L’an dernier, en octobre, j’ai dû effectuer un voyage professionnel de 2 semaines en Belgique. J’en avais profité pour emmener Luna, alors âgée de trois ans, avec moi afin que la famille en profite un peu aussi. Voici le récit de notre voyage mouvementé …
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Dans l’ensemble, ça s’était plutôt bien passé à l’aéroport de Houston. Aucun problème au check-in. Ma petite Luna, haut perchée sur le comptoir d’enregistrement, lorgnait les agissements de l’employée d’Air France. Elle s’inquiétait quand même un peu des bagages qui s’en allaient sur le tapis roulant, en particulier de la petite valise jaune qu’elle avait décrétée la sienne.
Les choses s’étaient compliquées un peu plus tard, quand on avait dû passer le contrôle d’immigration et de sécurité. Elle avait subitement pris peur. Il faut dire que les agents d’immigration n’étaient pas spécialement souriants ; c’était le genre baraqués comme des catcheurs, le colt bien en vue haut sur la hanche. Des Noirs et des Hispaniques pour la plupart. Moi, je n’ai rien contre, mais voilà, ma petite Cocotte, cela l’impressionnait beaucoup, ce grand monsieur noir, qui voulait absolument qu’elle passe sous le portique de sécurité toute seule, comme une grande, sans son cher Papa. Oh, mais ce n’était pas du tout de son goût, et elle n’avait rien voulu entendre. Elle était restée accrochée à mon cou comme un singe à sa noix de coco, en hurlant à la mort. Et le grand monsieur noir avait dû finalement laisser tomber car, derrière nous, la file s’allongeait et cela commençait à gronder vilain. Un peu plus et il se serait fait attaquer en justice pour harcèlement de mineur d’age. Donc, on était passés tous les deux ensemble. Et bien sûr, l’alarme s’était déclenchée et on avait dû s’y reprendre à trois fois, en vidant nos poches (pour moi : quelques pièces de monnaie et des clefs; pour Luna : un bonbon collant, un reste de biscuit, un papier gras, deux petits jouets …) Enfin, à la troisième fois, c’était bon ! Mais, à partir de ce moment, Luna n’avait plus daigné me lâcher d’une semelle, surtout le cou. C’est ainsi qu’à travers les longs couloirs qui nous menaient à la porte d’embarquement B12, elle était restée accrochée à moi comme un naufragé à son radeau, tout en me répétant qu’elle n’avait pas peur du tout. Pour la distraire, je l’avais conduite à la grande baie vitrée d’où l’on pouvait admirer le superbe Boeing 777 d’Air France qui allait nous emmener à Roissy Charles De Gaule. Elle avait hâte d’embarquer et, franchement dit, moi aussi, car mon pauvre dos commençait à me faire souffrir.
L’heure d’embarquer était finalement venue. Et tout de suite, une déception : l’avion était plein comme un œuf. Mon espoir secret que nous aurions peut-être pu, Luna et moi, nous partager trois sièges pour deux avait fait long feu. Nous partagions notre rangée avec une dame d’une cinquantaine d’années, le genre pête-sec, pas avenante pour un sou.
Le décollage s’était bien passé. Luna avait attaché sa ceinture docilement mais avait quelque peine à comprendre que nous nous trouvions à présent à l’intérieur de l’avion qu’elle avait vu précédemment de l’extérieur et surtout que nous venions de quitter le sol. J’essayais de lui expliquer tout cela un peu nerveusement. C’est vrai que j’étais assez nerveux car je me doutais bien que ce voyage allait être long et difficile. Il n’était que 4 heures de l’après-midi mais déjà 11 heures du soir en Belgique ; il nous fallait donc dormir le plus vite possible et le plus longtemps possible pour être en forme durant la journée du lendemain.
Et cela avait mal commencé : en effet, moins d’un quart d’heure après le décollage, Luna me tendait nonchalamment une de ses chaussettes, trempée. Et pas à l’eau de Cologne … Et oui, vous l’avez compris : malgré sa couche, elle s’était inondée complètement. L’émotion, sans doute. J’avais donc entrepris une plongée en apnée au ras des pâquerettes pour aller pêcher une couche et un pantalon propre dans le sac de Bébé, amoureusement préparé par Catherine, ainsi qu’une paire de chaussettes de rechange. Á grand peine, j’avais finalement attrapé un pantalon, après que mes mains eussent effleuré et palpé des tas d’objets hétéroclites. Pourtant, en dépit de mes recherches, rien qui ressemblât à des chaussettes. Un petit oubli de Catherine, sans doute … Mais quel bonheur quand même, en refaisant surface, au bord de la crise d’apoplexie, de retrouver ma chère petite Luna, tout sourire, qui me demandait le plus naturellement du monde » Tu fais quoi, Papa ? « , comme si je revenais de la pêche aux moules. Tout cela, sous l’œil indifférent de ma voisine de siège qui s’en battait les flans comme de sa première culotte.
Ensuite était venu le moment de changer Luna, couchée sur nos deux sièges, opération délicate car il ne fallait pas renverser le jus d’orange ni le verre de champagne que l’hôtesse venait de déposer sur nos tablettes respectives. Injonctions, gesticulations, reptations, contorsions, strangulations, … Mais ouf ! Ca y était. La petite était parée, le mal était réparé. Je l’avais redressée précautionneusement, avais replongé à mes pieds pour y déposer les effets mouillés, puis redressé la tête et … croisé son regard marri… Car la coquine avait profité de ma nouvelle plongée en eau profonde pour renverser son jus d’orange sur son beau t-shirt blanc immaculé du matin. Heureusement, le pantalon que je venais de lui enfiler avait été miraculeusement épargné. J’enrageais. Ma voisine, elle, ne bronchait toujours pas. C’est cela qui m’énervait encore le plus, je crois. Elle aurait pu au moins me sourire gentiment, me réconforter, compatir quoi ! Mais non, elle faisait celle qui n’avait rien remarqué ! Bref ! re-plongée dans les profondeurs abyssales, nouvelle investigation à tâtons, nouvelles découvertes d’un tas de choses dont je n’avais absolument pas besoin à ce moment là (c’est fou ce qu’on peut fourrer dans un sac de bébé) et retour sur terre (enfin, si je puis dire) avec une blouse toute propre, celle que j’étais sensé lui mettre juste avant notre arrivée à Bruxelles pour qu’elle soit toute belle devant ses grands-parents. Ainsi donc, en un quart d’heure, nous avions déjà usé presque toutes nos cartouches, coté vêtements. Cela s’annonçait mal, non ? Et bien, vous savez quoi ? Après ce premier quart d’heure catastrophique, Luna n’allait plus rien salir jusqu’à Bruxelles…
Quand, un peu plus tard, on lui avait emmené son » repas enfant « , j’en avais lâchement profité pour lui faire ingurgiter deux bonnes grosses cuillers à soupe de somnifère. Enfin somnifère … c’est un grand mot. C’était supposé être un truc pour dormir. C’est en tous cas ce que m’avait prétendu ma douce et tendre en me recommandant bien de ne pas dépasser une cuiller à café. Pourtant, durant les neufs heures du voyage, Luna n’allait tout au plus fermer l’œil qu’un bon gros quart d’heure. Une demi heure au maximum, et encore, c’est bien payé. Pas étonnant d’ailleurs… Car plus tard, en lisant la notice du médicament, j’allais découvrir que le prétendu somnifère de Catherine n’était en fait qu’un simple produit anti-allergique » susceptible de créer un léger effet sédatif chez certains sujets « . Et bien, je puis vous dire que ce n’était pas le cas de mon petit sujet à moi …
Au contraire, aussitôt assoupie, aussitôt réveillée … et pour ne rien arranger en proie à une vive agitation. A ce moment, elle se tenait couchée, la tête reposant sur mes cuisses. Et elle s’était soudain mise à se débattre dans tous les sens en gémissant. La voir dans cet état, cela m’avait rappelé des souvenirs, et pas des bons, je vous jure : en particulier celui d’un autre voyage en avion, avec Tom cette fois, où le petit bonhomme avait baptisé l’avion au moment précis où nous atterrissions sur le sol bruxellois, après deux vols Swissair irréprochables, de Shanghai à Zurich et de Zurich à Bruxelles. En tout seize heures de voyage. Vous connaissez les Suisses, non ? Très précis, très propres sur eux, très nets.
Imaginez la tête des hôtesses suisses quand elles avaient constaté le désastre ! Ce qui les avait achevées, c’est quand je leur avais annoncé qu’on arrivait de Shanghai. Si près du but, c’était marqué pas de chance, hein ! Ceci dit, quand je vois ce qu’ils ont fait de notre valeureuse Sabena, la Swissair, je regrette un peu que Tom n’ait fait que vomir dans leur coucou. Une bonne petite crotte en, plus, et c’eût été parfait, je trouve ! Tout cela pour dire que je sentais venir le moment où Luna allait larguer les amarres sur mon pantalon, mon siège ou sur la dame à côté (ce qui eut été un moindre mal). Celle-là dormait à poing fermé, ou faisait semblant. Et tout continuait d’aller mal : pas de sachets à dégueuler dans nos pochettes, et par-dessus le marché le système d’appel des hôtesses en panne. La totale ! Alors, je n’avais plus hésité. J’avais empoigné Luna sous le bras, enjambé tant bien que mal la voisine en prenant appui sur les accoudoirs situés entre chacun des sièges et j’avais mis le cap sur les toilettes des business, non par snobisme mais bien parce que c’étaient les plus proches. L’hôtesse de service n’avait évidemment pas manqué de me faire remarquer que ces toilettes étaient réservées aux passagers » business « , mais d’un geste hautement expressif (la main ouverte en réceptacle devant la bouche, la langue pendante, les yeux exorbités), je lui avais fait comprendre qu’elle avait intérêt à me laisser passer et que cela urgeait. Du coup, elle avait mis un bémol. Mais finalement : plus de peur que de mal. Luna était restée assise un petit moment sur la toilette et j’en avais profité pour aller lui chercher un Coca afin de l’aider à se remettre. En deux minutes, elle était rétablie, à nouveau fraîche comme un gardon, et s’était mise à arpenter les allées de l’avion en annonçant à la cantonade, et en réveillant du même coup ceux qui avaient réussi à s’endormir, que, je cite » Luna aime bien l’avion « .
La situation avait pourtant failli mal tourner à nouveau par la suite. Catherine avait acheté un nouveau jeu qui, disait-elle, allait beaucoup lui plaire. C’était des espèces de petits trucs-machins, des ronds et des bâtons en plastique, qu’il fallait emboîter les uns dans les autres pour constituer des formes. Mais comme le jeu était nouveau, il fallait pousser fort pour que les petites pièces s’emboîtent. Luna n’y arrivait pas très bien (j’éprouvais moi-même les pires difficultés) et commençait à s’énerver sérieusement. De rage, elle envoyait des tas de petites pièces valdinguer partout dans l’avion, achevant ainsi de réveiller ceux à qui elle n’avait pas suffisamment bien expliqué précédemment combien elle aimait l’avion … Moi, je m’étais mis debout sur le siège pour essayer de repérer où étaient parties les petites pièces et m’excuser d’un sourire à la cantonade auprès de ceux, nombreux, qui les avaient reçues sur la tête. C’était la cata ! Il me restait une ultime cartouche : de petites formes géométriques autocollantes de toutes les couleurs à coller sur des lignes préalablement tracées par ma Douce et Tendre sur des feuilles de papier. On ne fait pas plus simple comme jeu. Mais cela avait eut don de la calmer. Elle mettait beaucoup d’application à coller les petites formes en bon alignement, une couleur différente pour chaque ligne, et comme il y avait beaucoup de formes, beaucoup de couleurs et beaucoup de lignes, cela lui prenait un temps fou. Ah la bonne idée qu’elle avait eue là, la Catherine ! En fin de compte, les jeux d’enfants, ce sont souvent les plus simples qui les amusent le plus et on se demande bien pourquoi » Fisher Price » il se décarcasse…
Bref ! Nous étions donc finalement arrivés à Roissy. La récupération des bagages l’avait beaucoup amusée, de même que la promenade à califourchon sur le chariot à bagages à travers tout l’aéroport. Pourtant, il nous avait encore fallu deux heures de patience dans la gare TGV et une bonne heure de train avant l’arrivée à Bruxelles. Ces trois dernières heures furent les plus longues, je dois bien l’avouer ; je ne savais plus que faire pour l’occuper et surtout, j’étais mort de fatigue ! ! ! ! Elle pas, apparemment … Quand je pense que le cardiologue qu’on avait consulté à Shanghai nous avait expliqué qu’elle serait certainement plus vite fatiguée qu’un autre enfant en raison de ses souffles au cœur, on est en droit de se demander ce que ça aurait été sans ses petits problèmes cardiaques ! Franchement dit, je n’ose pas y penser ! ! !
Quoi qu’il en soit, je garde finalement un bon souvenir de ce voyage assez …difficile, ainsi que de ce séjour en Belgique. Luna a enchanté tous ceux qui l’ont côtoyée durant ces quelques jours en Belgique, en ce compris les hôtesses d’Air France. Cela valait bien la peine de faire quelques efforts, non ?
Quant au voyage retour, il s’est beaucoup mieux déroulé dans l’ensemble. J’ai bien eu quelques grosses sueurs à l’aéroport de Paris, avec mon chariot surchargé de bagages. Surtout qu’il avait une » roue carrée » comme dit mon beau-père dans son jargon bruxellois inimitable, et que du coup, je devais faire des efforts surhumains pour le maintenir sur le droit chemin. Mais une fois dans l’avion, plus de problèmes. Et cette fois, plus la peine d’essayer de dormir, puisqu’il s’agissait d’un vol de jour. En outre, j’avais préparé le sac de Luna moi-même, cette fois, fort de mon expérience du voyage aller : donc, beaucoup de vêtement de rechange et surtout plein de jeux avec des autocollants ! J’en avais acheté un avec des animaux de la ferme, un avec » Toy story « , sa passion du moment, et un troisième dont j’ai oublié le thème. Mais enfin, j’étais paré. Et ça a marché du tonnerre. J’ai même pu regarder à moitié deux films sur mon petit écran. Je dis » regardé » car, bien entendu, il n’était pas question de mettre les écouteurs. Car non seulement, Luna me parlait sans cesse, mais en outre elle vérifiait régulièrement que je l’écoutais bien par de fréquents » Hein oui Papa ? « . Elle m’a quand même joué un bien vilain tour quand on a été tous les deux à la toilette. Au moment où c’était moi qui étais assis sur le trône, la coquine n’a rien trouvé de mieux que d’appuyer avec énergie sur un beau gros bouton orange qui se trouvait juste à sa portée, le bouton d’alarme, ce qui fait qu’une hôtesse a bien failli enfoncer la porte. J’ai eu juste le temps de me relever en catastrophe et je me tenais debout, prêt à faire face à la situation, le slip sur les chevilles et les mains disposées en cache-sexe. Mais l’hôtesse n’est finalement pas entrée car j’avais hurlé que tout allait bien, qu’il ne fallait surtout pas se déranger, que c’était une erreur. Ouf ! Vous parlez d’une émotion…
J’oublie de dire que peu avant notre arrivée à Houston, ils nous ont servi une petite collation, dont une salade de fruit Del Monte, sucrée et collante à souhait, qui avait malencontreusement fini sa carrière sur le pantalon de Luna, ainsi que sur les coussins et le plaid. Réalisant qu’elle venait de faire une bêtise, Luna avait sursauté, levé la tête vers moi, croisé mon regard où la colère menaçait d’éclater, puis s’était remarquablement ressaisie en déclarant sur un ton péremptoire que : » Ce n’était pas grave ». Ma foi, du moment qu’elle le disait, c’est que c’était vrai, car c’était quand même elle la première concernée, non ? Nous avions donc nettoyé le plus gros et, bien sûr, changé de pantalon en catastrophe avant l’atterrissage.
Et quelques minutes plus tard, une petite Luna toute propre et toute fraîche embrassait sa maman très attendrie de la retrouver, après trois longues semaines de séparation, et s’empressait de lui expliquer, à elle aussi, combien elle aimait l’avion.
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Au fond, moi aussi, j’ai bien aimé ce voyage avec toi, petite Luna, car pour une fois, je me suis seulement occupé de toi, au lieu de faire trente-six trucs en même temps comme si souvent… 🙂




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