C’était un de ces dimanches matins comme je les aime : un dimanche "cocoon"… Dehors, le ciel était bleu, le soleil dardait ses rayons bienfaisants. On sentait à travers les carreaux de la fenêtre la douce chaleur de l’été indien de Shanghai en octobre. La journée s’annonçait belle, surtout que mon agenda était vierge : pas de rendez-vous, pas de réception, pas la moindre obligation mondaine. Pas la peine de se fringuer, de se raser, de se cravater. J’allais pouvoir traîner en jogging toute la journée. Autour de la table du petit déjeuner, les enfants bavardaient gaiement en mangeant les brioches achetées la veille chez Carrefour. Je les écoutais distraitement. Mon subconscient refusait de se réveiller complètement. J’étais dans un état que j’affectionne particulièrement, quelque part entre rêve et réalité. Mes pensées voguaient langoureuses, encore toutes floconneuses.
Mais, j’avais fini par sortir de ma torpeur, intrigué par le soudain va-et-vient des enfants. Je les voyais s’exciter autour du pot de miel. C’était un flacon en plastique en forme de bouteille très étirée vers le haut. Durant la nuit, une colonie de fourmis s’était aventurée sur la table de la salle à manger dressée la veille et avait pris d’assaut le pot de miel. Mais leur gourmandise les avait perdues et le flacon en plastique les avait retenues prisonnières à jamais. Les malheureuses avaient fini par se noyer dans le divin breuvage. Impossible de les dénombrer mais elles devaient être ainsi plus d’un centaine formant une couche noire et grouillante qui tentait de surnager à la surface du miel. La plupart avaient déjà succombé, mais j’en voyais encore quelques-unes qui se débattaient désespérément dans le liquide gluant, luttant avec l’énergie du désespoir, s’arc-boutant aux corps sans vie de leur infortunées congénères. On jouait "Titanique" chez les fourmis… J’imaginais qu’il y avait peut-être un "Jack" et une "Rose" dans la bande. Mais cette fois personne n’en réchapperait…
J’avais reposé le pot de miel sur la table, et contemplais amusé les frimousses dégouttées et intriguées des enfants. Je me disais qu’il faudrait tout doucement penser à essayer de trouver une solution pour éradiquer ce nid de fourmis qui nous empoisonnait l’existence depuis des mois.
C’était très précisément à ce moment-là de mes réflexions qu’on avait sonné à la porte… Un seul coup de sonnette. Mais long. Très long. En fait, le visiteur qui nous dérangeait en ce petit matin calme n’avait rien trouvé de mieux que de garder son doigt appuyé sur la sonnette. Qui donc se permettait ? Quel était le malotru ? Nous étions restés tous pétrifiés un moment, en dépit de la sonnerie assourdissante. Comme souvent, c’était Catherine qui avait finalement réagi la première et s’était dirigée d’un pas irrité vers la porte d’entrée. Avec mon imagination fertile, j’imaginais déjà qu’un cadavre, le doigt appuyé sur le bouton de la sonnette allait s’affaler dans la pièce lorsque la porte allait s’ouvrir. Mais, en réalité, aucun cadavre n’était apparu. Au contraire, deux Chinois en salopettes étaient entrés. L’un portait un trousse à outil et l’autre une foreuse qu’il tenait braquée devant lui, comme une mitraillette, prête à tirer.
Sans un mot, sans une explication, sans l’ombre d’une hésitation, et sans même un regard pour la pauvre Catherine, plantée là, droite comme un "I", à l’entrée, la poignée de la porte rivée entre les mains, nos deux visiteurs avaient traversé le salon, puis la salle à manger et étaient entrés dans la cuisine. Silence de mort autour de la table. Mes yeux ébahis allaient alternativement de la cuisine où ils avaient disparu, à Catherine qui restait complètement figée près de la porte d’entrée. Puis, dans un geste presque comique, elle avait penché la tête au dehors comme pour voir s’il n’avait plus personne, et s’était finalement décidée à refermer la porte.
Pendant qu’elle revenait vers nous, avec des points d’interrogation dans le regard, les deux hommes étaient réapparus. L’un d’eux, l’homme à la foreuse (qu’il avait laissée à la cuisine) était revenu dans le salon, toujours sans un mot à notre attention. Et toujours sous nos yeux, de plus en plus abasourdis, il avait empoigné le téléphone et s'était mis tranquillement à composer un numéro, comme s’il avait été chez lui.
Pendant ce temps, le second personnage, la trousse à outils toujours en bandoulière sur son épaule était venu se poster juste derrière moi. Après quelques secondes, il s’était mis à discuter le bout du gras avec son compère qui attendait sa communication. La discussion allait bon train sur un ton rigolard, je devinais. Bien sûr, je n’y entrave que pouic en Shanghaien, mais je comprenais parfaitement bien que l’homme à la trousse était en train de détailler à l’autre le contenu de mon assiette : pain de seigle, fromage bleu danois, céréales complètes surmontées de fruits rouges. Ça avait l’air de les amuser beaucoup. Son camarade n’avait finalement pas eu sa communication et s’en était retourné à la cuisine, tandis que l’homme à la trousse à outils lui avait à nouveau emboîté le pas.
C’en était trop! Nous n’avions Catherine, les enfants et moi, pas prononcé une seule parole durant ces brefs instants, mais le regard perplexe de ma douce et tendre s’était brusquement changé en regard pressant, genre, "Mais, fais donc quelque chose : tu restes-là avec ton sourire béat !". Faire quelque chose? Bon sang, mais c’est bien sûr!" Alors, bon, je m’étais levé de table, et m’étais dirigé à mon tour vers la cuisine, avec un maximum de dignité, mais non sans avoir vérifié au préalable que tout était bien en place au niveau de mon caleçon américain (Eh oui, je déteste les pyjamas), en particulier que la braguette entrouverte d’y celui ne laissait rien entrevoir d’imprévu.
L’un des deux intrus, l’homme à la foreuse, était à présent à califourchon sur l’évier de la cuisine. Il s’apprêtait à percer un trou dans le mûr, près du chauffe-eau, avec une mèche d’au moins 25 mm de diamètre, lorsque toujours drapé dans mes sous-vêtements et ma dignité, j’avais ouvert toute grande la porte de la cuisine (qui donne sur l’extérieur) et la leur avait montrée.
Faisaient-ils semblant de ne pas comprendre la signification de mon geste, ou n’avais-je tout simplement pas à faire à des gentlemen, je ne sais. Toujours est-il qu’ils me regardaient avec la même expression que ces bestiaux dolents broutant les frêles campanules dans les prés en regardant passer les trains. Au bout d’un moment, complètement excédé, et comme mon chinois ne s’améliore guère, je leur avais lancé de toutes mes forces "Dehors ! Get Out ! Buiten !".
A posteriori, je me dis que j’ai dû avoir l’air un tantinet ridicule, ainsi accoutré, en caleçon à gros coeurs rouges et en t-shirt "Tintin", pas coiffé, mal rasé, une serviette nouée autour du cou, un couteau souillé de beurre et de fromage tendu vers le ciel, façon statue de la liberté, occupé à les haranguer pour les foutre à la porte… Enfin l’important c’est que ça ait marché. Nos visiteurs du dimanche matin étaient ressortis comme ils étaient rentrés, sans mot dire. Mais, cette fois, c’était eux qui roulaient des yeux incrédules.
Et ce n’était finalement que le lendemain que nous avions eu le fin mot de l’histoire. Non, nos visiteurs n’étaient pas des camarades du Parti venus placer des micros, mais bien de valeureux travailleurs de la compagnie du gaz venus remplacer nos canalisations. En fait, la veille, Catherine s’était plainte auprès de notre "management" que ça sentait le gaz dans la cuisine. Du coup, le "management" avait demandé à la compagnie du gaz de venir changer nos tuyauteries. Ils avaient prévenu l’Ayi (femme de ménage) que les ouvriers débarqueraient dimanche matin, mais celle-ci, toujours aussi étourdie, avait oublié de nous en avertir. Elle s’était confondue en excuses. Deux jours plus tard, tout était bien qui finissait bien : les ouvriers chassés manu militari (le couteau) étaient revenus sur le champ de bataille (notre cuisine) et avaient pu accomplir leur mission avec brio sans plus être inquiété par le vilain diable blanc (moi).
Dire qu’on avait failli risquer un incident diplomatique! En fait, si l’on n’y repense d’un peu plus près, et nonobstant la manière quelque peu cavalière avec laquelle ils s’étaient introduits chez nous, il faut bien reconnaître que le service était excellent. En effet, dans lequel de nos pays occidentaux peut-on espérer recevoir la visite des ouvriers du gaz, un dimanche matin aux petites heures ??? Je pose la question.
Face à tant de zèle, je suis bien obligé de battre ma coulpe et de reconnaître que ma réaction avait été quelque peu agressive et sans aucun doute disproportionnée. Mais essayez de me comprendre. Et là, je m’adresse surtout aux dames qui me lisent : vous n’avez aucune idée de quels comportements extrêmes est capable un homme, un mâle, un vrai, lorsqu’une dame ou une demoiselle lui enjoint avec emphase de "faire quelque chose". Dans cette supplique apparemment anodine, c’est en fait toute notre virilité qui est subitement mise en jeu. Agir ou le déshonneur. C’est une question de vie ou de mort. Faire n’importe quoi, mais "faire quelques chose".
A ma décharge, il faut dire aussi qu’après quatre ans de Chine, on commence à en avoir tout doucement son compte de tout ce qui ressemble de près ou de loin à des travaux, de la poussière ou du bruit. Alors forcément, on devient agressif. A longueur de journée, j’entends des hommes d’affaires qui débarquent à Shanghai une fois toutes les lunes s’extasier devant la mutation extraordinaire de cette ville : "Formidable. Inouï. Sensas ! Du jamais vu! Sacré veinard, va !" qu’ils me disent. Franchement, y en marre de les voir s’extasier sur Shanghai-la-ville-aux-dix-mille-chantiers. Parce que, je vais vous dire une bonne chose. Ce qu’on oublie dans les comptes, c’est que chaque fois qu’on y achève un building, il y a autant de chantiers qui recommencent que d’appartements ou de bureaux qu’il contient. "Un chantier de perdu, c’est cent chantiers qui reviennent" chanterait mon pote Renaud s’il avait la bonne idée de venir nous faire un brin de visite! Car, voyez-vous, nos amis Chinois, lorsqu’ils entrent dans une maison ou un appart’, ils commencent d’abord par tout casser à l’intérieur et à tout refaire à leur guise. D’accord ça fait vivre le commerce, mais y a des limites…
Tenez, nous, on a vécu pendant deux ans dans une tour à Gubei, à coté de laquelle on construisait une autre tour (puis une autre, puis encore une autre). Bref, on a vu les chantiers naître et grandir jour après jour. On avait la totale: les vibrations des pieux, la poussière, le bruit des grues le jour et, la nuit, celui des camions et surtout la lumière blafarde et crue des projecteurs. Il y en avait un qui devait être mal orienté et qui donnait droit dans notre chambre à coucher. Vous parlez d’un romantisme! Je nous revois encore dans notre nid d’amour, parés pour la nuit, avec nos boules Quies et ces horribles masques pour les yeux (vous savez bien, ces bidules qu’on distribue dans les avions à ceux veulent pieuter) qui nous faisaient vaguement ressembler à des batraciens. "Un petit câlin ?", lui susurrais-je, en lui soulevant délicatement le masque ? "Quoi, qu’est-ce que tu dis?", me répondait la belle en se débouchant une oreille… Un vrai remède contre l’amour…
Les couples en prennent un sérieux coup à Shanghai, moi je vous le dis.
Un beau jour, on en a avait vraiment eu sa claque. L’immeuble en face était quasiment achevé, mais dans le nôtre, c’était au moins le cinquième locataire à emménager et qui y allait de son concert pour foreuses et scies sauteuses en sol majeur. A peine y en avait un qui finissait qu’un autre commençait. Bref, on s’était plaint au "management" et on avait finalement obtenu gain de cause : le "management" avait reconnu nos droits légitimes et déclaré qu’après 19 heures, les ouvriers devaient arrêter toute nuisance sonore afin de respecter la quiétude de l’immeuble. Malheureusement, ils avaient apparemment omis de l’expliquer aux ouvriers qui continuaient à y aller gaiement jusqu'aux petites heures du matin. Alors, j’avais décidé d’agir! J’avais commencé par faire rédiger un écriteau, qui expliquait – en chinois dans le texte – que les règles étant ce qu’elle sont dans ce noble et grand pays, où l’on a tellement le sens de la communauté et le respect d’autrui, les nuisances sonores devaient légalement se terminer à 19 heures et ne pas commencer avant 7 heures du matin. J’avais moi-même fixé le fameux écriteau dans l'ascenseur de sorte que tout un chacun (et surtout les ouvriers qui travaillaient au quatrième) puissent en prendre bonne note. Mais à ma grande désillusion, le bruit n’avait pas cessé les jours suivants. Au contraire, serais-je même tenté de dire. Et je ressentais là comme une provocation.
Comme pour me donner raison, je constatais, chaque matin, que l’écriteau dans l’ascenseur était davantage maculé d’inscription en tout genre, et en chinois, bien entendu, ce qui était vache pour nous ! Nous avions bien essayé de nous faire traduire par des amis chinois ou taiwanais ce que ces inscriptions signifiaient, mais nous n’avions jamais obtenu que des réponses évasives. A la fin, ces idéogrammes colorés avaient quasi complètement recouvert le texte original. Et à l’expression embarrassée des différentes personnes à qui nous nous étions adressé, nous avions très bien compris que ces inscriptions devaient peu ou prou ressembler à ces graffitis que l’on peut lire dans nos toilettes publiques, tantôt ventant les attributs réels ou imaginaires d’un mâle gâté par la nature, tantôt promettant de divins moments à l’hôte de passage en ces lieux qui composera un mystérieux numéro de téléphone, j’en passe et des meilleurs… Notez, que c’est dans ce genre de petits détails qui font le piquant de la vie qu’on remarque que le prétendu gap culturel entre nous et les Chinois, c’est du vent. Je veux dire par là qu’eux et nous, c’est du kif, qu’on est fait du même bois. Quand, sous couvert de l’anonymat, on a l’occasion d’inscrire un petit mot bien salace, ni vu ni connu, on résiste difficilement à la tentation. Moi, bien sûr, je ne suis pas comme cela. Pourtant, à chacune de mes visites dans les toilettes publiques de nos beaux pays, je reconnais que je ne manque jamais de me délecter de ces morceaux choisis de littérature.
Bref, c’était l’échec. Mon écriteau avait suscité des réactions en sens divers, mais pas celle que j’attendais. Pour comble de malchance, un nouveau locataire venait d’arriver dans l’immeuble emmenant dans son sillage son lot de décibels nocturnes. La coupe menaçait dangereusement de déborder, et çà avait fini, comme d’habitude, un soir de tempête, par un "Chéri, fais quelque chose. Mais voilà, ce soir-là, le héros était fatigué: j’en avais lâchement appelé à la fatalité et avais honteusement jeté le gant. Qu’à cela ne tienne, ma petite Catherine, toujours aussi intrépide, avait relevé le défi et, les dix heures du soir bien sonnées, s’était décidée à aller frapper à la porte de l’appartement 5B, source de nos nouveaux malheurs.
Enfin, frapper à la porte, c’est une manière de parler. Car elle était grande ouverte, la porte. Et derrière, six ouvriers bruyants, rigolards et tonitruants s’activaient. Plus la radio qui marchait à fond. Un malheur n’arrivant jamais seul, la radio jouait un hit du moment, que les braves ouvriers reprenaient à tue-tête. Dans d’autres circonstances, cela eût certainement fait plaisir à ma petite Catherine de voir ces valeureux travailleurs tellement plein d’entrain et d’ardeur à l’ouvrage. Mais, voilà, ce soir-là, elle était descendue pour "faire quelque chose". Elle était seule, contre six, mais décidée. Elle avait rapidement repéré le meneur de la bande. Il tenait dans ses mains une horrible raboteuse électrique et était en train de mettre à niveau une planche de bois récalcitrante. Son outil dégageait une poussière abominable et faisait un vacarme assourdissant. Elle s’était postée devant lui, les mains grandes ouvertes placées à la hauteur des oreilles dans un geste hautement significatif. Il avait d’abord levé un oeil vaguement distrait sur elle. Mais face à cette femme blanche en tenue de nuit, il en était resté tout pantois. Quelques secondes seulement. Le temps de se ressaisir, de lancer une boutade à ses camarades, puis de reprendre tranquillement son travail comme si la dame n’existait pas.
La réaction de l’ouvrier l’avait troublée l’espace d’un instant, mais pas longtemps. Instinctivement, le regard de Catherine s’était porté sur le câble électrique de son outil. Elle l’avait suivi des yeux, jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’à la prise électrique dans le mûr. Et poussé par quelque démon malicieux, elle avait alors osé l’impensable, l’incroyable, le sacrilège. Quand j’y repense, j’en tremble encore pour elle. Elle avait décroché la fiche de la prise de courant, stoppant net le brave ouvrier dans son effort, et du même coup le vacarme assourdissant de son outil. Le gars en était resté comme deux ronds de flanc, regardant son outil avec circonspection, sans oser imaginer que la dame eût pu être la cause de la panne. D’ailleurs je crois qu’il l’avait déjà complètement rayée de son esprit. S’il n’y avait eu cette tension quasiment électrique dans l’air (c'est le cas de le dire), la situation eut été du plus grand comique : l’homme secouant son outil comme s’il allait pouvoir le remettre en marche de cette façon, et ma petite Catherine plantée devant lui, s’attendant à tout moment à ce que le ciel lui tombe sur la tête…
Et bien vous savez quoi ? Depuis ce jour là, on a eu la paix. Bien sûr dans les secondes qui ont suivi, le gaillard a évidemment compris quelle était l’origine de la panne. Mais il n’a jamais eu le culot de rebrancher son ustensile. Sauf aux heures autorisées, bien sûr … Çà vous en bouche un coin, hein ?
Comme quoi on a raison de dire qu’en Chine ce qui est écrit ne vaut pas tripette. Et qu’il n’y a rien de tel qu’une bonne discussion d’homme à homme … Pour autant, bien sûr, que l’on puisse comparer ma petite Catherine à un homme…
Enfin, tout cela c’est du passé. On en a quand même eu sa claque de Gubei. Alors on a émigré un peu plus loin dans la Hong Mei Lu. On a trouvé un petit compound sympa qui s’appelle "The tranquil Village". Avec un nom pareil, ça s'annonçait vachement bien, hein? Cinq petites maisons pas trop grandes, pas trop petites, juste ce qu’il faut. Et devant la terrasse: un autre compound, avec une vingtaine de villas dont la construction avait été abandonnée prématurément suite à un problème juridico-financier. Dommage, car il ne manquait que la finition, et elles étaient bonnes pour la vente. D’ailleurs ça nous inquiétait quand même un peu, des fois qu’ils se seraient mis à les finir, ces villas. Mais notre propriétaire, qui était bien au courant, nous avait assuré, croix de bois, croix de fer, que ça faisait quatre ans qu’elles étaient comme cela et qu’il n’y avait aucune raison pour qu'on les finisse. Nous, on voulait bien le croire. S’il le disait c’est que c’était vrai, non ?
D’ailleurs il avait raison. Ils ne les ont jamais achevées, les villas. Un beau matin, à 5h03 très exactement (instinctivement j’ai regardé le réveil, je n’oublierai jamais cet instant), on a été réveillés en sursaut par de terribles coups de boutoirs. C’était comme un tremblement de terre. Deux énormes grues étaient entrées en action à vingt mètres de notre salon. Elles ont rasé la vingtaine de villas en quelques jours. Puis, ils nous ont dressé un mur de trois mètres de haut, juste devant le salon et la terrasse. Derrière, il parait qu’ils vont construire une rangée de building de douze étages.
Du coup, on a ressorti notre panoplie de boules quies et de masques-batraciens. On a vachement bien fait de les garder, non?
(article de JP Muller paru dans "Le Petit Shanghaien" n°22 – février99 )




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