image86.jpgEntre elle et moi, ça avait été le coup de foudre immédiat. « Love at first sight », comme on dit ici : une belle Américaine, exactement, comme dans mes fantasmes les plus secrets. Elégante, racée, sportive, un brin arrogante. Un charme fou, des courbes à vous donner le tournis. La toute grande classe, quoi ! Intrépide. C’était son nom. Ou plutôt Intrepid, en anglais. Je trouve que cela lui allait comme un gant. En plus, je la rencontrais partout où j’allais. C’était un peu comme si elle avait voulu me narguer. Franchement, j’en étais complètement dingue. C’était devenu une véritable obsession. Pour finir, il avait bien fallu que je me décide à en parler à Catherine car cela la concernait quand même directement. A ma grande surprise, ça s’était plutôt bien passé. Je m’attendais à ce qu’elle la considère comme une rivale, mais au contraire, elle semblait plutôt intriguée, voire même intéressée …

Et c’est ainsi donc, que ce dimanche après-midi, nous nous étions mis en quête de la fameuse Intrepid. Par chance, il y avait un gros dealer en voitures d’occasion pas trop loin de la maison. Je vous dis ça parce que l’intrépide en question, c’était une Dodge, une voiture, au cas où vous auriez pensé à autre chose, petits polissons comme je vous connais. On avait l’embarras du choix. Le dealer en avait toute une flopée à vendre, ce que ma douce et tendre avait immédiatement interprété comme un mauvais signe car, d’après elle, si le monsieur en avait autant à vendre, c’est que les gens voulaient s’en débarrasser. C’était la voix de la raison, mais je n’avais pas voulu l’entendre; au contraire, je m’étais assis au volant d’un superbe modèle rouge vif qui m’avait tapé dans l’oeil. Elle n’avait que 40.000 miles au compteur. Intérieur tout en cuir. Toit ouvrant. J’ai oublié le prix, mais c’était une véritable aubaine.

Le cœur battant, les mains tremblantes, j’avais fait tourner la clef de contact et le moteur s’était mis à ronronner docilement. Ensuite, j’avais appuyé sur la pédale de gaz, d’abord doucement, puis avec plus d’énergie. Et tout de suite, la toute grosse déception. C’était un veau. Oui, vous avez bien lu : rien dans le moteur. Je m’étais contenté de trois petits tours et j’étais revenu au parking du dealer. Marri. J’en avais quand même essayé une deuxième, une blanche, puis une brune métallisée, par acquis de conscience. Mais c’était du kif. Le vendeur, ayant noté au passage ma mine déconfite, m’avait tout de suite annoncé qu’on pouvait marchander. Je pouvais même proposer mon prix, il s’en contenterait, disait-il. Mais au lieu de cela, Catherine et moi étions partis en courant, déçus comme pas deux, la bite sous le bras (là, je parle pour moi bien entendu).

Catherine, bonne pâte, s’était employée à me remonter le moral. On avait décidé d’aller directement chez le concessionnaire Dodge pour essayer un modèle neuf, des fois qu’on serait tombés sur une mauvaise série. Mais c’était pareil. Une véritable coquille vide, un mollusque, une voiture à pédale. Tout contrit, j’avais essayé d’expliquer au vendeur que ce je voulais c’était une voiture avec quelque chose dans le pantalon, enfin, je veux dire dans le moteur. Bref, la voiture de l’homme ! Alors là, le bonhomme m’avait regardé en tordant sa bouche d’une drôle de manière, en hochant la tête pendant au moins trente secondes. Puis il avait dit « Yeh ! yeh ! yeh ! », à la John Wayne. Et c’est à ce moment seulement que je l’avais vraiment regardé. Car jusque là, je dois dire que je l’avais à peine remarqué parce que j’étais un peu obsédé par cette intrépide de mes deux. Mais là, je vous assure que je l’avais vraiment bien détaillé, le gars. Et ça valait le détour, croyez-moi. En commençant par le bas, il portait des boots de cow-boy, un jean Levi’s avec un gros ceinturon en forme d’étoile de shérif, et une chemise à carreau. Il portait la barbe ou plutôt un collier. Il avait un faciès qui lui aurait garanti une place de figurant dans n’importe quel western spaghetti. Il n’avait cependant pas de Stetson, et ce détail m’avait surpris. Peut-être l’avait-il laissé au bureau ? Bref ! D’un large geste circulaire du bras, il nous avait invité à le suivre, façon Richard Widmark dans la « Conquête de l’Ouest » quand il donne le signal au troupeau de franchir le Rio Grande. Et bien sûr, nous deux, on l’avait suivi comme des vachettes dociles qu’on emmènerait se faire ligoter les pattes au rodéo.

texan1.jpgEt deux minutes plus tard, on s’était retrouvés face à face avec un pick-up truck Dodge Ram 3500 tout blanc. Au début, j’avais pas bien compris pourquoi le monsieur s’était arrêté là, mais quand il s’était mis à taper sur le capot en répétant  » Yeh ! yeh ! yeh !  » (ce devait être son expression favorite), j’avais compris qu’il y avait gourance et que le gars n’avait pas tout à fait bien saisi le style de voiture qui convenait à mon standing personnel et professionnel. Mais lui n’en démordait pas que c’était exactement le modèle qu’il nous fallait, idéal pour déménager les copains, transporter les chiens, aller chercher du bois pour le barbecue, ramener le gibier de la chasse, et ranger tout le matériel de pêche et les caddies de golf. Tout ça ! Oui, mais moi, je suis pas vraiment fanatique des déménagements de copains; en plus, je n’ai pas de chien, je fais mes barbecue au butane, je ne chasse pas, ne joue pas au golf, ni ne pêche. Au contraire, je me voyais déjà arrivant au bureau avec ce mastodonte pour lequel j’allais devoir payer au moins deux places de parking normales. J’avais essayé de lui expliquer que, mis à part mon attaché-case, je ne voyais pas très bien ce que j’allais jamais pouvoir ranger dans la benne. Mais pas tant d’histoire que ça, qu’il avait dit, et hop! sans que j’y prenne garde, le cow-boy m’avait empoigné le bras et je m’étais retrouvé tout la haut, assis derrière le volant. Le gars m’avait rejoint et avait commencé à me détailler chaque cadran, chaque bouton. Puis, il avait fait vrombir le moteur en me demandant si je voulais l’essayer, en ponctuant sa phrase de : « Yeh !yeh ! yeh ! ». Mais, d’une feinte de corps, je m’étais habilement dégagé et avais rejoint la Catherine qui rigolait comme une baleine deux mètres plus bas. De retour sur le plancher des vaches, je m’étais retourné vers John Wayne et lui avais dit que, merci bien, j’allais réfléchir un peu avant de décider, et puis on s’était encourus pour la deuxième fois de la journée…

Sur la route du retour, on avait été pris d’un énorme fou-rire en repensant à cette histoire. N’empêche qu’on avait croisé tout un tas de pick-up trucks et c’était seulement alors que j’avais réalisé la ressemblance frappante entre le cheval et le pick-up truck : tous deux haut perchés sur leur quatre pattes, la croupe large et altière, le museau allongé et plongeant vers l’avant, le dos bien plat et spacieux à souhait ! Ouais, y a pas à dire, le pick-up truck c’est vraiment la monture du texan moderne…

La plus noble conquête du Texan : hier et aujourd'hui ...

Je vais vous faire une confidence. Deux ans plus tard, je commence tout doucement à les zieuter les pick-up trucks que je croise tout au long des trente miles de ma transhumance quotidienne sur l’interstate 59. Pour le moment, mon préféré, c’est le Chevrolet Silverado, mais j’aime bien le Toyota Tacoma aussi. Je crois qu’il faut que je fasse gaffe : quand je serai vraiment mordu, c’est que le moment sera venu pour moi de partir. C’est un signe ! C’était comme les lanternes chinoises à Shanghai. Quand on commençait à les apprécier, on disait qu’il fallait aller consulter un psy ou plier bagage. Les deux, c’était encore mieux.

Ah oui, j’oubliais de vous dire. Finalement, je me suis rabattu sur un autre modèle de la gamme Dodge. Un monospace tout ce qu’il y a de plus bon chic bon genre. Grand Cravan, il s’appelle. Pas très sexy comme nom, je sais bien! Intreprid, ça sonnait vachement mieux, hein! Mais au fond, c’est pas le nom qui compte, n’est-ce pas ?

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3 réponses à « La plus noble conquête du Texan »

  1. Avatar de laurence sebeyran
    laurence sebeyran

    j’adore comment tu racontes ! c’est trop drole !! et pourtant je n’y connais rien en truck !!bisous Laurence.

  2. Avatar de laurence sebeyran
    laurence sebeyran

    je devrais plutot dire les trucks c’est pas mon truc !!! ouh il y a de la recherche la -dedans !!!Laurence.

  3. […] du Père Noël. Aux States, mes préférés sont Big thicket pour l’aventure, Belgian kiss, La plus noble conquête du Texan et Luna aime bien l’avion. En Inde, sans hésiter, je place en première position Fast pass in […]

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