La jeune Chinoise qui me massait la nuque avait les yeux perdus au loin dans le brouillard de ses pensées. Et moi, j’essayais de temps de temps de le dissiper, en la fixant intensément dans le reflet du miroir qui me faisait face, guettant un sourire, un éclat dans les yeux, un sourcillement. Mais elle semblait décidément hors d’atteinte et, résigné, je m’étais replongé dans la lecture du « Bob et Bobette » que j’avais chipé à ma petite Julie lorsqu’elle avait quitté son siège pour passer aux éviers de rinçage.

Bob et BobetteEt, pendant l’espace de quelques minutes, je m’étais replongé avec délectation dans les délices de mon enfance. C’était le « Sampan Mystérieux », un des classiques de la série. L’histoire se déroulait en Chine, ou plutôt à Hong Kong. Oui, enfin, en Chine, quoi! Et dans l’histoire, les colons britanniques distribuaient des vivres et des médicaments aux pauvres réfugiés de Hong Kong qui fuyaient la Chine communiste par milliers. Ils étaient tellement braves, tellement soucieux du bien-être de leurs prochains, ces bons Anglais, qu’ils leur procuraient même des logis. Mais voilà, un ennemi mystérieux sabotait tout leur programme d’aide, et c’était là que nos petits amis avaient été appelés à la rescousse.

Histoire connue : celle des bons petits blancs, au secours des pauvres malheureux du tiers monde, qui croupissent dans la crasse, la misère, et leurs taudis, au beau milieu de leur nichée criarde de dix enfants. Parce que ces gens là, Monsieur, sont seulement bons à tendre le bras pour demander l’aumône et à faire des gosses à tire-larigot. Paternalisme de bon ton…

Entre-temps, Julie avait fini son rinçage et était revenue prendre place sur un siège, non loin de moi. A contrecoeur, j’avais donc dû abandonner ma lecture et lui rendre son illustré. Et, à l’instar de la masseuse, je m’étais moi aussi laissé entraîner au gré de mes pensées. Mais sans doute les miennes étaient-elles bien différentes des siennes. Je ne percevais plus guère que quelques bribes de la conversation qu’échangaient Catherine et Julie et je n’entendais que dans un brouillard sonore le gazouillis permanent de Tom-Tom. Je repensais à ces clichés, certes un peu simplistes, mais sans doute pas très éloignés de la vérité, de ce qu’avait dû être Hong Kong, au temps du « Sampan Mystérieux », il y a une trentaine d’années à peine. Je me disais que le revenu par tête d’habitant là-bas avait depuis lors dépassé le nôtre, et que le Hong Kong d’aujourd’hui serait sans doute la Chine de demain.

Je me demandais où donc avaient bien pu passer les lendemains qui chantent qu’on avait promis à nos parents. Cette innocente bande dessinée m’avait ramené à une dure réalité : celle du déplacement apparemment inéluctable de la richesse et du dynamisme économique du Vieux Continent vers l’Extrême-Orient, celle d’un monde en train de basculer.

Tom, qui en avait déjà terminé, était venu s’asseoir sur mes genoux. Comme tant de fois, je m’étais penché vers lui pour respirer profondément l’odeur que j’aimais tant de son cuir chevelu, tout en le complimentant sur sa nouvelle coupe. Instantanément, sa présence près de moi avait dissipé mes sombres pensées. Je revenais à la vie : autour de nous, une bonne dizaine de jeunes filles, en mini-jupe, et quelques coiffeurs s’affairaient.

Et je me sentais un peu gêné, un peu étranger dans ce monde de pacotille auquel la vie ne m’a guère habitué.

Et pourtant, ceux qui me connaissent bien auront surement remarqué que je n’ai jamais eu les cheveux aussi courts que depuis que je suis à Shanghai. La raison, vous l’avez deviné, c’est que je n’ai jamais été aussi souvent chez le coiffeur.

Au début, j’allais chez le vieux monsieur de l’hôtel Jin Jiang. J’aimais bien, parce que c’était en-dessous de mon bureau, ça allait vite et ça ne coûtait pas cher (20 RMB). J’avais même pris l’habitude de lui filer dix kuai de pourboire, ce qui me donnait droit à être raccompagné jusqu’à la sortie avec des tas de petites courbettes marrantes.

Votre coiffeur vous accueille-t-il aussi chaleureusement quand vous lui rendez visite ?Jusqu’à ce jour où, fortement encouragé par des amis qui me disaient : « Comment tu n’y es encore jamais allé ? », je me suis enfin décidé à pénétrer dans un de ces salons de coiffure typiques de Shanghai. J’ai longtemps hésité à vrai dire. C’est que j’aimais bien mon vieux coiffeur, et surtout que je n’aime pas trop changer mes habitudes. Et puis, un jour, vaincu par la curiosité, j’ai poussé la porte et je suis entré. Enfin, c’est une façon de parler, car dans ce genre de salons, il n’y a pas besoin de pousser la porte. Deux demoiselles se tiennent à l’entrée et l’ouvrent pour vous. Ce sont les welcome girls qui vous accueillent gaiement par Huanying Guan Lin! (Bienvenue chez nous!) aussitôt que vous avez franchi le seuil. Bref, je suis entré, et là, au lieu du salon austère auquel je m’étais accoutumé, je me suis retrouvé dans un décor digne d’un studio d’Hollywood. Adieu les gros sièges lourds et l’évier en inox de mon brave barbier taciturne du Jin Jiang! A la place, un mobilier avant-gardiste s’offrait à mes yeux, un mobilier qu’on aurait dit tout droit sorti de l’univers de Barbie, tant il était à la fois clinquant et menu. Et à la place du vieux monsieur qui me taillait les cheveux à la régulière, une multitude de jeunes et jolies Chinoises, court vêtues, qui papillonnaient autour de clients venus visiblement pour prendre du bon temps.

Car, il faut bien le reconnaître, même si comme moi on n’aime pas trop les papouilles, il est bien difficile de rester insensible aux manipulations expertes de ces jeunes masseuses.

Et à force de se faire gentiment masser, presser, comprimer, marteler, malaxer, on finit par en oublier pourquoi on est venu, si bien que lorsqu’enfin la demoiselle vous remet entre les mains du coiffeur, vous en venez à vous demander qui donc est cet intrus et pourquoi il vient vous déranger dans un moment si agréable. Moi aussi, avec le temps, je dois bien l’avouer, j’ai fini par y prendre goût.

Les massages qu’on vous prodigue dans les salons de coiffure de Shanghai s’inspirent du tuina, c’est à dire de l’acupressure, une technique de massage taôiste basée sur la pression de certains points, appelés méridiens, entre lesquels circulent des flux d’énergie qu’il convient de canaliser de manière positive. Dernièrement, j’ai profité du passage de notre masseur acupuncteur à la maison pour lui de-mander ce qu’il en pensait. Il m’a répondu en rigolant qu’il n’était allé qu’une seule fois dans sa vie dans un de ces salons et que ces masseuses n’avaient strictement aucune technique du point de vue médical. Cela m’a un peu déçu, même si je m’en doutais un peu. Selon lui, la seule vocation de ces jolies masseuses est uniquement de soutirer un peu plus d’argent au client. Bon, tant pis : on n’y va de toute manière pas pour se faire soigner, n’est-ce pas?

Mais attention, achtung ! On n’est pas en Thaïlande, ici. Shanghai n’est pas Bangkok. Pas question donc de se faire tirlipoter le bigoudi farceur durant le massage. Encore que … Il y a quelques jours, j’ai lu dans le Shanghai Star que 160 salons de coiffures venaient d’être fermés récemment à Pudong (nouvelle zone prestigieuse de développement de Shanghai, grande comme Singapour !) parce que, je cite: « ils prodiguaient des services immoraux et incompatibles avec ceux d’un salon de coiffure normal ». Dans le même ordre d’idée, il y a quelques jours, nous étions bloqués à un carrefour avec la voiture. Il y avait une descente de police précisément dans un salon de coiffure. J’ai demandé au chauffeur ce qu’il se passait et elle m’a expliqué que c’était fréquent dans ce genre de petits salons de coiffure de la périphérie. Ce sont en fait des maisons de prostitution déguisées, m’a-t-elle dit,… Elle a ajouté, presque tout bas, comme si quelqu’un aurait pu l’entendre : « La mafia de Wenzhou »!

Un ami, dont je tairai le nom, et qui est très au courant de toutes ces choses, m’a confirmé que c’était effectivement fréquent dans certains salons de coiffure. D’après lui, dans ce genre de salons et pour passer à des choses plus sérieuses, il faut demander « où se trouve la porte de derrière ». C’est une phrase-clé, un sésame, une sorte de mot de passe. J’ai trouvé cela à la fois poétique et amusant, bref tellement chinois. C’est quand même extraordinaire ce pays où tout fonctionne par code, par métaphore, par énigme. Bref! Un soir de sortie, j’ai cru bon de refiler le tuyau à une personne de rencontre dans un bar, un ami d’un ami. Il m’a appelé quelques jours plus tard au bureau. Il fulminait à l’autre bout du fil. Il disait que la fille à qui il avait déclamé la phrase-Sésame l’avait regardé hébétée, lui avait fait répéter trois fois, puis interloquée l’avait conduit dans une cour intérieure, non sans lui préciser que s’il devait aller à la toilette, il y en avait une dans l’établissement prévue à cet effet. La honte! Heureusement je ne l’ai plus revu depuis et j’en parle d’autant plus à mon aise aujourd’hui qu’il a quitté la Chine. N’empêche, cela m’apprendra à rendre service…

Toute cette longue digression pour vous expliquer que, au retour des vacances d’été, je me retrouvais une fois de plus entre les mains expertes d’une de ces jeunes masseuses. Elle n’était pas extraordinairement jolie, mais comme la plupart des Chinoises elle avait un indéfinissable charme, lié probablement à ses yeux si fins, si mystérieux, si impénétrables.

Massage des tempes par des mains expertesElle avait commencé par me masser les épaules, ses longs doigts effilés recroquevillés tels de petits crabes, me malaxaient doucement, en pinçant fort au niveau de la clavicule. Puis elle avait stabilisé ses mains, tandis que ses pouces exerçaient des pressions régulières sur un point bien précis des omoplates. Ensuite, elle s’était mise à appuyer de toutes ses forces sur mes épaules, comme si elle avait voulu me les faire rentrer dans le corps. C’était douloureux et agréable en même temps. Elle avait croisé mon regard, grimaçant légèrement de douleur, et s’était excusée d’un sourire qui lui avait creusé des fossettes de petite fille au beau milieu des joues.

Je dois avouer que je perdis un peu le fil de ses gestes lors de la suite du massage tout absorbé que j’étais par la lecture du « Sampan Mystérieux »que je venais de prendre sur le siège de Julie. Je sentais ses gestes, à la fois douloureux et bienfaisants, mais je n’y prêtais plus guère attention.

Au moment où ma petite Julie avait regagné sa place et m’avait repris le livre avec un regard frondeur, la jeune Chinoise était en train de me « jouer du tam-tam » dans le dos, les mains à plat, les doigts serrés. Puis elle m’avait mouillé les cheveux et les avait enduits d’un shampooing délicieusement parfumé. Elle commença alors à me labourer le cuir chevelu de ses longs ongles, y creusant de profonds sillons comme un fermier qui labourerait son champ, sillons qu’elle s’employait ensuite à détruire d’un retour du plat de la main, comme si une tornade dévastait à chaque fois le champ du laboureur. Elle avait recommencé ces mêmes gestes, dix fois, vingt fois, cent fois..

Enfin, d’un signe de la main (elle n’avait pas encore prononcé le moindre mot depuis mon arrivée, croyant sans doute que je ne parlais pas chinois, ce qui en fait n’était pas très loin de la vérité), elle m’indiqua les sièges de rinçage au fond du salon. Au passage, je notai que Catherine, dont la vue jusque là m’était cachée par le miroir qui séparait les deux tablettes où nous étions installés face à face, était présentement entre les mains d’un jeune masseur chinois gominé, style yuppee à la mode. Elle semblait jouir pleinement du moment, les yeux fermés, le visage éclairé d’un sourire apaisé, et je me dis en moi-même qu’il faudrait sérieusement surveiller ce gaillard dès mon retour à mon siège. Non, mais où donc se croyait-il, ce malotru ? Il n’allait quand même pas se permettre des privautés sur ma douce et tendre, en ma présence par dessus le marché.

Mais heureusement ces idées noires avaient été vite chassées lorsque je m’étais retrouvé à l’horizontale et que la jeune Chinoise m’avait fait couler un flux abondant d’eau tiède et bienfaisant sur le cuir chevelu. Son visage m’apparaissait différent vu à l’envers. C’était surtout sa bouche que je remarquais à présent. Ses lèvres pulpeuses étaient enrobées d’un rouge à lèvres très prononcé qui leur donnait la consistance d’un fruit mûr.

De retour vers mon siège, je lançai un coup d’oeil réprobateur à Catherine, qu’elle fit évidemment semblant de ne pas relever et je m’assis. C’est à ce moment qu’arrivèrent simultanément le coiffeur et la manucure.

Et là, il faut que je vous explique. car j’en sais qui sont déjà en train de ricaner : « Non, mais tu te rends compte, une manucure maintenant ! Y en a vraiment qui se refusent rien ! »

Non, rassurez-vous je n’ai pas des goûts de luxe. Ou si peu. Simplement, pour une fois dans ma vie, je voulais m’offrir ce petit plaisir… En fait, tout avait commencé quelques jours plus tôt, en vacances à Londres …

Le voyage s’était déroulé plutôt bien, encore qu’il eût mal commencé. Notre train, le TGV Eurostar, était en effet tombé en panne 500 mètres à peine après avoir quitté la gare de Bruxelles. Et pendant une heure, on avait vu passer à notre nez et à notre barbe une flopée de trains de banlieue avant qu’on ne revienne cahin-cahat à notre point de départ pour changer de rame. On imaginait le conducteur en train de pédaler en arche arrière…

Finalement on était arrivés à Londres avec deux bonnes heures de retard. Vous parlez d’un TGV…

Bon, à part cela, tout s’était bien passé. Londres est décidément une ville extraordinaire, tellement propice aux escapades d’amoureux, tellement différente de toute autre ville! Quand je pense qu’il y en a qui courent au bout du monde chercher le dépaysement, alors qu’il n’y a qu’à traverser le Channel … Bref, tout allait bien, sauf qu’une nuit, une comme tant d’autres auparavant, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Des nuits d’insomnie, j’en ai passées dans ma vie. Et il y en a de deux sortes : les bonnes et les mauvaises.

Les bonnes c’est quand la nuit, l’obscurité, le silence, la quiétude vous apportent la clarté intérieure, celle qui vous fait soudain mieux comprendre votre vie, vos angoisses, vos soucis et qui vous apporte des solutions toutes simples aux problèmes qui vous semblaient jusqu’alors si compliqués. Presque toutes mes bonnes idées, c’est la nuit que je les ai eues. Toutes mes grandes décisions, c’est la nuit que les ai prises, en cherchant en vain le sommeil…

Et puis il y a les mauvaises nuits blanches, celles où votre esprit saute du coq à l’âne, zape d’une idée à l’autre, comme mon cher Papa avec sa TV. C’était une de ces nuits-là, à Londres. Et j’enrageais. Tellement que finalement, j’avais décidé de décider quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose qui changerait ma vie, histoire que cette nuit blanche londonienne, où je n’avais cessé de me retourner dans mon lit, n’ait pas servi à rien.

Si j’étais fumeur, j’aurais certainement décidé d’arrêter de fumer. Si j’étais joueur, d’arrêter de flamber. Mais comme je ne suis ni l’un ni l’autre, j’ai simplement décidé de ne plus me ronger les ongles. C’est bête diront certains, mais pour moi, c’est beaucoup.

Car voilà plus de trente ans que je me rongeais les ongles. Trente ans que je me disais en regardant les autres se mordiller nerveusement le bout des salsifis que c’était vraiment très vilain comme habitude. Trente ans que j’observais les mains de mes contemporains en cherchant parmi eux ceux qui traînaient cette même tare, qui étaient affligés de ce même vice. Un vice qui trahissait tellement leur personnalité anxieuse et qui leur conférait à mes yeux tellement de sympathie et de dédain à la fois. Bref trente ans que je me cachais les mains dans les poches de mes pantalons ou de mes vestons. Et cette nuit-là, j’avais décidé de cesser. Irrémédiablement.

Le lendemain, à l’heure du breakfast, j’avais annoncé fièrement la nouvelle à Catherine et lui avais dit que si d’aventure elle me voyait encore les ongles entre les dents, elle devait me dire « Souviens-toi du serment de Londres ». C’est peut-être l’effet londonien, l’influence du flegme britannique, mais ma phrase sibylline ne l’a apparemment guère étonnée. Elle a certainement dû trouver cela saugrenu, mais il est vrai qu’après toutes ces années avec moi, elle ne s’étonne plus de grand chose. « Souviens-toi du serment de Londres », moi, je trouvais cela très chic, très noble, très vieille France, style Clovis fracassant le crane de Clodéric en s’exclamant « Souviens-toi du vase de poissons » (Oui, je sais, c’est le vase de Soisson et pas de poissons. Enfant, j’ai toujours dit « le vase de poisson ». Ça m’est resté. Ne détruisons pas les trésors de notre enfance…)

Bref, j’ai arrêté, et je me suis dit en rentrant à Shanghai que cette victoire méritait bien une manucure. Une fois dans sa vie, ce n’est pas de trop. Car on ne célèbre jamais assez les grands moments de sa vie et on a tort, croyez-moi : il est toujours plus tard qu’on ne le croit.

Tom aussi a eu droit à sa jolie masseuse-shampouineuse...Tout cela pour vous expliquer que pour la deuxième fois de ma vie, j’avais offert ma main à une femme. La première fois, c’était à celle qui allait partager ma vie, pour le meilleur et pour le pire. Celle sans qui je ne serais qu’un balbutiement, comme chante un certain. Et la deuxième c’était à cette petite manucure, dans ce salon de coiffure shanghaïen.

Si vous voulez mon avis, des mains d’étranger, elle ne devait pas en faire souvent, car elle semblait toute nerveuse. Dans son minuscule peignoir blanc qui ne cachait pas grand chose de son anatomie, je la devinais tremblotante. Il ne faisait pourtant pas froid. Je lui avais donc tendu la main, non sans une certaine noblesse de geste, mais elle l’avait considérée sans grand enthousiasme. C’est vrai qu’ils n’avaient pas la blancheur Persil, mes ongles, et surtout qu’ils étaient un peu tordus. Normal, après trente ans de maltraitance…

Tandis que que le coiffeur coupait, coupait, elle m’avait plongé la paluche dans un petit vase à 5 trous dans lequel stagnait un liquide visqueux. Peu après, elle s’était mise vaillamment à l’ouvrage. La petite lime allait et venait avec acharnement, sans relâche. Au bout d’un moment, elle s’était arrêtée sur mon petit doigt et m’avait interrogé du regard pour savoir si je voulais le conserver cet ongle, comme c’est la mode à Shanghai pour les hommes. Mais moi, franchement, je trouve cela de très mauvais goût, ce que j’avais fait comprendre à la demoiselle d’une moue dégoutée.

La première partie du travail achevé, elle s’était déplacée à ma gauche avec tout son barda, et m’avait enfin libéré la main gauche de ce liquide fangeux dans lequel elle ramollissait depuis un bout de temps.

Pendant qu’elle s’activait sur celle-ci, le coiffeur qui m’avait presque totalement tondu, me montrait ses oeuvres dans un miroir circulaire, attendant de ma part un quitus, que je lui donnai, puisqu’il n’y avait de toute façon plus rien d’autre à faire.

C’est à ce moment que la pianiste avait entamé l’Avé Maria de Gounod. J’ai oublié de vous dire que le salon de coiffure disposait aussi d’un superbe piano blanc, derrière lequel une étudiante du conservatoire se faisait un peu d’argent de poche les week-ends. Mais pardon! Elle était vachement douée la gosse. Et moi, l’Avé Maria, allez savoir pourquoi, ça m’a toujours fait chavirer. Je sentais des frissons me parcourir le corps. Et pour dire la vérité, cette musique arrivait à point nommé pour détourner mon attention du peignoir de la petite manucure qui s’entrouvrait de plus en plus dangereusement, très haut sur ses cuisses, à mesure qu’elle s’escrimait sur mes pauvres doigts rabougris.

J’avais fermé les yeux pour mieux me laisser bercer par la musique. J’imaginais une diva dans un grand théâtre. Elle portait une longue robe blanche qui contrastait avec sa peau noire. Qu’elle était belle! Il me semblait même entendre sa voix. Rêvais-je? Non, ce n’était pas la voix de la diva, mais celle de la petite manucure qui me disait doucement et – oh surprise ! – en anglais que c’était fini. Déjà? Quel dommage, c’était tellement bon.

Elle me rendit mes mains, et attendit ma réaction avec un rien d’anxiété dans le regard. Je les inspectai l’une après l’autre. Elle avait fait un miracle. Mes ongles étaient nettoyés, ovalisés, laqués, polis. J’étais troublé par ces mains neuves, qui m’étaient étrangères.

Fin ...Je lui souris. Elle aussi.

Vive la Chine! 

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