Je n’ai guère l’habitude de m’étendre sur mon boulot dans mes petites chroniques mais une fois n’est pas coutume, vu l’importance de l’événement. Cela s’est passé à Wichita, capitale économique de l’état du Kansas, où j’étais convié à participer à un congrès d’information sur l’Union Européenne des 25. Je dois avouer que je n’étais guère enchanté à l’idée de me taper 1.000 km pour prendre part à une grand messe protocolaire avec temps de parole limité à 10 minutes par orateur. Pourtant, à posteriori, je dois avouer que l’expérience s’est avérée fort intéressante. Et je ne peux que tirer un grand coup de chapeau aux organisateurs de cet événement, le World Trade Council de Wichita, et en particulier à son président, un petit diable d’homme d’origine Sri lankaise qui a réussi la gageure de réunir pas moins de 33 représentants officiels des 25 pays membres de l’Union Européenne, dont plusieurs consuls généraux et conseillers économiques venus de Chicago et de Washington pour la plupart. Coté belge, pour ne pas faillir à la règle, nous étions deux : le représentant de la Flandre et moi-même, pour la partie francophone de la Belgique.
Il est amusant de constater que du coté flamand, c’était l’Attaché basé à Chicago (au nord des USA) qui était dépêché à Wichita, alors que du coté francophone, c’était votre serviteur basé au Sud, à Houston, comme vous le savez. En fait, c’était la première fois que nous nous rencontrions et certains collègues européens, d’humeur badine, n’avaient pas manqué de relever le piquant du fait qu’il avait donc fallu attendre qu’un séminaire soit organisé au beau milieu des Etats-Unis pour que le Flamand et le Wallon finissent par se rencontrer. Mais ceux qui espéraient titiller mon amour propre avec de telles remarques en étaient restés pour leurs frais, car habitué du genre, j’ai pris pour habitude de ne jamais répondre à ce type de petites plaisanteries narquoises.
Bref ! Tout au long de la journée, les valeureux participants avaient donc pu assister à une succession un peu longuette de présentations de nos différents pays, présentations rehaussées de graphiques et tableaux statistiques en tout genres et d’argumentaires serrés sur les avantages respectifs que chacun de nos pays et régions offraient aux candidats investisseurs.
J’avais eu la chance de passer troisième, juste après le représentant de la Flandre. Ce dernier n’avait pas amené de présentation power point, mais le préposé à la technique, mal renseigné sur les subtilités belges, s’était quelque peu fourvoyé, puisqu’il avait envoyé mon slide show en arrière plan alors que mon collègue flamand présentait son exposé. Cela avait passablement perturbé l’assistance, et moi qui ne rate jamais une bonne blague, je n’avais pas manqué de me féliciter, en arrivant à mon tour à la tribune, de cette pseudo manœuvre de diversion wallonne destinée à déstabiliser l’adversaire flamand. L‘assistance s’était marrée quelque peu. Cela m’avait mis à l’aise. J‘avais enchaîné par une autre boutade, sur un ton mi-figue mi-raisin celle-là, car j’étais un tout petit peu en pétard. En effet, dans les fardes de documentation remises aux participants, ma présentation avait été réduite à la taille d’un confetti, ce qui fait qu’on ne pouvait pas lire grand chose. J’avais donc invité l’assistance à considérer ce document à la fois comme un support de présentation et comme un test de vision, susceptible de les aider à faire le point non seulement sur les atouts de la Wallonie, mais aussi sur leur acuité visuelle. Mais seuls quelques toussotements et rires étouffés avaient salué mon audace. A part cela, dans l’ensemble, tout s’était plutôt bien passé.
Et c’était le collègue Tchèque qui m’avait succédé à la tribune. C’était le genre ours des Carpathes mal léché, si vous voyez ce que je veux dire. Comme entrée en matière, il avait cru bon d’annoncer à la cantonade qu’il allait être beaucoup plus bref que les Belges, remarque assez déplacée vous en conviendrez. Car ce n’était quand même pas de notre faute si on était deux à représenter la Belgique ! Et l’Europe des régions alors, ce n’est quand même pas de la rigolade. En plus, en dépit de sa précaution oratoire, il avait prononcé l’un des discours les plus lourds et les plus ennuyeux qu’il m’ait jamais été donné d’entendre. A bien y réfléchir, je pense néanmoins que le Polonais, qui était passé beaucoup plus tard dans la journée, était quand même parvenu à faire pire, mais c’était dans un mouchoir de poche.
Franchement, je tire mon chapeau à ceux – peu nombreux hélas – qui parmi l’assistance étaient restés jusqu’au bout, surtout que, comme je l’indiquais ci-dessus, il y avait des discours particulièrement soporifiques. Sans vouloir généraliser, j’ai quand même noté, du coté de nos confères d’Europe centrale et de l’Est, une tendance à verser dans les discours éculés et rasoirs, genre Brejnev le jour de l’anniversaire de la révolution d’octobre au Kremlin, le tout égrené avec des accents slaves ou polonais lourds comme des dalles de béton. Par contre, du coté de la vieille Europe, comme disait ce bon Rumselfd, on sentait quand même une pratique plus rodée de ce genre d’exercice, les présentations étant dans l’ensemble plus vivantes, plus colorées, plus entraînantes.
Certains collègues n’avaient d’ailleurs reculé devant rien pour épater la galerie. La collègue autrichienne, par exemple, avait frappé fort, d’entrée de jeu. Présidence oblige, c’était elle qui avait ouvert les débats, et elle s’était sentie obligée de commencer son exposé par asséner à l’assistance quelques chiffres-clefs sur l’importance des relations bilatérales Europe – USA, histoire de planter le décor de la conférence. Cette fille, c’était la grande classe : belle à croquer, charismatique à souhait et s’exprimant dans un anglais sans faute, rehaussé d’une pointe d’accent germanique absolument charmant. La toute grande classe, je vous dis. Allons, elle pouvait parler, la jolie Gudrun, le public allait la croire. Elle leur avait ainsi annoncé d’entrée de jeu qu’en 2005, les transactions bilatérales UE – USA se situaient à 1,2 milliard de dollars par jour, soit … 1,8 trillion de dollars par an. Ce dernier chiffre m’avait surpris et pour cause … Après un rapide calcul mental, j’en avais déduit que l’année autrichienne comportait donc 1500 jours ! Et pourtant, personne d’autre que moi n’avait bronché dans l’assistance. Renseignement pris auprès de la jolie distraite, un peu plus tard dans la journée, il s’agissait en fait …d’une légère confusion. Dont acte !
Vraiment pas de quoi fouetter un chat, n’est-ce pas ? Surtout que cette exagération européenne profitait à tout le monde. Et puis, de toute manière, elle avait raison, Gudrun. Dans ce genre d’exercice, peu importe ce qu’on dit, ce qui compte c’est de le dire avec conviction. Les gens sont prêts à gober n’importe quoi. Et si d’aventure, un petit malin comme moi flaire l’embrouille, c’est tout simple : y a qu’à dire : « Ooups ! C’est une légère confusion ». Vous voyez, on ne risque pas grand-chose …
Un qui avait parfaitement bien compris le truc, c’est le collègue français. C’était un jeune garçon sympathique et brillant, incontestablement promis à une très belle carrière diplomatique. Lui non plus n’y était pas allé par quatre chemins, côté chiffres, n’hésitant pas une seconde à affirmer que le commerce bilatéral franco – américain se situait à 1,2 milliard de dollars par jour. Autrement dit, la France reprenait à son compte l’ensemble du commerce européen ! Et allez donc ! Perplexe, j’étais allé le trouver après sa présentation, pour le questionner sur ses méthodes de calcul, et il m’avait expliqué, avec un peu d’embarras, qu’en réalité ce chiffre englobait … les filiales. Ah bon ! Tout s’expliquait, alors : les entreprises européennes étaient toutes des filiales de la France. Je sais que les Français ont un peu tendance à considérer la Belgique comme leur pré carré, mais de là à étendre cette notion à l’ensemble des 25, c’était quand même un peu gonflé !
Notez que je n’étais pas très surpris, car ce chiffre-là est bien répandu parmi mes collègues français. En effet, ce fameux « un milliard deux cent million de dollars de commerce bilatéral journalier », je l’avais déjà entendu, quelques semaines auparavant, marteler par le Ministre français des transports, de l’équipement, du tourisme et de la mer (tout ça !), alors en visite à la Nouvelle-Orléans, à la tête d’une délégation de grands capitaines d’industrie français, en quête de contrats juteux pour la reconstruction de la ville dévastée par l’ouragan Katrina. C’était au mois de mars 2006, lors d’un congrès au World Trade Center de New Orleans. J’avais décidé de faire le voyage depuis Houston, pour discrètement espionner ce que mes collègues français manigançaient, histoire de voir si on ne pouvait pas grappiller quelques miettes de ces contrats plantureux. Notez que j’avais quand même pris soin de contacter mon collègue du Consulat de France de Houston avant de faire le voyage, histoire de ne pas créer d’incident diplomatique, des fois que ma présence au congrès de New Orleans aurait été jugée malvenue. C’est que je ne tiens pas à torpiller pour si peu mes excellentes relations avec le Consulat de France de Houston. Mais il m’avait donné son feu vert, le collègue de Houston, car figurez-vous que lui-même n’était pas invité, tout ayant été piloté depuis l’Ambassade à Washington. Fort de son blanc-seing, j’avais donc mis le cap sur la Nouvelle-Orléans, avec l’idée de voir sans être vu, genre « Tintin chez les Français en Amérique », mais profil bas.
Mais en fait de profil bas, c’était plutôt raté. Je m’étais retrouvé, bien malgré moi, à l’une des deux tables d’honneur lors du déjeuner causerie. Les organisateurs louisianais, maîtrisant encore assez mal les subtilités européennes, avaient estimé que, Belgique ou France, c’était du kif, et que par conséquent l’attaché commercial belge venu spécialement de Houston devait figurer à la même table que les invités d’honneur en provenance de l’Hexagone. Bref, y avait gourance. Pire, on avait dû se présenter publiquement, un à un, aux deux tables d’honneur, en début du repas. Et lorsqu’était venu mon tour, je m’étais levé et je m’étais présenté à l’assemblée, pas fier pour deux sous comme vous pouvez l’imaginer. 😳 Tout en discourant, j’avais croisé le regard du Ministre français, un regard dans lequel j’avais cru lire successivement de l’étonnement, de la consternation et même … un soupçon d’irritation.
Après le repas, je l’avais rencontré dans les couloirs et je m’étais mis à balbutier péniblement de pâles excuses de m’être ainsi retrouvé, bien malgré moi, sur le devant de la scène devant le tout New Orleans. Mais le Ministre m’avait immédiatement absout d’un revers de la main, me félicitant de mon initiative et soulignant ô combien il était attaché à la construction européenne. En fait, j’avais bien fait de faire le voyage depuis Houston, et il regrettait que d’autres collègues européens ne se fussent pas joints à moi. Voilà ! C’était clair et net. La France, fille aînée de l’Europe, m’aimait. La France me faisait sienne. La France me serrait tout contre son sein.
Ah, la belle chose que la construction européenne ! Ces 25 états qui portent sur leurs épaules le projet de dialogue et de rapprochement des peuples le plus ambitieux qui ait jamais été conçu. C’est beau! Et je le dis ici sans ironie aucune. Bien sûr, on est encore loin de parler d’une seule voix, surtout depuis qu’on est à 25 autour de la table. Mais au moins, pendant qu’on discute et puis qu’on traduit tout ce qu’on vient de dire dans toutes les autres langues, cela nous occupe beaucoup, on a la paix en Europe. On n’avait pas connu cela en 2000 ans d’histoire moderne, la paix. Et ça, si vous voulez mon avis, ça n’a pas de prix.
Mais, pour ce qui est de parler d’une seule voix, et pour en revenir au congrès de Wichita, je pense quand même que les courageux participants qui avaient tenu les 18 présentations en étaient sortis quelque peu groggy, vaguement estomaqués, avec probablement plus de questions que de réponses, face à cette mosaïque de langues et d’accents, de styles et de réalités, et sans doute avec un vague sentiment d’appréhension quant à l’avenir incertain de ce grand vaisseau européen voguant poussivement vers sa lointaine destinée.
J’avais d’ailleurs noté que c’était les collègues autrichiens et français qui étaient les plus entourés lors du dîner de gala qui clôturait la conférence. Sans doute l’effet d’annonce, suite à leurs galéjades …
Lors de mon prochain discours, je sens que je vais annoncer au public qu’à chaque minute qui passe, c’est un million d’anciens francs belges qui rentrent dans les caisses de ma Wallonie chérie en provenance des States. Personne ne saura exactement ce que je veux dire par là, et personne ne s’amusera à vérifier combien cela fait de dollars par an, mais je suis sûr que tout le monde trouvera ça super ! 😆



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