Belgian Kiss

La vie est pleine de hasards, vous ne trouvez pas ? Tenez, par exemple, quand nous nous sommes installés à Kingwood : à peine avions nous fait connaissance de nos nouveaux voisins, Texans de pure souche, qu’ils nous apprenaient leur prochain départ … pour la Belgique !

Paul, le mari, était plutôt ravi; il faut dire que la Belgique n’est quand même pas la pire des expatriations, surtout pour une toute première expérience. En plus, c’était un grand amateur de bière, au point qu’il brassait lui-même sa propre bière dans son garage, une boisson qu’il appelait – un peu pompeusement, je trouve – sa Belgian Ale. Jean-Pierre avait été convié à la déguster et il m’avait laissé entendre qu’en fait de bière belge, cela lui rappelait plutôt la Murree Beer, cette bière insipide, inodore et incolore que les Pakistanais brassaient au bénéfice exclusif de leur minorité chrétienne, au temps où nous étions à Karachi. Évidemment, mon petit mari n’avait pas osé le lui avouer platement; il s’était senti obligé de complimenter son hôte, tout en lui promettant beaucoup de plaisir lorsqu’il découvrirait « the real stuff » en Belgique. Bref ! Paul semblait plutôt pressé de partir, surtout depuis que Jean-Pierre lui avait appris que notre petit pays s’enorgueillait de posséder plus de 500 bières différentes.

Peu avant leur départ, nous les avions invités, lui et son épouse Susan, à passer une soirée chez nous histoire de bavarder un peu de la Belgique. Paul était tombé en admiration devant notre collection de verres à bières, puisqu’il est vrai que chez nous chaque bière à son verre … Mais s’il se montrait plutôt volubile et excité, Susan elle, avait l’air nettement moins enthousiaste. En fait, tout semblait l’effrayer dans cette expatriation qui se profilait : le climat, la langue, l’éducation de leur fille, la religion, la nourriture, la conduite, l’insécurité et, surtout, les contacts sociaux. Ce qui la rassurait quand même un peu, c’est que les Américains de Belgique vivaient en quasi autarcie, quasiment tous regroupés dans deux ou trois communes de la périphérie bruxelloise. N’empêche, elle était pour le moins stressée face à la perspective de contacts sociaux avec des « locaux », comme elle disait, c’est à dire en fait avec nous, les Belges. Il faut dire qu’Exxon-Mobil, la boite de son mari, leur avait préparé un dossier de « relocation » blindé, une véritable brique intitulée « The hints book », une mine d’informations pour l’expatrié américain abandonné à son triste sort en Belgique. Elle l’avait amené ce soir-là, et je lui avais fait part de mon admiration devant un tel ouvrage. Quoiqu’à y regarder de plus près, je m’étais rapidement rendue compte que ce bouquin oscillait entre le guide de survie et l’étude ethnologique, et qu’il avait été écrit par des gens qui considéraient visiblement l’expatriation comme un traumatisme inévitable. On y trouvait notamment tout un tas d’informations sur les us et coutumes des Belges, un peu comme s’il se fut agi de sauvages de Nouvelle-Papouasie (j’espère que les Papous me pardonneront cette métaphore); j’écoutais donc Susan d’une oreille distraite tout en feuilletant sa bible de Stanley et Livingstone remontant le fleuve Congo, et je ne savais trop s’il fallait en rire ou en pleurer.

Mais j’étais sortie de ma torpeur au moment où j’avais réalisé que Susan me regardait avait insistance, comme une qui attendait une réponse à une question d’importance vitale. Quoi ? Qu’est-ce qu’elle me voulait? L’étiquette? Ben quoi l’étiquette? Ah oui, l’étiquette sociale! Est-ce que nous étions vraiment aussi « formels », nous les Belges avec tout ce tra-la-la de se serrer la main entre collègues, et de s’appeler encore Monsieur Vandezande et Madame Degroot, même après vingt ans ? Ben, je ne sais pas moi. Au fond, je n’y avais jamais vraiment réfléchi. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur des dents serrées, je m’efforçais désespérément d’attirer l’attention de mon mari, assis de l’autre côté du salon, dans l’espoir qu’il me sorte de ce mauvais pas. Mais quand je l’avais entendu expliquer à Paul que la « Triple Corsendonk » avait nettement plus de corps que la « Leffe radieuse », j’avais compris qu’il n’y avait guère de salut à attendre de ce coté. Mais quand même, formels, c’est vite dit, je trouve. C’est vrai qu’on ne se tape pas dans le dos pour un oui ou pour un non, et qu’on n’est pas à tu et à toi à la première rencontre comme si on avait gardé les vaches ensemble, mais de là à dire qu’on est « formels » en Belgique, c’est quand même un peu exagéré, je trouve. Et au moins, chez nous, on ne se parle pas qu’un jour sur deux comme j’en connais tant ici … Bien sûr, j’avais gardé pour moi ces petites réflexions internes. « Et bien, disons que l’expression de la sympathie en Belgique traduit véritablement des sentiments profonds, basés sur des affinités réelles et des expériences de vie partagées », avais-je expliqué à Susan, en espérant ne pas la vexer.

Je ne sais pas si elle avait compris ma phrase, un peu alambiquée, en tous cas elle n’avait pas l’air vexée du tout. En fait, je crois, qu’elle m’avait à peine écoutée; elle était visiblement préoccupée par une question existentielle encore beaucoup plus importante, à en juger à l’expression de son visage, tendu comme une corde de violon, et qui exprimait toute sa souffrance interne à ce moment. J’avais vite compris où elle voulait en venir lorsqu’elle avait ouvert son book à la page « Guide to social customs and étiquette« , et en particulier à la section « kissing« , un long paragraphe tout entier souligné au Stabilo Boss jaune fluo. Il y était, en effet, question de baisers. On y expliquait que les Belges dans leurs relations sociales avaient tendance à s’embrasser assez systématiquement entre femmes ou entre hommes et femmes, et tout le paragraphe détaillait la technique « des trois bises » (en français dans le texte) dans les moindres détails. Il fallait saisir son partenaire par les épaules, joindre les corps, et s’embrasser trois fois alternativement à droite et à gauche, mais jamais – au grand jamais – avec les lèvres, simplement en se touchant les joues, et en embrassant le vide. Et tout ça en commençant par le côté droit. « Ah bon! » m’étais exclamée, « je ne souviens plus de la dernière fois où j’ai embrassé quelqu’un trois fois sur la joue; chez nous ce serait plutôt une seule fois, tout simplement »! « Ensuite, continuais-je, je n’ai jamais vraiment prêté attention de quel coté il fallait s’embrasser, mais je ne crois pas que cela ait beaucoup d’importance ». Je lui avais expliqué tout ça dans l’espoir de dédramatiser la situation, mais elle m’avait regardée avec un air terrorisé. Et je devinais très exactement ce à quoi elle pensait à ce moment : elle se voyait tendre la joue droite à son vis-à-vis, qui lui, par mégarde, tendait la gauche, et crac ! les lèvres qui se touchaient : l’accident fatal, l’horreur totale, l’abomination intégrale !

Nouveau coup d’œil désespéré, genre S.O.S, du coté des hommes, mais toujours rien à attendre de ce coté. Jean-Pierre était en train de détailler la liste et les spécificités des bières trappistes sous les yeux attendris de Paul qui buvait ses paroles au propre comme au figuré. Par contre, ma Susan devenait de plus en plus pâle. Elle n’allait quand même pas me faire une syncope pre-expatriatum, la maladie dite « de la femme du légionnaire » ? Soudain j’avais eu un éclair en moi : la phrase magique et rassurante à souhait, celle que j’avais entendu prononcer plusieurs fois par mon mari alors qu’on était en Chine lorsqu’on lui demandait comment se comporter vis à vis des Chinois. Sa réponse était invariablement: « Restez vous-même, fiez-vous à votre instinct et surtout ne cherchez pas à imiter les Chinois, vous seriez ridicules »! Ouf ! Cette petite phrase pleine de bon sens, où j’avais habilement remplacé les Chinois par les Belges, avait quelque peu ragaillardi ma pauvre Susan. Elle avait repris un peu de couleur, mais quand même pas autant que son mari dont les joues s’empourpraient au fur et à mesure que les cadavres de bière s’amoncelaient au pied de la table du salon.

Passé minuit, ils avaient pris congé. Susan m’avait embrassée, ce qui était pour elle la manifestation d’une volonté inébranlable de poser un premier geste fort en vue de son intégration future dans la société belge, mais elle avait esquivé la question de la bonne ou de la mauvais joue, car elle en était restée au bon vieux « hug » américain, la bourrade amicale avec tapes multiples dans le dos, tout en limitant au strict minimum les contacts corporels, la poitrine et les hanches bien en retrait.

Puis ils étaient partis pour de bon, et on les avait perdus de vue. Mais, deux ans et demi plus tard, je me promenais dans notre quartier; j’étais allée chercher le courrier à la boite aux lettres, deux bloc plus loin. Sur le chemin du retour, et alors que je marchais tête basse, occupée à analyser le courrier, un homme avait traversé la rue et s’était approché de moi. A peine le temps de lever les yeux que l’inconnu m’avait attirée à lui, et m’avait embrassée. Un petit baiser tout simple, sur la joue. A la belge… J’en étais restée comme deux ronds de flanc, toute surprise, tandis que l’inconnu me considérait avec une expression amusée, comme quelqu’un qui viendrait de jouer un bon tour. Au fait, l’inconnu n’en était pas un : c’était Paul ! Renseignement pris, ils étaient revenus à Kingwood, au terme de leur contrat d’expatriation en Belgique. Il m’avait expliqué tout ça en continuant de sourire, visiblement très satisfait de son petit effet. Puis, il était reparti comme il était venu, avec un petit mot à l’adresse de Jean-Pierre pour lui dire que « La Belgique, c’était vraiment l’enfer ! Surtout les bières !! »

Et moi, j’étais rentrée à la maison un peu émue par ce « Belgian Kiss », à la fois simple et chaleureux. Comme quoi, il n’y a pas que les bières et le chocolat de bon en Belgique…

Catherine

 

2 réponses à « Belgian kiss »

  1. bravo Catherine! J’ai bien ri! Jean-Pierre ne pourrait-il mettre en scène ce délicieux « premier contact » et le transformer en un sketch sur l’angoisse des expatriés !!!!!

  2. […] Le caleçon du Père Noël. Aux States, mes préférés sont Big thicket pour l’aventure, Belgian kiss, La plus noble conquête du Texan et Luna aime bien l’avion. En Inde, sans hésiter, je place en […]

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