, il tenait la petite poupée entre ses doigts. En m’efforçant de garder mon calme, je la lui avais reprise des mains, et l’avait tendue à la petite fille, en disant, à l’adresse de l’homme, « Pu keyi » (on ne peut pas), une des rares expressions chinoises que je connaisse, en ajoutant, en anglais cette fois, « this is not for you, this is for her ». Malgré mon calme apparant, il avait dû voir la colère qui grondait en moi car il avait aussitôt rendu le sac à la petite mendiante, en m’adressant quelques mots que je n’avais pas compris mais qui devaient être des excuses.
Puis il m’avait tourné le dos et s’en était allé, entraînant la petite fille avec lui. Cette fois, j’étais montée dans la voiture pour de bon et nous étions partis.
Alors que défilait la paysage devant moi, je conservais en moi l’image du bonheur de la fillette et ne voulais pas imaginer d’autre suite que ce bonheur à cette histoire. Sur la route, nous nous sommes arrêtés près d’une confiserie où j’ai fais des provisions de « PEZ », les mêmes « PEZ » dont je me gavais dans mon enfance. J’en ai glissé quelques paquets dans les poches et ai laissé le reste dans la voiture, en prévision de futures rencontres…
J’ai raconté cette histoire a Julie quand elle est rentrée de l’école. Elle m’a serré très fort dans ses bras et m’a demandé avec une petite voix émue si je voulais qu’elle prépare encore un sac pour « d’autres pauvres ». J’ai dit qu’elle devait faire comme elle voulait. Puis elle est partie jouer dans sa chambre et je crois qu’elle a oublié cette histoire, insouciante.
Quelques jours plus tard, nous regardions les infos le soir à CNN. On interrogeait un économiste dont je ne comprenais pas grand chose du bavardage. D’ailleurs comme cela ne m’intéressait guère, je n’écoutais que d’une oreille. Lui et le présentateur parlaient de la « mondialisation de l’économie ». A un moment donné, l’invité a prononcé une phrase qui a cependant attiré mon attention. Il a dit quelque chose comme : « Aujourd’hui, le monde est un village ». Bizarrement, cette phrase m’a fait repenser à la petite mendiante. Je me suis dit que cette petite fille était de mon village …
Je me suis dit aussi que tous ces mendiants n’étaient pas là quand nous sommes arrivés à Shanghai, il y a seulement trois ans, et que c’est peut-être, justement, parce que nous sommes arrivés, que eux aussi sont là aujourd’hui.
Je me suis dit qu’il était trop facile, dans ce monde- village, de déclarer que ces enfants étaient des Chinois et que c’était aux Chinois à s’en occuper.
Je me suis dit que ces enfants étaient aussi, un peu, nos enfants.
Catherine


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