Lao Zi a dit : " Il faut trouver la voie." Moi, je l’ai trouvée. Mais, sacrebleu, il m’a fallu un bout de temps. Plus de trois ans, en fait. Trois ans! Vous vous rendez compte ?

Catherine, ma petite femme, l’a trouvée beaucoup plus rapidement que moi, la voie. Je suis d’ailleurs un peu jaloux, quand j’y repense. C’était l’hiver 1996, notre premier véritable hiver à Shanghai. Ce jour-là, il faisait un froid de canard. Et cela durait depuis une bonne dizaine de jours. Dans notre appartement de Gubei, les chauffages (en fait, des climatiseurs combinés), s’étaient mis aux abonnés absents. Disons plutôt, pour être précis, qu’ils ne fonctionnaient plus que par intermittence. Je veux dire par là qu’environ tous les quarts d’heures, ils se mettaient à pousser de gros soupirs, qui auraient suffi à déprimer une jeune mariée le soir de sa nuit de noce, et s’arrêtaient mystérieusement de fonctionner. Les techniciens qu’on nous avait dépêchés s’étaient contentés de les regarder sans même les démonter et s’en étaient allés comme ils étaient venus, en déclarant que tout était normal, que les climatiseurs-chauffages ne fonctionnent jamais bien en-dessous de zéro degrés à l’extérieur. Vous parlez d’une bonne nouvelle…

Ils nous avaient donc laissés en plan avec notre désarroi, et des odeurs de pied abominables partout dans l’appartement car ils s’étaient déchaussés en entrant, et n’avaient certainement pas dû changer souvent de chaussettes depuis le début de l’hiver.

Comme vous vous en doutez, leur diagnostic péremptoire nous avait laissés quelque peu sur notre faim. On avait alors fait rappeler la maison de dépannage par l’Ayi afin de tirer ce mystère au clair. Finalement, et à force d’insistance, on était finalement tombés sur un monsieur très gentil, qui parlait pas mal anglais, et qui nous avait effectivement confirmé que, en dessous de zéro degré, les climatiseurs devenaient quasiment inutiles : en effet, à intervalles réguliers, ils se mettaient automatiquement en position de dégivrage (c’était cela, les soupirs!), ce qui avait pour conséquence qu’ils s'arrêtaient de chauffer pendant tout le temps nécessaire à cette opération, laquelle pouvait elle-même prendre plusieurs minutes. Ce que je vous dis là, n’est d’ailleurs qu’un résumé du peu que j’avais compris, car le monsieur était parti dans des explications très techniques auxquelles je n’avais pas pigé grand chose, sauf qu’il n’y avait, selon lui, rien à faire.

Mais ma petite Catherine n’est pas de celles qui renoncent si facilement. Foin de toutes ces explications techniques! Sa conviction était faite: nos climatiseurs étaient déficients, voilà tout!. Tous ensemble, de concert, et bien que neufs pour la plupart. Pour elle, aucun doute, il y avait une solution. Elle le savait. D’ailleurs, "on" lui avait refilé l’adresse d’un technicien hors pair, assurément le meilleur de la ville, et avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir.

Et il était venu. Et il avait vu. Et il avait vaincu. Les climatiseurs, il les avait tous démontés, huilés, graissés, nettoyés, bichonnés, choyés. Il avait fait un miracle. C’est en tout cas ce que Catherine m’avait dit au téléphone, juste avant que je ne quitte le bureau. J’étais d’ailleurs rentré plus tôt ce jour-là, curieux et impatient de profiter de cette douce chaleur du foyer retrouvée. J’étais d’autant plus impatient que la froidure avait redoublé et que même au bureau, je me les gelais. Ma petite Catherine m’attendait impatiemment. A peine avais-je fait mine d’introduire ma clef dans la serrure que déjà la porte s’ouvrait et que ma douce et tendre m’accueillait, bras ouverts, le visage éclairé de ce sourire qui la rend tellement unique à mes yeux. Assurément le plus beau sourire du monde. Si, si, c’est vrai!

Bref, nous étions là, sur le pas de la porte, dans les bras l’un de l’autre. Et moi, je me sentais un peu mal l’aise. Bien sûr, j’étais ravi de son accueil et de sa joie retrouvée, mais j’aurais tellement voulu faire deux pas de plus, pour vraiment entrer dans l’appartement et refermer la porte derrière moi, avant que tout le froid du dehors ne le refroidisse complètement. Mais il n’y avait rien à faire. Nous restions là, immobilisés sur le seuil. Et tandis qu’elle me susurrait des mots tendres, des mots de bonheur, je la palpais machinalement, comme font tous les amoureux du monde. Et très vite, je m’étais rendu compte que quelque chose n’était pas normal. Elle me paraissait avoir doublé de volume. Mon diagnostic avait été vite posé : sa chaleur retrouvée, au propre comme au figuré, ne venait pas des climatiseurs réparés, mais bien des nombreuses épaisseurs dont elle s’était recouverte…

D’ailleurs, comme pour me donner raison, à ce moment précis de mes réflexions, le climatiseur du salon avait alors exhalé un long soupir, aussi sonore et aussi déprimant qu’un pet de vache. Mais Catherine ne semblait même pas l’avoir entendu, emmitouflée qu’elle était dans ses couches. A vue de nez, et toujours sur le pas de la porte, je lui dénombrais au moins quatre épaisseurs sur le corps et sans doute autant sur les jambes et les fesses.

Elle était hors d’atteinte. Aucun froid, fut-il même d’origine boréale, ne pouvait plus rien contre elle. Ce jour-là, elle avait trouvé la voie. Je n’ai d’ailleurs jamais très bien su si elle l’avait trouvée seule, ou si c’était le technicien es climatiseur qui la lui avait suggérée. Peu importait au fond, car pour elle, le problème était définitivement résolu. Elle n’avait plus froid. Et cela seul comptait.

Moi, par contre, j’ai continué à grelotter durant cet hiver interminable en la trouvant un peu ridicule dans ses épluchures, mais sans jamais oser en parler franchement avec elle. Je n’aurais pas voulu troubler sa force tranquille, ni semer le doute dans son esprit. Car elle semblait décidément croire que les climatiseurs fonctionnaient mieux. Elle en parlait de temps en temps avec emphase.

En ce qui me concerne, ce n’est finalement que deux hivers plus tard, c’est à dire durant cet hiver 1997-1998, que je l’ai finalement trouvée moi aussi, la voie. Et encore, il m’a fallu le secours du Père Noël… C’est en effet lui, qui a eu la bonne idée, de déposer pour moi au pied du sapin un cadeau contenant un superbe caleçon long, avec sur la pochette un beau mâle, genre play-boy américain arborant un sourire "Pepsodan" et des formes particulièrement rebondies au niveau du bas ventre.

Non, ce n’est pas Jean-Pierre sur la photo ...Je mentirais en vous disant que j’ai explosé de joie en découvrant le contenu du cadeau. Pendant un moment, j’ai même cru à une plaisanterie douteuse du vénérable barbu… Mais finalement, je dois reconnaître qu’une fois de plus le Père Noël avait vu juste. Et grâce à lui, je peux vous dire maintenant que j’ai passé un hiver presque potable…

Quand je pense que je me moquais gentiment de ma petite femme, c’est évidemment moi que je trouve ridicule à posteriori, moi qui ai souffert tous ces jours de froidure sans comprendre que la solution était là, à portée de main. Combien de soupirs de climatiseurs ai-je donc dû encore endurer avant que mon franc ne tombe, à moi aussi. Et sans ce brave Père Noël, peut-être ne serait-il pas encore tombé à l’heure où je vous écris ces lignes. Bon sang, mais c’est bien sûr : comment n’y avais-je pas pensé plus tôt. Il faut dire que j’ai toujours eu une sainte horreur de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un pull-over ou à des chaussettes longues. Mais voilà, les climatiseurs de Shanghai ont eu raison de ma haine pour la laine… Et, en ces premiers jours de printemps 1998, cher lecteur, je vous avoue sans honte, que sous mon jeans, je le porte encore mon long caleçon, celui du Père Noël, celui-là même qui m’a adouci le rude hiver Shanghaien, celui que j’ai mis tant de temps à rencontrer.

Et pourtant, je vous le disais, la solution était évidente. Il suffisait simplement de regarder autour de soi. Je ne parle même pas du matraquage publicitaire pour les caleçons longs dont nous sommes l’objet dans notre course quotidienne à travers cette ville qui se construit plus vite que son ombre. Non, plus simplement que cela, la solution, c’est bien sûr les Chinois qui nous la montrent tous les jours. Ne les avez-vous donc pas vus ces hommes d’affaires qui, sous leur costume d’hiver, au moins deux tailles trop grandes pour eux, ont enfilé les uns sur les autres un maillot de corps, deux t-shirts, une chemise et deux pull-overs? N’avez vous donc pas remarqué que les Shanghaiennes, tellement menues en été doublent subitement de volume dès les premiers frimas. Et n’avez vous donc jamais croisé, au hasard de votre route, un de ces bébés chinois, les joues congestionnées, les bras en croix ?

Petit enfant chinois, ne prendra pas froid ...Moi j’ai mis du temps à comprendre pourquoi tous ces bébés avaient les bras en croix. J’avais d’abord pensé à un handicap moteur dans leur chef, mais j’ai dû rapidement abandonner cette théorie vu la fréquence élevée avec laquelle le phénomène se répétait. La raison, c’est évidemment qu’ils sont tellement emmitouflés dans leurs couches multi-ples qu’ils sont tout bonnement incapa-bles d’esquisser le moindre geste. Et si, mauvaise langue comme je vous connais, vous vous dites que les bébés chinois sont pourris-gâtés, parce qu’on les porte sans arrêt, mettez-vous bien dans la tête que, si d’aventure on les posait sur le sol, ils s’affaleraient aussitôt comme des châteaux de cartes.

A propos de bébés, vous avez sans doute dû être frappés comme moi par le peu de bébés qu’on aperçoit à Shanghai, non ? La politique de l’enfant unique ? Tiens fume! … Non, la réalité, c’est qu’aujourd’hui, à Shanghai, on a déjà dépassé le stade. On en est à la génération des DINK: "Double income no kids". Mao peut dormir tranquille dans son mausolée de la Place Tian An Men. La Chine sera bientôt dépassée par l’Inde au hit-parade de la nation la plus peuplée. Là-bas, par contre, ils y vont à fond les manettes : celui qui n’a pas ses sept moutards minimum passe pour un handicapé de la bistouquette, un paresseux du radada. Il est la risée du village, l’objet de tous les quolibets. Les Chinois, eux, ils ne s’embarrassent pas de ce genre de considérations. Il faut dire que, quand on est un milliard deux cent millions, on a fait ses preuves de ce coté-là. Alors, forcément, on n’a plus grand chose à prouver…

Soit, je ferme la parenthèse, et j’en reviens à mes moutons : la mode vestimentaire hivernale des Chinois. Les Chinois, qui aiment les images, ont un expression bien à eux pour désigner cette façon très particulière de s’habiller : ils appellent cela "être emballés comme des Zong Zi". Les "Zong Zi" comme vous le savez peut-être, sont ces petits gâteaux de riz de forme pyramidale emballés dans des feuilles de roseaux, tellement délicieux…

Ce qu’il y a de marrant à Shanghai, c’est ce changement de climat qui vous tombe dessus un beau jour, au début du mois de mai. Vous vous endormez en caleçon long (uniquement pour ceux qui ont déjà trouvé la voie, les autres s’endorment en grelottant), et vous vous réveillez tout transpirant parce que la température a fait un bond de vingt degrés pendant la nuit.

Quand vient l’été, les belles de Shanghai flânent le long du Bund, court vêtues. Attention les yeux ...Et attention les yeux le lendemain matin. Les jolies Shanghaienne qui n’attendaient que cela depuis des mois rivalisent de charme. C’est à celle qui arpentera les rues ou pédalera avec la jupe la plus courte, avec les sandales aux talons les plus hauts. Ah, il y a des jours bénis comme cela, ou vous vous dites que Shanghai valait quand même bien de sacrifier quelques années de votre misérable vie…

Et c’est bien vrai qu’elles ont de jolies jambes, les petites Chinoises. J’ai lu récemment dans une revue féminine (j’avoue que j’aime bien, une fois de temps en temps, ce genre de littérature : j’ai l’impression d’être un espion, et puis c’est plein de bêtises et c’est facile à comprendre, ce qui me change vachement de l’Economist Intelligence Unit), que si elles ont de si jolies jambes, les Chinoises, ce serait parce qu’elle s’évertuent à porter des bas même sous 40º ambiants. Il paraîtrait que cela favorise la circulation du sang et que cela empêcherait les jambes de gonfler. Moi, je croyais plutôt que c’était pour se protéger des rayons du soleil. Parce que les Chinoises évidemment faut pas leur parler de bronzage. Plus elles sont blanches, plus elles sont "in". De ce côté-ci de l’hémisphère, ce sont les filles de la campagne qui sont bronzées… C’est marrant de voir que, chez nous, les dames envoient leurs collants valdinguer aux premiers rayons de soleil. La course à la bronzette, on ne la commence jamais trop tôt, chez nous. La coquetterie féminine est sans aucun doute universelle, mais voyez comme elle se manifeste différemment d’un bout à l’autre du globe…

Enfin coquetterie, c’est un bien grand mot. parce que, si vous voulez mon avis, les collants chinois, c’est pas toujours du meilleur goût. Je ne sais pas ce qu’elles chipotent avec les tailles, mais on dirait toujours qu’elles les prennent deux fois trop grands, leurs collants. Résultat: les voilà qui se mettent à tire-bouchonner au niveau des chevilles. C’est d’un goût! Ou alors, elles optent pour le modèle blindé. Trois centimètres d'épaisseur, minimum. Couleur oscillant entre le kaki et le brun foncé. Très ragoûtant. Ça me fait vaguement penser aux cottes de mailles de nos preux chevaliers. Garantis imprenables. Pas touche ! Achtung! É pericoloso sporgersi! Franchement à la limite du hors jeu, comme dirait Renaud.

Et, pas de chance, les hardies qui abandonnent les collants le temps d’un été, optent la plupart du temps pour les bas à col roulé (Mais oui, vous savez bien: vous avez dû voir ça aussi en matant les demoiselles en mini-jupe en bicyclette.) ou, pire, pour les socquettes anti-sexe, qui me font vaguement penser à des Durex pour messieurs trop bien membrés… A quand l’introduction du porte-jarretelles sur le marché chinois, je pose la question ? Que font nos exportateurs?

Mais attendez, ce n’est pas tout. L’été à Shanghai d’autres surprises nous attendent. Si, comme moi, vous aimez vous promener dans les petits marchés ou dans ces petites ruelles étroites grouillantes de vie, qui fleurent bon la Chine, la vraie, celle qu’on est en train de raser gratis, vous avez dû, vous aussi, voir, en plein soleil de midi, des dames et des demoiselles en robe de nuit à frous-frous, en baby doll, ou en nuisettes et bermudas à volants. Avouez que ce n’est pas banal. Et pourtant je trouve que cela ne manque pas de charme, ces dames, en plein jour, en tenue nocturne. Pour les hommes, c’est autre chose. En maillots de corps et pantalon de pyjama, ou en caleçons américains, les jambes nues dans des nu-pieds, je trouve le panorama nettement moins romantique. Mais je reconnais que c’est tout aussi insolite. Et moi qui aime tellement les photos insolites de Shanghai, voilà sans doute le seul sujet que n’ai jamais osé photographier. Les Chinois en tenue de nuit. Question de pudeur, j’aurais l’impression de leur voler leur intimité…

A propos de jambes nues, – j’ouvre une parenthèse puisque je vois qu’il me reste encore un peu de place – vous avez sûrement remarqué comme moi que les Chinois sont glabres. Le jour où ça m’a vraiment sauté aux yeux, c’est quand, peu après mon arrivée en poste, j’ai été invité à visiter une grande entreprise d’état chinoise. A la fin de la visite, on s’est retrouvés dans une grande salle de réunion, avec une immense table ovale en faux bois contre-plaqué, genre imitation plastique, des fausse plantes au milieu, et tout plein de Chinois autour. C’était l’été. Tous les hommes présents avaient retroussé leurs pantalons jusqu’en-dessous des genoux, ce qui laissait entrevoir leurs superbes mollets blancs et glabres. J’avoue que ma surprise était totale, mais comme je suis toujours prêt à m’adapter aux coutumes locales, j’ai demandé à mon assistante si c’était normal, et si j’étais supposé les imiter. Mais elle m’en a dissuadé. Heureusement car mes jambes velues auraient pu provoquer un émoi dans la salle…

Bref, ne vous étonnez donc pas, messieurs, si tout le monde se retourne sur votre passage quand vous faites vos courses le samedi après-midi, en bermuda, aux premiers beaux jours de printemps, dans votre supermarché favori. Et surtout ne vous faites pas trop d’illusions … Je dis cela en particulier pour les nouveaux venus. Ne faites pas comme moi, qui croyais naïvement qu’elles les admiraient, mes belle jambes, lorsque j’entendais des petites Chinoises glousser sur mon passage, cachées derrière le rayon des fruits et légumes.

Je l’ai cru jusqu’au jour où je les ai distinctement entendu prononcer le mot "singe"… Ce jour-là, c’est tout un mythe qui s’est effondré.

Bah! Il parait que les caleçons longs, à la longue, ça fait tomber les poils des jambes. Au fond, c’est peut-être pour cela que les Chinois sont glabres. Finalement, tout bien pesé, je vais peut-être le garder cet été, mon caleçon du Père Noël.

A ce rythme là, dans cinq ou six ans, je serai bon pour aller draguer en bermuda dans les supermarchés de Shanghai. 

(article de JP Muller paru dans "Le Petit Shanghaien" n°19 – avril 1998 )

Une réponse à « Le calecon du Père Noël »

  1. […] Shanghai », je mettrais à égalité La Mer du Nord, c’est encore loin ?,  Home Sweet Home et Le caleçon du Père Noël. Aux States, mes préférés sont Big thicket pour l’aventure, Belgian kiss, La plus noble […]

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