Quelque temps après mon arrivée à Shanghai, mon attention avait été attirée par un article paru dans le Courrier, le journal de l’Association des Expatriés de Shanghai. Il y était question de l’intégration des étrangers dans leur nouveau milieu d’adoption : la Chine. L’auteur, un psychologue, les encourageait vivement à ne pas ménager leurs efforts pour s’intégrer, mais les mettait aussi en garde contre les excès en ce sens. Ainsi, selon lui, un signe qui ne trompait pas, c’était les lanternes chinoises!
D’après lui, lorsque l’on commençait à les apprécier un peu trop, cela voulait dire qu’il était tout doucement temps de penser à plier bagage et à s’envoler vers d’autre cieux, que « l’intégration » était en train de céder le pas à « l’assimilation ». Et moi, je m’étais dit, en lisant cet article que les psychologues étaient décidément des gens bizarres, complètement déconnectés de la réalité. Car comment diable pouvait-on en venir à apprécier des objets aussi ridicules que les lanternes chinoises ?
Six ans plus tard, je suis pourtant bien obligé de battre ma coulpe. Le « psy » n’avait pas tout à fait tort, avec ses lanternes. Et oui, vous l’avez deviné : j’ai fini par les adorer… Je n’ai pas encore osé aborder franchement la question avec ma petite Catherine, mais entre nous, je puis avouer que je meurs d’envie d’en ramener une à la maison et même d’en mettre partout : dehors sur la terrasse, dans le hall, le salon, et même dans notre chambre à coucher. Car je ne puis m’empêcher de penser que cette lumière rouge diffuse et cette forme ronde et gonflée ne manquerait pas d’apporter une atmosphère torride et érotique à notre alcôve. D’ailleurs, c’est bien simple : pour les cartes de voeux, cette année, j’ai opté pour un modèle très chinois, très dénudé, orné simplement de trois lanternes… Cela dit, que ceux qui en ont reçu une de ma part ne se méprennent pas sur la portée de mon geste : ce n’était pas un signal érotique que je voulais leur lancer, mais simplement exprimer par là combien la Chine était désormais en moi. Du moins pour certaines choses …
Tenez, je prends un autre exemple: les dragons. Peut-on trouver symbole plus chinois que les dragons ? L’autre jour, je faisais les cent pas à attendre Catherine un dimanche après-midi au grand magasin « Carrefour » de Gubei. On avait décidé de faire ses courses chacun de son côté et de se retrouver aux caisses. Malheureusement, tandis que je faisais le pied de grue aux caisses du dessous, elle m’attendait à celles de l’étage supérieur. Dans ces cas-là, nous suivons scrupuleusement un grand principe que nous essayons d’ailleurs aussi d’inculquer aux enfants : « Si tu es perdu, tu ne bouges pas, tu ne suis personne, et tu attends qu’on vienne te chercher ! ». Fort de ce principe, j’avais donc attendu « qu’on vienne me chercher » pendant plus d’une heure, avant que ma douce et tendre ne se souvienne que je porte toujours mon GSM à ma ceinture. Tout s’était bien terminé, mais je ne vous raconte pas nos retrouvailles : ça avait pété des flammes! Enfin, bref, tout ça pour vous dire que pendant ma longue attente, j’avais eu tout le loisir d’inspecter le rayon « Brol de nouvel an chinois » qui se trouvait non loin des caisses. Et j’avais fini par succomber à un superbe dragon de deux mètres de long à suspendre au plafond, avec une gueule vraiment horrible, et une langue comme un chausse-pied bien pendante. J’avais hésité un long moment et puis hop! comme personne ne me regardait, je l’avais flanqué dans mon caddie. Je m’étais dit que ma petite femme allait sûrement trouver ça complètement grotesque mais, de toute façon, j’avais déjà préparé ma réplique : « Tiens, ça t’apprendra ! Tu n’avais qu’à pas me faire poireauter une heure et demie devant un demi million de personnes dont bien cinquante que je connaissais et devant qui j’ai dû faire bonne contenance! » Bien envoyé non ?
Et bien, vous savez quoi ? Contre toute attente, elle avait trouvé l’idée du dragon « super » et elle avait profité que j’étais occupé à rentrer tous les sacs des courses à la maison pour suspendre « mon » dragon au beau milieu du salon, moi qui voulait le mettre à l’extérieur, devant la porte. Comme quoi, vous voyez que je ne suis pas le seul à « assimiler ».
En fait, je suis devenu tellement « chinois » que je suis retourné un peu plus tard chez Carrefour pour acheter un deuxième dragon, histoire de les mettre face à face, pour qu’ils puissent se disputer la perle. (NB : Dans la symbolique chinoise, les dragons sont souvent représentés par deux, se disputant le monde en forme de perle)
Pour la perle, je pensais emprunter un ballon gonflable « Nivea » des enfants car chez Carrefour ils n’y avaient pas pensé Mais, manque de bol, il n’y avait plus de dragons en stock; le rayon avait été dévasté comme par un ouragan et il ne restait plus que des petits enfants qui disent « Gong Xi Fa Cai », que merci bien, ça fait déjà cinq ans qu’on se les affiche à chaque nouvel an chinois et que ça commence à bien faire.
Et tant pis pour notre dragon de carton qui a donc passé le nouvel an chinois tout seul pendu au plafond du salon à narguer Pikachu, notre idiot de chat, qui gronde sur lui parce que le climatiseur le fait onduler mollement au gré de la soufflerie et que ce félin de mes deux ferait bien de se concentrer sur les souris plutôt que de passer ses journées la tête en l’air.
A propos de félin, faut que je vous dise : je suis fou des lions ! Je parle des lions chinois bien sûr, ceux qui gardent jalousement l’entrée des temples, des palais, des anciennes demeures et … des banques ! Vous voyez, hein : quand je vous parlais d’assimilation ! Vous en avez beaucoup, vous, des collègues ou des amis chinois qui ont placé une paire de lions devant leur porte ? Et bien, nous, oui ! Et attention, hein, pas n’importe quels lions. Du beau, du massif : pas de la guimauve. En granit rose qu’ils sont. Oui Madame!
En ce qui concerne les lions, je ne sais trop d’où je tiens cette passion. Peut-être de mes longues balades digestives lors de mes premières années à Shanghai, quand mon bureau était encore au Vieux Jin Jiang et que ma promenade quotidienne me conduisait immanquablement dans les jardins du Rui Juin Guest House où j’allais à chaque fois admirer la superbe paire de lions dans le parc, les plus anciens de la ville, paraît-il.
A moins que ce ne soit au plus profond de mon enfance qu’il faille rechercher l’origine de cette passion, dans « Le Lotus Bleu », le chef d’oeuvre de Hergé, le livre sans lequel je ne serais sans doute pas à Shanghai aujourd’hui. Car moi, voyez-vous, j’ai demandé expressément à venir à Shanghai, la ville dont le seul nom évoquait en moi le parfum de l’exotisme, de l’inconnu, du mystérieux et de l’aventure. Tout cela grâce à Tintin. Mais quelle n’a pas été ma surprise, en arrivant ici, de découvrir que l’ami Hergé s’était lamentablement mis le doigt dans l’oeil avec ses lions de pierre de la page 47 puisqu’il a omis, le cancre, de dessiner le lionceau sous la pa-patte de la lionne. Vous parlez d’une bourde. Quoique, après tout, on ne peut pas trop lui en vouloir puisqu’il n’a jamais mis un pied en Chine.
Finalement, ce sont sans doute ces deux éléments conjugués qui m’ont poussé un jour à m’aventurer loin, très loin, en terre chinoise (au moins 30 km de Shanghai!), tel un Marco Polo des temps nouveaux, à la recherche des précieux lions de pierre.
Et tandis que je faisais route sur la Hu Qin Ping Lu, fredonnant mon air favori en de telles circonstances, à savoir la musique d’Indiana Jones (vous savez bien : Ta-ta-da-ta, ta da da …), je jetais un regard chargé de mépris aux nombreux marchands pour touristes qui, le long de la route, étalaient leurs misères à même le seuil en matière de lions de pierres et autres sculptures du genre.
Après un périple qui m’avait paru interminable, mon chemin tortueux m’avait conduit auprès d’un marchand situé dans une contrée sauvage, retirée de toute trace de civilisation et où, sans doute, aucun étranger avant moi n’avait dû mettre les pieds. Le choix de lions qui s’offrait à mon regard était vaste, et les nombreux blocs de pierre en cours de taille attestaient de la grande rotation des stocks. Parmi tous les lions exposés, mon attention avait immédiatement et irrésistiblement été captée par un couple très différent des autres, en posture à demi couchée. Aucun doute, c’était bien le destin qui m’avait conduit là, il n’y avait pas à hésiter : c’était cette paire-là qu’il me fallait, mais en plus grands. Car ceux-là ne mesuraient que quatre-vingt centimètres de haut. J’en voulais d’au moins un mètre. D’autre part, ma science des lions de pierre m’avait aussi appris que le nombre de boucles de la crinière attestait de la qualité du maître céans. Ceux-là n’en comptaient que cinq. J’en voulais huit au moins. Notez quand même que je restais modeste puisque le maximum dans la tradition chinoise est de quatorze…
De longues et pénibles explications avaient cependant été nécessaires pour faire comprendre tout cela au tailleur de pierre. Pour la crinière pas trop de problème; pour la hauteur, cela avait été plus pénible. Mais le plus dur avait surtout été de lui faire comprendre que je n’étais pas aussi idiot que j’en avais l’air, car il me montrait un bloc de pierre d’un mètre de haut, effectivement, mais beaucoup trop étroit pour le modèle allongé que je désirais. A ce train-là, j’allais me retrouver avec de minuscules petits lions juchés au-dessus d’immenses socles. La palabre durait depuis déjà un bon quart d’heure, mais il ne voulait rien entendre : plus têtu qu’une mule! En désespoir de cause, j’avais alors esquissé un geste internationalement connu, un va-et- vient lent du pouce contre l’index et le majeur. Et ça avait marché : subitement les yeux du marchand s’étaient éclairés; il avait compris que j’étais prêt à mettre le prix ! Évidemment, ça changeait tout. Du coup, nous étions devenus amis, et il était allé rameuter toute sa famille, plus la servante et le cuisiner qui roupillait dans sa piaule, et on avait tous posé pour la photo. Puis, il m’avait expliqué qu’il allait faire venir un bloc spécial pour ma commande mais que ça prendrait au moins deux mois. Et comme je m’inquiétais de savoir comment il me préviendrait quand elle serait prête, il avait sorti de sous son vieux froc tout sale, un superbe GSM, le dernier-né de la gamme Ericsson… Allez savoir pourquoi, cela m’avait fortement déçu et j’étais reparti dare-dare avant qu’il ne débouche la bouteille de « Maotai » (= alcool de riz) en me disant que la Chine n’était décidément pas pour Indiana Jones…
Et deux mois plus tard, jour pour jour, un camion d’un autre âge, équipé pour la circonstance d’un treuil vétuste et dans la benne duquel six hommes de peine avaient pris place, faisait une entrée remarquée au « Tranquil Village », notre compound.
C’était les éclats de voix qui avaient attiré mon attention, ceux du gardien qui vociférait pour interdire à ce véhicule usé jusqu’à la corde l’entrée du compound, que, merci bien, ils n’avaient rien besoin. J’étais accouru immédiatement et avais ressenti à la fois un pincement au coeur et un immense bonheur en apercevant mes deux lions trôner majestueusement au beau milieu de la benne. Ensuite, d’un geste auguste, j’avais apaisé les craintes du gardien, genre « Laissez, mon brave, je m’occupe du reste! ».
En réalité, j’avais surtout laissé les six bonhommes s’occuper de mes deux bêtes. Et je puis vous dire que ça n’avait pas été une mince affaire. Le chemin qui menait à notre maison étant trop étroit, ils avaient dû arrêter le bahut à quelques dizaines de mètres de la maison, et y décharger leur précieuse cargaison. Et ce n’était qu’à ce moment que j’avais commencé à vraiment réaliser que je venais de commander deux lions de pierre pesant chacun 375 kilos…
Je l’avais surtout réalisé au moment où j’avais vu les six robustes gaillards suer sang et eau pour amener les bestioles au dessus des trois marches qui conduisent à notre porte d’entrée. Pourtant, à peine les lions étaient-ils en place que j’avais été pris d’un affreux doute et les avais fait redescendre au pied des marches, me disant qu’ils seraient peut-être mieux en bas pour nous protéger contre tous ces mauvais esprits qui nous guettent en permanence. J’avais appelé ma douce et tendre, qui est toujours de bon conseil, mais bizarrement elle ne me m’avait pas répondu. J’avais alors demandé aux six hommes de peine d’attendre un instant, que j’allais chercher ma femme et qu’il ne fallait pas bouger. Mais de ce côté-là, il n’y avait pas de risque, parce qu’ils étaient tous les six assis par terre en train de souffler comme des locomotives.
Alors j’étais rentré. Et je l’avais vue. Elle était là, tapie dans l’ombre, immobile. Elle se tenait de telle façon que, de l’extérieur, on ne puisse la voir, comme si elle voulait se cacher. Je m’étais raidi, sur mes gardes, croyant qu’un danger dans la maison la menaçait. Mais comme rien ne se produisait, et qu’elle ne pipait mot, je m’étais approché d’elle et avait immédiatement été frappé par son regard réprobateur. J’y avais lu très précisément ceci, car je lis couramment dans le regard de ma femme : Premièrement : « Ma parole, mais tu es tombé sur ta tête, tu ne vas quand même pas nous imposer ces horreurs à la maison! » et deuxièmement (car ma femme sait exprimer plusieurs choses à la fois avec ses yeux) : « Mais tu n’as donc pas honte d’obliger ces pauvres gens à déplacer tes monstres de pierre. » Elle m’avait dit tout cela, en un regard, et j’en avais été tout retourné…
Alors, j’étais ressorti et, d’un ton magnanime, avais expliqué aux ouvriers que finalement c’était très bien comme cela, qu’ils pouvaient les laisser là, les lions, que merci beaucoup pour le dérangement et à une autre fois peut-être, quand j’aurai besoin des statues des dieux taoïstes.
Alors, il étaient repartis, pas contents pour un sou, parce que je n’avais pas donné de pourboire, mais après tout je ne m’appelle pas Crésus et c’était déjà assez cher comme cela. Et ils sont toujours là (je parle des lions, bien sûr), au bas des trois marches. Je me sens d’ailleurs beaucoup mieux à présent, et en sécurité. Je me suis dit qu’avec eux, c’était plus la peine de souscrire une assurance vol, ce qui fait que depuis un an, avec la prime d’assurance qu’on a épargné, ils sont déjà à moitié remboursés. Vous voyez, y’en a là-dedans ! Et puis l’autre jour, j’ai surpris ma petite Catherine qui les frottait tendrement, affectueusement avec un chiffon doux, presque amoureusement, après une pluie battante. Je crois qu’elle les aime bien aussi. Mais, naturellement elle ne va pas me le lire. Vous savez comment sont les femmes : pire que les Chinois, question « face ».
Bref, tout cela pour vous dire qu’en matière d’assimilation, on pourrait croire que je suis bon pour une petite séance de divan chez le psychologue du Courrier.
Mais rassurez-vous, malgré les apparences, il n’y a pas péril en la demeure en ce qui me concerne. En dépit de mon amour inconsidéré pour les lanternes chinoises, les dragons, les lions de pierre et autres chinoiseries, je garde les deux pieds bien sur terre, en matière d’assimilation.
Par exemple, dans les affaires! Il n’y a rien qui me fasse plus marrer que ces articles ou ces bouquins qui prétendent vous inculquer les bonnes manières dans le monde des affaires en Chine, les trucs à faire et à ne pas faire devant les Chinois et les choses à dire et à ne pas dire lors de réceptions, de dîner d’affaires, etc…
Tenez, l’autre jour, un homme d’affaires belge en prospection à Shanghai m’avait demandé de l’accompagner pour le conseiller. Et si vous voulez mon avis, il avait rudement besoin d’être pris en main. Car il s’était mis de mèche, Dieu sait comment, avec un petit chef mafieux d’une zone de développement d’un sous-comté dont j’ai oublié le nom. Ça devait faire longtemps que des étrangers n’avaient plus mis le pied dans ce bled, car c’était la fête au village. Le petit chef de la zone, un ancien paysan ayant subitement découvert qu’il était plus rentable de louer ses terrains à des investisseurs étrangers que d’y faire pousser des haricots, s’était mis sur son trente-et-un avec son super costume Hugo Boss. Je le sais parce qu’il avait conservé l’étiquette sur la manche, mais il avait néanmoins oublié d’enlever ses bottes crottées, comme quoi il lui restait encore du chemin à parcourir pour faire vraiment partie de la jet set…
Il avait invité tout son personnel pour le banquet, chauffeurs, Ayis et maîtresses compris. Le décor était de circonstance et avait l’air d’épater mon compatriote : décoration rococo à ne plus en pouvoir et grande table ronde occupant toute la pièce, vingt-cinq places en tout, dont les deux places d’honneurs situées de part et d’autre du petit chef étaient bien évidemment réservées aux deux laowais (= étrangers). Bien que les conversations allaient bon train côté chinois et qu’on ne semblait guère se préoccuper de nous, je savais qu’il n’en était rien en réalité, et que nous étions en fait placés sous étroite surveillance, surtout quand est venu le moment de déguster le concombre de mer et, ensuite, les crêtes de coq… Mais il m’en fallait plus pour me décontenancer. Le déjeuner allait donc son petit train-train; je me sentais très relax, crachotant mes morceaux de crevettes par dessus l’épaule, à la chinoise, après leur avoir sucé l’intérieur de la tête, tout bien. A intervalle régulier, le petit chef mafieux levait son verre à notre santé, pour un Xième « kan bei » (= cul sec) et pour bien nous montrer qu’il ne nous oubliait pas, puis le vidait d’un trait. Nous l’imitions poliment. On en était au onzième plat, et je me réjouissais d’avance que les fruits arrivent qu’on en termine. Pourtant, plus le repas avançait, plus je lisais de la contrariété dans les yeux de mon petit copain. Il me faisait de grands signes désespérés et me lançait des regards lourds de reproches, que je ne comprenais pas très bien.
Ce n’était que plus tard, dans la voiture qui nous reconduisait au bureau de la Zone pour un nouveau round de discussions, que j’avais compris, quand il m’avait sorti un bouquin de son cartable, intitulé « Le code des affaires en Chine ou comment évoluer à l’aise dans le monde chinois ». Déjà, un titre comme cela, ça s’annonçait mal, avouez, car s’il a besoin de tant de mots pour exprimer ce qu’il va raconter dans son book, l’auteur, c’est qu’il a des problèmes de concision au départ, non ? Bref ! Mon compatriote m’avait donc expliqué que, d’après son bouquin, j’avais fait de grosses gaffes à table, parce que j’avais croisé mes baguettes à la fin du repas, au lieu de les ranger bien parallèles près de mon bol et, surtout, que j’avais laissé un peu du riz dans le bol, ce qui était, d’après son book, une insulte grave, rapport à tous ces pauvres Chinois qui mouraient de faim. J’avais passé le restant du trajet à potasser son bouquin, et j’avais presque failli m’étrangler de rire à plusieurs reprises tellement tout cela était grotesque. M’est avis que la dame qui avait écrit ce book connaissait la Chine aussi bien que moi la Sibérie ou n’avait plus dû y mettre les pieds depuis belle lurette.
Et quand, dans l’après-midi, mon petit camarade avait vu nos amis Chinois relever leur pantalons jusqu’au dessus des genoux parce que c’était l’été et que la salle de réunion était mal climatisée, alors que son bouquin lui expliquait que « Les Chinois étaient toujours habillés très stricts, et en sombre de préférence », il avait compris qu’il n’avait pas fait l’affaire du siècle en l’achetant.
En fin de journée, on s’était serré la pogne avec le petit chef mafieux en se disant combien on était amis et en se promettant de se revoir très bientôt. Mais en réalité, on ne l’avait jamais revu, car un peu plus tard, il s’était retrouvé en tôle pour détournement de fond. Quant à mon camarade, il avait finalement préféré acheter des Sicav au Luxembourg et avait revendu son book au marché aux puces pour un bon prix.
Bref, tout se terminait bien…



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