Papy de Bruxelles avec Luna

Voici un petit hommage à mon « joli-Papa » qui nous a quittés le 1er janvier 2006. Il laisse un vide énorme dans mon coeur et dans celui de tous ceux qui ont eu la chance de le connaître. Il était l’un de mes plus fidèles lecteurs. Ses éclats de rire tonitruants, en lisant mes petites chroniques, resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Ses fous-rire, ce sont les plus beaux cadeaux qu’il m’ait jamais donnés. Avec la main de sa fille.

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Il aura donc fallu près de sept ans pour décider mes Beaux-Parents à venir nous rendre visite en Chine. Leur passage dans l’Empire du milieu leur a finalement beaucoup plu, et à nous aussi. Mais, il faut bien le dire, ils ne sont pas passés inaperçus. Un qui s’en souviendra certainement, c’est le dentiste de la Wu Yi Lu, qui a refait toute la dentition de ma belle-mère. C’était sa première cliente étrangère ! Du coup, il en a profité pour rénover tout son cabinet dentaire. Mais, je n’ai pas envie d’avoir ma belle-mère à mes trousses, donc ce n’est pas cette histoire là que vais vous raconter ici, mais bien les avatars de mon  » Joli Papa  » lors d’un petit week-end à Hangzhou, chef-lieu de la province de Zhejiang, à trois heure de route de Shanghai.

Hangzhou est avant tout réputé pour son lac, connu dans la Chine entière sous le nom de  » Lac de l’Ouest « . Il est bordé de deux collines, la  » Colline du Dragon  » et la  » Colline du Phœnix « . Ces deux animaux mythiques, symbolisant l’Empereur et l’Impératrice de Chine sont d’ailleurs souvent représentés dans la mythologie chinoise auprès d’une immense perle. Selon la légende, le lac de Hangzhou proviendrait précisément de cette perle magique et précieuse. Elle serait tombée accidentellement du Palais Céleste et se serait métamorphosée en eau au moment de toucher le sol. La légende raconte que le dragon et le phénix, inconsolables de n’avoir pu rattraper la perle, symbole de leur amour, dans sa chute, auraient décidé de rester éternellement à ses cotés et se seraient transformés en ces deux collines de part et d’autre du lac, comme pour le protéger. Ce n’est bien entendu qu’une légende, mais toujours est-il que les Chinois vénèrent effectivement le  » Lac de l’Ouest  » comme s’il s’agissait d’une perle rare. Et parmi toutes les légendes chinoises, c’est celle qui remporte le plus de succès, en particulier auprès des jeunes couples d’amoureux qui viennent y flâner.

Le lac de l'Ouest à Hangzhou

Lors de notre promenade de ce samedi après-midi, mon beau-père (Papy pour les intimes) n’était pourtant pas d’humeur à apprécier ce genre de carabistouilles (= bêtises), comme il dit. A dire vrai, la belle légende du lac de l’ouest le laissait totalement de marbre. Il faut dire que le temps était couvert et brumeux et qu’on ne distinguait rien de la multitude de petites îles que notre guide touristique qualifiait d’enchanteresses. Lui, ancien marin, habitué à faire face aux éléments démontés, ce qu’il aimait avant tout c’était l’air du large et les grands espaces, pas les promenades bucoliques. Pour ne rien arranger, ce jour-là, comme tous les week-ends d’ailleurs, il y avait un monde fou et nous étions quasiment les seuls étrangers dans les parages, ce qui faisait de nous automatiquement l’attraction numéro un de la place. Surtout avec Luna, notre petite pouce de bambou chinoise assise dans son buggy, poussé par Papy dont la stature colossale impressionnait particulièrement nos amis chinois. Pour couronner le tout, les petits chemins que nous empruntions enjambaient de minuscules cours d’eau et il nous fallait franchir une multitude de petits ponts en enfilade. Luna trouvait cela très drôle de monter et descendre comme dans une montagne russe, Papy beaucoup moins. Il traînait les pieds de plus en plus loin derrière. Nous étions donc une nouvelle fois occupés à l’attendre en observant les petites barques qui proposaient des promenades touristiques sur le lac. Les enfants nous suppliaient de manière de plus en plus insistante de leur offrir un tour. Papy, bon prince et surtout trop heureux d’écourter la ballade qui lui pesait de plus en plus, proposa alors à tout ce petit monde de rentrer en bateau.

Pendant que Catherine et moi négocions durement le prix de la course, il attendait patiemment le moment d’embarquer, savourant déjà, bien en avance, le moment qu’il attendait le plus, c’est à dire celui de s’attabler pour le dîner du soir. Et c’est ainsi que, quelques palabres plus tard, il se retrouvait à bord, aussi sérieux qu’un capitaine au long cours lors de sa première traversée, serrant notre Petite Luna contre lui, tandis que Julie et Tom avaient pris place face à eux.

Pris d’un affreux doute, je m’étais alors penché discrètement vers mon beau-père pour bien lui recommander de prendre le plus grand soin de ma chère progéniture, et lui demander s’il croyait pouvoir rentrer à l’hôtel sans encombre, une fois que la barque aurait accosté de l’autre coté du lac. Il m’avait considéré un instant, d’un œil inquisiteur, comme pour vérifier que je n’étais pas en train de lui jouer une bonne blague. Ensuite, drapé dans sa fierté, il m’avait répondu avec une assurance qui forçait l’admiration et avec un accent bruxellois inimitable qui sentait bon les caricoles de la Grand Place :  » Dis, tu m’as déjà vu me perdre ? « .

Promenade en bateau sur le lac de Hangzhou

Rassuré par tant d’aplomb, j’avais rejoint Catherine et sa maman qui regardaient le frêle esquif s’éloigner avec une pointe d’angoisse, car celui-ci penchait dangereusement vers la gauche, le côté où Papy avait prix place. Effectivement, l’engin donnait l’impression de tourner sur lui même et le gondolier semblait éprouver toutes les peines du monde à le contrôler pour le diriger vers la rive opposée.

Enfin, après quelques minutes d’effort, il semblait avoir réussi à dompter son engin, et nous avions repris notre promenade le long du lac. Mamy détaillait avec une rare véhémence chaque plante et chaque fleur que nous rencontrions. Elle était aux anges. Nous avions flâné ensuite le long du boulevard admirant les boutiques. Nous étions même entrés essayer quelques vêtements. Lorsque nous étions enfin arrivés à l’hôtel, alors qu’un pluie fine s’était mise à tomber, nous pensions bien que le  » Groupe Papy  » était arrivé depuis belle lurette. Mais, à notre grande surprise, point de Papy ni des enfants à la réception de l’hôtel. Et personne dans les chambres non plus ! Bizarre! Nous avions alors décidé de les attendre au « coffee shop » de la réception, sans soupçonner un seul instant qu’un drame était en train de se jouer à quelques kilomètres de là.

En effet, après avoir débarqué, Papy avait emmené sa joyeuse petite troupe au pas de charge à travers les petites rues de Hangzhou. Mais insensiblement, les rues étaient devenues des ruelles, et les ruelles étaient devenues de plus en plus étroites. Luna, juchée sur les épaules de Papy, trouvait cela très drôle, surtout depuis qu’il s’était presque mis à courir, suite à l’apparition de la pluie. Tom suivait avec peine et en silence, tout occupé qu’il était à repenser à cette histoire que Papy leur avait raconté lors de la traversée du lac, celle d’une vache qui était tombée d’un bateau dans une rivière en Amérique du Sud et s’était fait dévorer en quelques secondes par les piranhas. Julie lui donnait la main, ou plutôt le tirait comme une pantin désarticulé, en essayant de coller au train d’enfer imprimé par son grand-père, tout en se disant en elle-même que cette route n’en finissait décidément pas. Au bout d’un moment temps, n’y tenant plus, Julie s’était arrêtée pour souffler et lui avait demandé si c’était encore loin. Papy s’était arrêté aussi, avait semblé réfléchir un instant, puis s’était retourné tout net, et lui avait avoué, confus : « Ben, je crois bien qu’on est perdus … ».

Et ce n’était finalement qu’une bonne grosse demi heure plus tard que la petite troupe – qui n’était plus du tout joyeuse – avait déboulé dans le grand hall de l’hôtel Novotel, où ma douce et tendre, sa chère maman et votre serviteur attendaient avec une impatience et une inquiétude grandissantes. Il leur avait fallu une bonne demi-heure en effet, le temps pour Papy de se souvenir du nom de l’hôtel – il se rappelait bien que c’était une chaîne française, mais n’arrivait plus bien à se souvenir laquelle – heureusement, à force de carburer, son franc avait fini par tomber; le temps pour Julie de trouver une aimable personne qui puisse expliquer à un chauffeur de taxi comment on disait l’hôtel Novotel en chinois, le temps, enfin, pour le taxi de les y amener. Heureusement donc, tout se terminait bien …

N’empêche ! Julie, les cheveux encore dégoulinants, m’avait confié, en catimini :  » Et bien Papy, c’est un fameux numéro ! « . Tom, par contre, pas perturbé pour un sou, me racontait déjà l’histoire de l’infortuné bovidé tombé dans la rivière aux piranhas. Quant à Luna, elle se pendait à mon cou en me criant  » Mama ! Mama ! ». Tout le monde semblait donc reprendre le dessus. Pourtant Papy m’inquiétait. Il s’était affalé sans un mot dans un fauteuil, les cheveux hirsutes, trempé comme un canard, suant par tous les pores de son corps. Il avait avalé d’une seule lampée le jus d’orange de sa femme, laquelle le pressait de question. Las ! Pour toute réponse, il lui avait juste lancé en se levant pour regagner la chambre :  » Ben quoi ! On a pris un autre chemin, voilà tout … » Et d’ajouter :  » Mais quelle course, dis ! Heureusement, que j’avais enlevé mon gilet avant de partir ! « .

Et ce n’était que bien plus tard, dans la soirée, que nous avions pu reconstituer tous les éléments de l’histoire. Incidemment, nous avions aussi appris qu’au moment d’enlever sa veste détrempée dans sa chambre, Papy avait remarqué qu’il portait bien son gilet sur lui… La surprise passée, cela l’avait d’ailleurs rassuré, parce qu’il se demandait bien pourquoi il avait tellement transpiré en arpentant les petites rues de Hangzhou…

Le dîner avait été copieux et reconstituant. Nous avions finalement bien ri de toute cette histoire. Pourtant, le lendemain matin, au petit déjeuner, Papy brillait par son absence. On s’était entre-regardés avec ma Petite Loupette, se demandant si par hasard il n’était pas allé se promener dès potron-minet et se serait perdu une nouvelle fois. Mais non, renseignements pris, il se remettait difficilement de son marathon de la veille et, surtout, avait horreur qu’on le presse le matin. Comme une star, il était d’ailleurs apparu dans toute sa splendeur alors que nous finissions nos dernières bouchées. Je parle surtout de Luna qui était occupée à essayer d’avaler un gros morceau de mantow, ces petits pains chinois cuits à la vapeur. Que s’était-il passé alors dans la tête de Papy ? Était-il mal réveillé ? Ou simplement n’était-il pas encore familiarisé avec les spécialités chinoises ? Toujours est-il qu’on le vit se précipiter sur la petite dernière de la famille et essayer de lui extraire son morceau de mantou de la bouche, en vociférant :  » Non Luna ! On ne mange pas du papier ! « . Un instant pris de court, j’étais intervenu de justesse, avant qu’il n’étrangle tout à fait la Petite, en lui disant :  » Mais enfin, Papy, laissez-la donc manger son petit pain tranquille « .

Réalisant sa méprise il avait fait amende honorable et était allé s’asseoir, tout penaud, en disant :  » Tu ne dois pas m’en vouloir, hein ! Moi, je ne suis pas encore habitué à ces chinése stuuts (= chinoiseries) … ». L’incident était clos et le reste du petit déjeuner s’était déroulé sans encombre.

Séance de pose devant le temple de Lin Yin Si à Hangzhou

Si Hangzhou est célèbre pour son lac, elle l’est tout autant pour son temple bouddhiste  » Lin Yin Si « , l’un des plus beaux et plus anciens de Chine, construit il y a plus de mille ans. Pourtant, dans l’ascenseur qui nous descendait au lobby de l’hôtel pour cette nouvelle et passionnante excursion, Papy m’avait confié:  » Et bien, ça va être ma fête, aujourd’hui ! « , en me montrant son pantalon. Renseignement pris, ses bretelles avaient dit  » flûte « , pour reprendre son expression, et sa ceinture ne retenait effectivement pas grand chose…

Nonobstant ce petit désagrément, nous nous étions mis en route pour le temple bouddhiste, en affrétant deux taxis. J’avais pris place dans l’un d’eux, Papy dans l’autre. Quelle mouche l’avait donc piqué ? Était ce l’histoire du pantalon ? Ou une bisbrouille avec Mamy ? ? Je ne l’ai jamais su. Toujours est-il, qu’arrivé  à destination, et qu’à peine avions-nous mis pied à terre, Papy décrétait que, tout compte fait, lui il allait rentrer à l’hôtel, parce que, je cite :  » Merci bien, mais les bouddhas, il en avait déjà sa claque avant de commencer « .

Sa défection avait semé la déception parmi nous. Sauf ma belle-mère qui avançait vers les guichets d’entrée d’un pas décidé, pas l’air embarrassée pour un sou, en déclarant, je cite toujours: « qu’elle ne se tracassait plus pour ça, qu’elle avait l’habitude avec lui et que s’il voulait rentrer, c’était son affaire, mais elle n’était pas venue jusqu’en Chine pour rester à l’hôtel ». Fin de citation. Catherine, les enfants et moi lui avions finalement emboîté le pas, un peu gênés.

Bien qu’il s’agissait déjà de ma troisième visite en ces lieux, je restais émerveillé par tant de majesté. Je repensais pourtant parfois à l’infortuné Papy qui devait se morfondre seul à l’hôtel. Je regrettais son absence. J’aurais aimé qu’il soit avec nous. Car, s’il est vrai que les bouddhas sculptés à flanc de collines et dans les grottes étaient vraiment très difficiles d’accès en raison des marches glissantes taillées à même la roche et de la foule compacte des visiteurs qui poussaient en tous sens, je me disais qu’il aurait pu, au moins, nous attendre en contrebas de la colline, à l’entrée du temple proprement dit, lequel valait le détour à lui seul. A l’inverse Mamy, prenait son temps d’admirer chaque bouddha sculpté dans la pierre, et prenait même la pose à coté de chacun d’eux. Elle ne tarissait pas d’éloges. Manifestement, elle appréciait le site et nous remerciait constamment de l’y avoir emmené.  » Et ben, mes enfants. Je n’aurais jamais cru que j’allais voir des choses si merveilleuses dans ma vie « , qu’elle nous disait ! Sa joie faisait plaisir à voir.

J’avoue cependant qu’au fur et à mesure que le temps passait, une nouvelle inquiétude grandissait en moi. Plus trop pour Papy (J’avais fini par me rendre aux arguments de Mamy), mais plutôt pour le buffet de l’hôtel qui était en train de nous passer sous le nez … Effectivement, quand nous avions regagné l’hôtel, vers 14 heures, le buffet venait juste de fermer. Plus grave, Papy n’était ni parmi les derniers clients qui traînaient aux tables, ni dans le restaurant français, pas plus que dans le hall de l’hôtel. Pire : personne n’avait répondu quand nous avions tambouriné à la porte de sa chambre. Papy s’était-il à nouveau perdu ? Était-il rentré à Shanghai dégoûté de nous attendre ? Mystère !

En tous cas, nous avions hâte de nous rafraîchir. Et comme c’était lui qui avait les clés, nous étions finalement allés quérir une femme de chambre pour pouvoir entrer.

Et là, surprise : Papy était bien là, confortablement installé dans le fauteuil de la chambre. Il dormait et, à notre entrée, s’était réveillé en sursaut. Puis, lentement, il avait jeté un coup d’œil circulaire dans la chambre pour s’orienter, avait consulté sa montre qui indiquait deux heures bien sonnées, avait réalisé que l’heure de manger était passée depuis longtemps et avait déclaré tout de go :  » Et bien ma Pieke (= chérie), j’ai fait une fameuse sloepke (= sieste), moi ici !  » 🙂

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