Une image qui restera sans doute gravée dans nos mémoires, à propos de nos récentes vacances en Thaïlande, est celle de notre petite Julie, assise à même le sol, à 11 heures du soir, dans l’aéroport désert de Chiang Mai, le nez plongé dans un des sachets que Thaï Airlines met gracieusement à la disposition de ses passagers malades dans l’avion. La pauvrette s’était sentie mal peu après notre départ de Shanghai. Le voyage vers Bangkok, et ensuite vers Chiang Mai, n’avait été qu’un long calvaire pour elle. Et comme toujours dans ces cas là, nous, ses parents, nous sentions impuissants et aurions tellement souhaité être malades à sa place. Combien de sachets Thaï Airlines avait-elle ainsi utilisés? Je n’en sais rien…

Quoi qu’il en soit, lorsqu’enfin nous avions rallié Chiang Mai, après plus de huit heures de voyage, elle était complètement épuisée, les tripes vidées, et était encore agitée de spasmes douloureux. Toute la détresse se lisait sur son visage, alors qu’elle s’était laissée tomber par terre dans ce petit aéroport de campagne, tout à fait typique de ces petites villes de province des pays des tropiques. Nous l’avions abandonnée quelques instants à son sort, le temps de passer le contrôle d’immigration, de remettre en ordre tous les documents de voyage, de rassembler nos nombreux bagages à main, de récupérer les valises et, enfin, de mettre Tom en sécurité.

Je l’avais ensuite hissée sur mes épaules, et transportée tant bien que mal, en poussant à bout de bras un chariot déglingué, le seul qui restait encore, pour transbahuter nos bagages. Nous étions les derniers passagers du dernier avion de cette nuit chaude du 23 décembre 1997. Les lumières des boutiques et des restaurants de l’aéroport se fermaient sur notre passage. Et pour tout arranger, contrairement à nos attentes, l’hôtel avait omis de nous envoyer un pick-up à l’aéroport. Julie était livide, Tom tombait de fatigue. Nous étions seuls, livrés à nous mêmes. Les vacances commençaient bien…

Pourtant, dès le lendemain, tout était rentré dans l’ordre. Le soleil, le faste de l’hôtel, la luxurience des jardins et la chaleur communicative des Thaïs avaient ramené le moral au beau fixe dans nos troupes. Quant à Julie, ses ennuis intestinaux n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. Nous avions soif de soleil et d’aventures, soif de chaleur et de nature, de mer couleur turquoise, de végétation verdoyante, nous étions impatients de nous mettre à la recherche de bonnes affaires et de souvenirs qui, à notre retour à Shanghai, égayeraient notre maison. Et la Thaïlande généreuse allait dépasser notre attente et nous combler de tous ces trésors.

A tel point que ces deux semaines avaient passé comme l’éclair. Nous étions déjà presqu’au terme de nos vacances. De la zone balnéaire de Khanon, au Sud de la Thaïlande, où nous venions d’achever la deuxième semaine, nous devions alors prendre la route avec une dizaine d’autres touristes, dans la douce fraîcheur de ce petit matin, pour rejoindre le petit aéroport de Surah Thani. Notre étions enregistrés sur le vol Thaï 802 pour Bangkok, où il nous resterait encore une journée à passer, et c’en serait bel et bien fini de nos vacances…

Mais, ce matin-là, nous étions à nouveau sur le qui-vive. C’est que nous avions gardé en mémoire le dramatique incident du voyage-aller et que, à plus d’une reprise par le passé, notre petite Ju-Ju avait démontré sa sensibilité aux voyages en voiture. La route qui nous séparait de Surah Thani n’était pas très longue, à peine 100 km, mais elle était, par endroits, en mauvais état et sinueuse.

Point de vue vêtements, il était grand temps de rentrer. Chacun d’entre nous disposait de vêtements propres pour finir les vacances, ni plus, ni moins. Les valises regorgeant de linge sale, de cadeaux et souvenirs en tous genres étaient bouclées.

Nous étions supposés recevoir un panier-breakfast de l’hôtel à notre lever, car le restaurant de l’hôtel n’ouvrait que bien plus tard. Apparemment, on nous avait oubliés… Mais peu nous importait car nous n’avions de toute façon pas faim. Il n’en allait pas du tout de même pour un gros Allemand, qui arborait fièrement trois poils de moustache et un bide de pilier de comptoir, et que nous avions baptisé ironiquement Manfred. Ce n’était pas très gentil de notre part, mais il faut dire que nous commencions tout doucement à en avoir notre compte des Allemands. En fait, nous avions réservé cet hôtel via une agence allemande à Shanghai et nous nous étions retrouvés quasiment les seuls clients non-allemands de l’établissement. Par dessus le marché, vu la consonance germanique de mon patronyme, je me faisais apostropher à tout bout de champ par des « Herr Muller » tonitruants, dans cette langue si jolie, si harmonieuse, si mélodieuse, ce qui avait le don de me mettre hors de moi.

Bref, Manfred furetait partout, et ouvrait toutes les portes qu’il rencontrait sur son passage en criant à tue-tête : « Toast! Toast! » à qui voulait l’entendre. A ce petit jeu-là, il avait évidemment fini par réveiller tout le personnel de l’hôtel, lequel avait fait de son mieux pour lui donner satisfaction : des toasts de pain de mie un peu rances et des yaourts-natures qu’ils avaient dégottés Dieu sait où…

Nous avions pour notre part fait peu de cas de cette maigre pitance, laquelle par contre plaisait manifes-tement à Manfred et à la dizaine de Teutons qui l’accompagnaient. Quant à ma petite Catherine, toujours aussi nerveuse les jours de vols en avion, elle faisait les cent pas dehors en regardant nerveusement sa montre, craignant de rater notre avion. Quant à moi, je m’étais confortablement installé sur la première banquette de la camionnette avec les enfants. Au bout d’un moment, Catherine n’y tenait plus : elle était retournée dans le restaurant grouillant de Teutons vociférants et les avait exhortés à lever le camp au plus vite, car on avait déjà pris une bonne demi heure de retard sur l’horaire prévu. Il avait cependant encore finalement fallu attendre un bon gros quart d’heure avant que la quatrième division blindée allemande ne rejoigne le véhicule au petit trot. Notre copain Manfred était arrivé bon dernier, en train de mâchonner un dernier toast, pour la route.

Vu qu’il n’y avait plus place ailleurs, et compte tenu surtout de son format « Panzer », Catherine lui avait enjoint de s’asseoir à l’avant à côté du chauffeur. Oh! Mais ce n’était pas du tout de son goût, ce qu’il avait exprimé par un « Was », un « Wiefiel » et un « Warum » simultanés, ainsi que par quelques rots de protestation. Mais il eût beau ergoter, de toute façon, face à la détermination de ma petite Loupette, il n’y avait rien à faire. Bref, nous étions enfin partis, direction Surah Thani, Catherine inquiète de notre retard, et moi, surveillant discrètement Julie du coin de l’oeil, craignant un nouvel incident. Mais au fur et à mesure que nous avancions, mes craintes se dissipaient. L’heure matinale et le roulis de la voiture avaient eu vite raison d’elle. Elle s’était rendormie paisiblement, peu après notre départ. Je l’aurais volontiers imitée si je n’avais eu Tom sur mes genoux. Lui par contre était surexcité, turbulent, bavard, jouette. Je lui avais bien rendu son Nounours préféré, ainsi que sa tétine, pour essayer de le calmer, mais rien n’y faisait, il s’excitait de plus en plus, changeant continuellement de position sur mes genoux. « Bon, au fond ce n’est pas si grave », m’étais-je dit. Un nouveau coup d’oeil à Julie qui continuait à dormir à poing fermé, tout allait bien.

Je crus alors, un peu tôt, que tout allait continuer à bien se passer. Mais le danger vint d’où je l’attendais le moins : un moment donné, et à ma grande surprise, je vis soudain Tom, qui à ce moment me faisait face, toujours assis sur mes genoux, expulser bizarrement sa tétine de sa bouche avec la même soudaineté qu’un bouchon de champagne s’extrait d’une bouteille. Je me penchai en avant pour la ramasser et la lui rendre, et c’est à ce moment que je vis un liquide jaunâtre s’extraire de sa bouche tandis que simultanément j’enregistrais une sensation humide et chaude au travers de mon Ti-shirt.

Il nous fallut, à Tom comme à moi-même, quelques instants pour réaliser ce qui venait de se passer. Notre voyage retour venait d’être baptisé lui-aussi… Pas le temps de réagir que déjà il remettait cela pour une deuxième salve bien arrosée aussi. Au milieu de la tempête, des grognements et couinements germains, nous essayions tant bien que mal de parer au plus pressé: j’avais prié le gros Manfred de nous passer la boîte de Kleenex qui se trouvait sur le tableau de bord et nous épongions de notre mieux. Mais il y en avait partout : la marée jaunâtre et odorante avait inondé le sol, il y en avait sur les sièges, sur les rideaux et bien entendu sur les vêtements de Tom. Partout, je vous dis! Mais c’était mon tout nouveau Ti-shirt blanc « Tintin au Congo », immaculé du matin, qui avait essuyé le plus gros.

Comble de malchance, les fenêtres du véhicule étaient toutes bloquées, sans doute pour éviter que les clients ne gaspillent le précieux air conditionné du véhicule. Et pour couronner le tout, notre petit bonhomme avait en tout et pour tout ingurgité un yaourt nature le matin du drame. Moi, le yaourt nature, je n’en mange jamais parce que je trouve que ça sent déjà un peu le vomis, mais alors quand il fait un aller-retour express, vous imaginez les effluves.

Rapidement, l’atmosphère dans l’habitacle était devenu irrespirable, ce que nos compagnons de voyage ne manquèrent pas de nous faire remarquer par des onomatopées gutturales que je renonce à essayer de reproduire ici, mais qui étaient très expressives, sans parler de leurs gestes, très discrets eux aussi, les uns s’éventant futilement de la main, les autres se pinçant le nez.

Quant au chauffeur, il avait pris le parti de faire semblant de rien et de foncer à tombeau ouvert, craignant peut-être qu’un nouvel arrêt ne nous fasse rater l’avion.

Je peux vous dire qu’on mesure parfaitement le degré de solidarité humaine dans ce genre de circonstances. Dans toute cette agitation, personne n’a pensé à nous venir en aide. Une serviette humide, ou une serviette tout court, ou encore un mot de réconfort, nous auraient pourtant fait le plus grand bien. Au lieu de tout cela, au bout du moment, Manfred était parti d’un rire gras ponctué de commentaires destinés à ses camarades de voyage situés derrière nous. Je me suis dit que sa bonhomie provenait sans doute de l’odeur qui devait probablement lui rappeler quelque beuverie oktoberfestienne.

Sur ces entrefaites, Catherine avait complètement déshabillé Tom et lui avait enfilé le survêtement de Julie afin qu’il ne prenne pas froid. Il faut dire que nos valises se trouvaient dans un deuxième véhicule : nous n’avions donc rien d’autre à nous mettre et rien non plus pour faire un peu toilette. Mais c’était sans compter sur une troisième salve de notre petit Tom, juste pour l’honneur, et pour achever de nous mettre à plat. La suite, vous la devinez …Nous ne sommes pas prêts d’oublier ces derniers kilomètres vers l’aéroport de Surah Thani. Ils nous semblèrent interminables.

Quand enfin nous arrivâmes, les Allemands se ruèrent hors du véhicule en gesticulant comme s’il était sur le point d’exploser. A moins que ce ne soit moi, car c’était bien moi qu’ils montraient du doigt et qu’ils regardaient d’un air dégoutté. Je dois à la vérité de dire qu’avec mon Ti-shirt et mon short maculés, je n’avais pas la fraîcheur Persil, c’est un euphémisme. Bref, nous avons enfin récupéré nos bagages, dix minutes plus tard, à l’arrivée du deuxième véhicule. Il était temps car nous n’étions plus qu’à trois quart d’heure du départ de l’avion. Sur le trottoir de l’aéroport, Catherine a alors tenté de récupérer en catastrophe des vêtements de rechange plus ou moins présentables dans les valises. Pour Tom. elle a eu la main heureuse : il a eu droit à un T-shirt « 101 Dalmatiens » qu’il n’avait mis qu’une fois. Son malaise passé, il était de nouveau tout sourire.

En ce qui me concerne, j’ai eu moins de chance. Je me suis retrouvé avec un sweat-shirt qui m’a fait suer de grosses gouttes sous les 35° ambiants, et … en maillot de bain. Je vous laisse imaginer la tête de la dame « pipi » qui m’a vu entrer en Ti-shirt souillé et ressortir ainsi attiré.

J’ai bien vu aussi le personnel naviguant de Thaï Airlines ronchonner lorsque j’ai embarqué dans l’avion en maillot de bain. Ils ont dû se dire que décidément ces touristes étrangers n’avaient guère de respect … 

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