New American Inn Atlanta

Atlanta, quatre heures du matin. Accoudé au garde-fou métallique, je scrute la cour du motel « New American Inn », où nous sommes descendus en pleine déroute, peu après minuit. Des motels minables de ce genre, j’ai dû en croiser des centaines, au cours de mes transhumances le long des autoroutes américaines. Mais je n’aurais jamais cru que je finirais par y passer une nuit. Et avec toute la famille, encore bien. De ma station d’observation, je contemple le ballet incessant des voitures dans le parking du motel. Sans égard pour les clients qui dorment, elles vont et viennent dans un vrombissement de moteurs, chargeant ou déchargeant des passagers. Je mettrais ma main à couper que cet endroit est un point de rencontre de dealers, doublé d’un hôtel de passe ! Comme pour me donner raison, une créature noire et féline, haut perchée sur ses talons aiguilles sort d’un chambre voisine et se dirige dans ma direction. Arrivée à ma hauteur, elle me demande « comment ça va, mon chéri ? » (How are you doing, Baby ?) et si je voudrais faire joujou (Wanna play ?). Un peu décontenancé par sa proposition, je lui fais signe que non, avec un sourire gêné. Elle me dévisage un court instant, se dit « Tiens, il n’est pas d’ici celui-là ! », puis reprend sa marche et s’engouffre dans une autre chambre, après avoir toqué trois coups légers à la porte.

Mais peut-on parler de chambres ? Le choc avait été rude, lorsque quelques heures plus tôt, nous nous étions installés dans la nôtre. L’endroit était sombre, crasseux, malodorant. Une odeur nauséabonde, mélange de bière, de tabac, de sueur et de moisissure planait sur l’endroit. Deux immenses lits trônaient d’un côté de la pièce. Le reste de l’agencement était constitué d’une petite TV, d’un placard vermoulu, d’une petite tablette circulaire avec deux fauteuils élimés qui devaient abriter des colonies de puces et d’un évier. Les lits étaient démesurés, tellement larges que nous aurions pu nous réfugier tous les cinq dans l’un deux. Avec le miroir en face, on imaginait bien les scènes qui avaient dû s’y dérouler. Les enfants, épuisés par le long voyage et les émotions, s’étaient laissés tomber dans celui du fond. Catherine leur avait interdit de se déshabiller. Ils s’étaient donc endormis tout habillés en à peine quelques secondes.

Catherine et moi étions restés longtemps immobiles sur l’autre lit, couchés en silence, main dans la main, les yeux grands ouverts à contempler le plafond, repassant sans cesse dans nos têtes les événements de la journée : notre départ, tôt le matin, de l’aéroport de Fort-de-France en Martinique, l’angoisse qui nous avait étreints lorsque notre avion avait accumulé du retard, notre course effrénée et vaine à travers l’immense aéroport d’Atlanta où nous devions prendre une connexion pour Houston, et puis notre désespoir lorsque nous avions vu la porte d’embarquement fermée et compris que nous ne rentrerions pas à la maison ce soir-là. Mais le pire était à venir : d’abord la longue file d’attente au comptoir B212 de l’aéroport, celui des passagers en stand by, la colère qui montait au sein de tous ces gens restés en rade dans la nuit, comme nous, la violence des mots et des regards et la vulgarité du personnel au sol de Delta Airlines, et puis surtout le choc quand le préposé nous avait annoncé d’une voix faussement désolée qu’ils ne pouvaient nous garantir un retour sur Houston que le mardi matin. Nous étions samedi soir. Et ils ne pouvaient même pas nous trouver de logement pour la nuit, car tous les hôtels de la ville étaient bondés à cause de la course de Nascar Racing du week-end. Bien notre chance !

En nous efforçant de garder notre calme, nous avions tenté de faire comprendre au préposé de service tout notre désarroi. Deux jours et trois nuits d’attente, avec trois enfants, et l’école qui recommençait le lendemain,  deux jours et trois nuits d’attente pour un vol de trois heures à peine, entre deux des plus grandes villes américaines, cela ressemblait à une mauvaise blague, à un cauchemar. Mais le type nous avait déclaré d’un ton indifférent que nous pouvions toujours essayer de nous plaindre auprès du service clientèle. Puis il avait ajouté que lui, il était fatigué, que cela faisait huit heures qu’il essayait de recaser des gens sur d’autres vols aux quatre coins des Etats-Unis et que ce n’était pas de sa faute si tous ces avions avaient été annulés ou détournés suite à des problèmes de météo. En clair, il voulait qu’on le laisse tranquille. Mais on ne s’était pas laissés décontenancer. Comme on insistait, il s’était mis, de mauvaise grâce, à tapoter nerveusement sur son clavier jusqu’à ce que, après de longues minutes, son imprimante se mette à crépiter des cartes d’embarquements pour le vol du lendemain, à 7 heures du matin. Mais notre joie avait été de courte durée car le gars nous avait déclaré, avec un brin de sadisme, qu’il ne fallait pas se faire d’illusions, qu’on avait vraiment très peu de chance de pouvoir embarquer, surtout à cinq, le vol étant déjà surbooké. Et si on voulait bien dégager le passage, qu’il puisse s’occuper de la personne suivante dans la file, merci ! Devant tant d’arrogance et de cynisme, nous en était restés sans voix, Catherine et moi, comme tétanisés.

Dans l’aéroport, c’était le chaos. Les passagers et le personnel au sol s’énervaient, s’injuriaient, s’invectivaient. Une dame nous avait proposé de co-signer une lettre de plainte qu’elle comptait adresser à un Sénateur de l’état de Géorgie de ses amis. Mais quand elle avait compris que nous n’étions pas des électeurs américains, elle nous avait plantés là, sans un mot. Un peu plus tard, un préposé de l’aéroport avait largué un grand carton contenant des nécessaires de toilettes pour passer la nuit. En quelques secondes, le carton avait été pillé. De haute lutte, j’étais parvenu à en extraire cinq trousses.

La situation n’était guère brillante. Il était près de minuit, les enfants étaient affalés sur les sièges de l’aéroport, épuisés, affamés et découragés. Nous valises étaient loin. Nous n’avions avec nous que quelques maigres bagages à main, sans aucun vêtement de rechange. Il nous fallait trouver un hôtel, même pour les quelques heures qui nous restait avant le vol du dimanche matin. J’avais appelé l’agence Travelocity, celle qui nous avait réservé le trip en Martinique pour les supplier de nous trouver un hôtel. Au bout du fil, le téléopérateur m’avait tout de suite annoncé, lui aussi, que tout était plein à Atlanta. Je l’avais supplié d’essayer quand même, au bord des larmes. Je crois que je me serais mis à genoux s’il avait été en face de moi. N’importe quel hôtel ferait l’affaire. Il m’avait mis en attente de longues minutes. Quand il avait repris la communication, il m’avait annoncé que tout ce qu’il avait pu nous dégotter, c’était le « New American Inn », ce trou infâme et répugnant. Bien sûr, il ne me l’avait pas présenté ainsi, mais à son expression, j’avais bien compris que ce ne serait pas le Hilton … Peu importait, tant que les enfants puissent prendre un peu de repos.

Et une demi-heure plus tard, un taxi nous larguait devant le comptoir de la réception de cet établissement. C’était une minuscule guérite, glauque, protégée de gros barreaux métalliques à la porte et aux fenêtres. Le réceptionniste, un Pakistanais, était lui-même abrité derrière un guichet pourvu de vitres pare-balle. Il fallait payer d’avance et c’était le double du tarif annoncé par Travelocity au téléphone. Mais nous n’avions guère le choix, et le réceptionniste le savait.

Passé trois heures, vaincue par la fatigue, Catherine avait fini par s’endormir elle aussi. C’était à ce moment que j’étais sorti sur la terrasse, car j’étais bien incapable de fermer l’œil. J’étais donc resté seul à veiller, hagard, en proie au plus vif découragement, à la colère, à l’indignation et à la honte. Oui, je sais, c’est bizarre, mais je me sentais honteux de ce qui nous arrivait. Je me sentais vaguement coupable d’avoir entrainé ma famille dans ce drame, je me culpabilisais de n’avoir pas été à la hauteur à l’aéroport, et je ne pouvais m’empêcher de penser avec angoisse à ce qui allait se passer si nous ne réussissions pas à prendre l’avion de 7 heures du matin.

A quatre heures et demie, le téléphone de la chambre avait sonné. Catherine réveillée en sursaut avait décroché. C’était une erreur. Une voix féminine avait raccroché aussitôt. Heureusement, les enfants dormaient encore. Profitant de ce sursis, j’avais pris une rapide douche dans la minuscule salle de bain de la chambre. L’eau était à peine tiède, mais cette douche, presque froide, m’avait revigoré. Puis, j’avais enfilé le t-shirt blanc « sky team » que contenait le kit de toilette reçu à l’aéroport quelques heures plus tôt. Le simple fait d’enfiler ce vêtement propre m’avait donné un tonus inattendu. Je me sentais presque frais.

Ensuite, j’avais achevé de réveiller tout mon petit monde, et à cinq heures quinze du matin, nous roulions en silence en taxi en direction de l’aéroport. Nous n’avions qu’une idée en tête : embarquer dans cet avion et rentrer tous ensemble à la maison. Nous avions cependant convenu que ce serait Julie qui embarquerait s’il n’y avait qu’une seule place, et puis Tom, école oblige. Ensuite ce serait moi, pour des raisons professionnelles évidentes. Si nécessaire, Catherine patienterait donc à Atlanta avec Luna, jusqu’au mardi.

Mais à notre arrivée à l’aéroport, tous nos espoirs avaient été instantanément anéantis. Le vol DL4893 du 18 mars à 7 heures du matin, à destination de Houston, était annulé. Tout simplement. L’immense tableau de l’aéroport d’Atlanta affichait une bonne centaine de vol, les premiers de la journée, et un seul parmi eux était annulé. Le nôtre ! La malchance s’acharnait sur nous.

J’avais croisé le regard de Catherine. Il disait la même chose que moi. En un instant, notre décision était prise. C’était celle de l’action. Nous avions décidé de reprendre les choses en main. Nous allions rentrer en voiture à Houston. Je ne savais pas très bien combien d’heures de route cela nous prendrait – Quatorze ? seize ? Vingt ? – mais cela n’avait pas d’importance. On allait le faire. Il fallait quitter cet endroit. Tous ensemble.

Et pour la troisième fois depuis la veille, nous nous étions retrouvés à arpenter le dédale des couloirs de l’aéroport, cette fois pour nous rendre aux comptoirs de location de voitures. Il était à peine six heures du matin. La plupart des guichets étaient encore fermés. Celui d’Hertz ouvrait précisément, et l’affaire avait été rondement menée. On avait choisi un modèle 4×4 spacieux, presque luxueux. Un Ford Escape. Cela ne pouvait mieux tomber, n’est-ce-pas ? « Escape » comme « s’échapper », c’était exactement ce que nous voulions faire …

Et moins de dix minutes plus tard, nous quittions le complexe aéroportuaire d’Atlanta. Catherine m’avait assisté durant les premières minutes afin de m’aider à trouver la bonne direction, ensuite elle m’avait demandé la permission de s’assoupir. A l’arrière, les enfants s’étaient endormis eux aussi, et je m’étais donc retrouvé à nouveau seul éveillé, perdu dans mes pensées, roulant dans la nuit noire en direction du Sud Ouest. Dans ma tête, les images des derniers événements se succédaient, et une nouvelle angoisse m’étreignait. N’étions nous pas en train de commettre une folie, celle de nous lancer dans un aussi long périple, après une nuit sans sommeil ?

Les trois ou quatre premières heures m’avaient effectivement paru interminables. Ces autoroutes américaines le long lesquelles on se traine à du 110 à l’heure sont ennuyeuses à mourir.  Et mes paupières devenaient de plus en plus lourdes. Catherine m’avait bientôt succédé au volant. Et à mon tour, je m’étais endormi, cinq ou dix minutes tout au plus, mais cela avait suffi à me redonner des forces. Avec le jour qui s’était levé, notre moral était revenu au beau fixe. Nous nous sentions tous les cinq transportés de joie à l’idée de rentrer chez nous ! Lors d’un arrêt dans une station, nous avions acheté une carte routière détaillée avec les distances et les villes, et Tom s’amusait à contrôler notre progression et évaluer notre situation par rapport au timing que nous nous étions fixés. En traversant les états de Géorgie, d’Alabama, du Mississipi, de Louisiane pour enfin arriver au Texas, nous nous sentions un peu l’âme des pionniers du Far West. Notre Ford Escape était notre coursier et nous partions à la conquête de l’Ouest.

Etonnamment, je garde un bon souvenir de ce voyage retour. J’ai adoré conduire cette magnifique voiture et tout le long du trajet, un véritable sentiment de solidarité et de convivialité nous habitait. Nous rentrions tous ensemble. Nous formions une famille solidaire et unie, et c’était cela qui importait.

Finalement, nous sommes arrivés à Houston vers 7 heures du soir. Je pense qu’on a dû mettre environ quatorze heures pour rentrer, compte tenu du décalage horaire. Nous nous sommes même permis un petit arrêt d’une heure pour déguster des écrevisses à Lafayette, en Louisiane !

Mais je n’oublierai jamais cette nuit blanche à Atlanta et je promets ici solennellement que jamais plus je ne volerai sur les lignes de Delta Airlines. Je ne pourrai jamais leur pardonner de nous avoir abandonnés en plein nuit, avec femme et enfants, sans un mot d’excuse, et avec tellement d’arrogance et de dédain.

Bien entendu, j’ai introduit une plainte en bonne et due forme. Elle suit son cours. À l’heure où j’écris ces lignes, trois mois se sont passés, et je n’ai encore reçu qu’un simple accusé de réception et une demande de justificatifs de toutes nos dépenses. Je crois que cela prendra longtemps pour obtenir compensation, mais je serai patient. Très patient …

Une réponse à « Sleepless in Atlanta (nuit blanche à Atlanta) »

  1. Avatar de A et R Müller
    A et R Müller

    Super !!!
    Catherine

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