Ambiance cool en cette soirée de juin sur la pelouse du Mitchell Pavillon, aux Woodlands ; tout autour de nous, des couples, des familles, des bandes de copains avaient pris place sur des nattes posées à même le sol, ou s’étaient installés dans des transats. Nous aussi, nous étions en famille. Les enfants entraient gratuits : on en avait profité ! C’était un public composé essentiellement de gens de notre génération. Normal ! C’était deux groupes des années « disco » qui se produisaient : « Chicago » et « Earth Wind & Fire ». Pour une surprise, c’était une bonne surprise, car j’étais loin de me douter qu’ils chantaient encore. « If you leave now », « September », « Let’s groove tonight » et tant d‘autres titres encore… C’était déjà tellement loin tout cela : l’époque de mes premières sorties en boîtes. Je me revois encore avec mes pantalons pattes d’éléphant et mes cheveux longs…
Ambiance disco, ce soir-là, donc, et sous le signe du noir et du blanc : noirs et blancs sur la scène, et noirs et blancs dans le public. Joli contraste, je dois dire. « Chicago » avec sa dizaine de musiciens, tous blancs de peau et tout de blanc vêtus; et puis le groupe afro-cubain « Earth Wind & Fire » et ses rythmes blues et groove. C’était d’ailleurs à eux que revenait l’honneur d’ouvrir le bal, enfin si je puis dire. Et très vite, dans la chaleur un peu moite de cette soirée d’été, la foule s’était électrisée. Ça, c’est le côté de Houston que j’adore : ces concerts en plein air et ces ambiances de soirées tropicales arrosées de Budweiser et baignées d’odeurs de frites. Nous aussi, nous nous sentions dans l’ambiance. Les enfants étaient un peu surpris de nous voir nous trémousser, Catherine et moi; ils nous regardaient d’un air vaguement embarrassé. Encore que Julie était surtout occupée à surveiller son portable dans l’attente d’un xième SMS de son amoureux; Tom achevait ses frites en se pourléchant les doigts dégoulinants de ketchup. Quand à Luna, elle était relaxe, étendue sur le dos de tout son long. Elle avait l’air tellement heureuse comme cela, si paisible.
Peu après le début du spectacle, un couple de Noirs avait pris place, juste devant nous, des africains-américains comme on dit ici quand on veut être politiquement correct. Lui était grand, élancé, sportif, la caquette de base-ball solidement vissée sur la tête. Elle, c’était la big Mama dans toute sa splendeur. Elle portait une longue robe batik qui lui arrivait aux chevilles; elle se balançait nonchalamment au rythme des notes de blues et je l’imaginais parfaitement en chanteuse de gospel dans sa chapelle, endimanchée d’une robe pourpre ou fushia et d’un immense chapeau décoré de fleurs et de fruits. Dans son style, et bien que je n’avais pas pu apercevoir son visage, car elle nous tournait le dos, je la trouvais superbe, vraiment très belle. J’avais décidé de l’appeler Ella. Ella comme Ella Fitzgerald… J’aime bien d’inventer des noms aux gens que je ne connais pas. C’est une vieille habitude; cela me rapproche d’eux car ainsi ils me deviennent aussitôt familiers…
Lorsque le groupe « Chicago » avait pris le relais sur scène, l’ambiance était légèrement tombée d’un cran. C’était moins « groovy » comme rythme, forcément, mais ça restait très agréable quand même. Les cuivres surtout. J’adore ! Dans l’assistance, beaucoup avaient profité du changement pour aller se ravitailler en boissons et burgers … C’est à ce moment, que j’avais remarqué un groupe de trois hommes, un peu à l’écart du couple noir. Ils devaient avoir la cinquantaine bien sonnée. Ils m’avaient l’air d’avoir la descente légère à en juger par le nombre de canettes de bières à leurs pieds. A un moment donné, celui qui me semblait être le leader de la bande s’était approché des deux Noirs. Il était trapu et portait la barbe, ou plutôt une barbiche à la pointe du menton. Il parlait haut et fort. Évidemment, avec la musique assourdissante, je ne comprenais pas un traître mot ce qu’il disait, mais à son attitude et à son ton, il me semblait qu’il y avait de l’eau dans le gaz. Je trouvais ce type vraiment arrogant et agressif, tout à fait antipathique. Bon sang, mais qu’est-ce qu’il pouvait bien leur vouloir à ces deux-là ? Ah ! C’était trop beau, cette ambiance magique. Il fallait donc que quelqu’un vienne tout gâcher.
Du coup, je m’étais mis à réfléchir à cette ségrégation noirs / blancs ici aux States. Vraiment, je ne m’étais pas attendu à cela en arrivant. Moi, je croyais naïvement que la page Ku klux Klan était tournée définitivement, qu’il y aurait eu un brassage des styles, des cultures et des races. Mais, au lieu de cela, il me semble au contraire que chacun reste dans son coin, dans son ghetto, je devrais dire. Depuis que je suis ici, je ne me souviens pas d’avoir rencontré plus de quatre ou cinq couples mixtes. Bien sûr, on ne peut pas parler de réelle discrimination. Au contraire, l’Amérique est bien trop procédurière pour cela. La moindre allusion raciste peut en effet coûter cher à son auteur. En apparence donc, tout le monde est sur un pied d’égalité aux States; mais dans la pratique ce sont bien des mondes séparés qui coexistent. Et je pense qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir avant qu’ils ne se rencontrent vraiment. Je suppose que c’est normal d’ailleurs ; moi, je débarque comme cela sans vraiment mesurer tout le poids des haines et des rancœurs marquées au fer rouge dans les mentalités pendant près d’un siècle. Il faudra sans doute encore beaucoup de temps pour que les cicatrices du passé se referment ; et c’est sans doute particulièrement le cas au Texas, car ici tout est toujours un peu extrême, en bien comme en mal…
Je m’étais secoué littéralement pour tenter de dissiper ces pensées bien sombres. Entre temps, l’homme à la barbiche s’était éclipsé et puis au bout d’un moment, je l’avais vu rappliquer avec trois énormes gobelets de bière. Mais à ma grande surprise, le gars ne s’était pas dirigé vers ses copains, mais bien vers les deux Noirs et il leur avait offert un verre à chacun. Bien qu’ils me tournaient le dos, j’imaginais leur surprise. Ensuite, tous les trois s’étaient mis à gesticuler et à rigoler à pleines dents; puis les deux hommes s’étaient frappé la paume des mains et avaient croisé leurs petits doigts à la manière des Noirs du Bronx. Ensuite, le barbu était tombé dans les bras d’Ella. J’en étais tout retourné. Franchement, j’avais l’air malin avec mes préjugés à l’emporte-pièce. Cela m’apprendra à juger les autres sur les apparences ! J’étais resté là à contempler ce beau geste d’amour, à l’écart. J’avais bien envie d’aller les trouver pour leur faire part de mon émotion et de mon admiration, mais je n’avais pas osé. Et puis, que leur aurais-je dit, au fond ? Ils n’auraient sans doute pas compris …
Sur la scène, les musiciens de « Earth, Wind & Fire » avaient rejoint le groupe « Chicago » et, pour le plus grand plaisir du public, ils avaient entonné, tous ensemble, la chanson mythique « Do you remember, September » … Ambiance inoubliable !
Et sous le ciel étoilé de Houston, un homme blanc et une big Mama noire dansaient lentement, enlacés, comme s’ils étaient seuls au monde…


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