Engagez-vous qu’ils disaient…

J’ai pris la photo ci-contre dans l’aéroport George Bush Intercontinental de Houston; je le traversais à grandes enjambées parce que j’étais un peu à la bourre, comme d’habitude. Mais quand j’ai vu cette affiche, je me suis arrêté net, et sans hésiter j’ai sorti mon Kodak de mon sac et je l’ai mitraillée. Je n’arrivais pas à y croire. Et aujourd’hui, que je me décide à en parler, je n’arrive toujours pas à y croire. Cette photo ressemble à une mauvaise plaisanterie, une caricature sarcastique, une parodie d’un goût douteux.

Le thème est vieux comme le monde : celui de la métamorphose,  » avant / après « .

Coté gauche, la jeunesse branchée, satisfaite et contente d’elle, celle de l’Amérique qui gagne, représentée par cinq jeunes gens insouciants, affichant un large sourire Ultra Brite, tellement forcé qu’on dirait qu’on leur a collé une fausse bouche. C’est l’archétype de la jeunesse dorée, de l’élite à venir, très politiquement correct avec, à l’avant plan le beau male baraqué WASP (white anglo-saxon protestant), à sa gauche un grand noir au crane rasé (on dirait le même qui pose pour les pubs Viagra), à sa droite une petite hispanique sympa, et à l’arrière plan l’Asiatique et le Rouquin catholique irlandais de service. Toute l’Amérique d’avant 9/11 résumée en une photo : heureuse et décontractée, sûre de son avenir, l’Amérique des lendemains qui chantent et des good old boys (and girls). Et en dessous la mention  » Citizen  » (citoyen).

Coté droit, en vis en vis, on retrouve les mêmes personnages, mais en uniforme militaire cette fois. Avec la mention  » Soldier  » (soldat) Changement de décor et d’ambiance. Attention, achtung ! Garde à vous ! Fini de rire, mes lascars ! L’oncle Sam a besoin de vous. Les good old boys ont remisé leur sourire  » Pepsodent-on-ne-peut-plus-blanc  » pour des jours meilleurs et les voilà, sérieux comme des papes, droit comme des I, gravissimes. On les devine les fesses serrées dans leurs pantalons kaki, un peu constipés aux entournures, mais tout pénétrés de leur devoir patriotique, si sûrs que le monde est à sauver. Et qu’ils vont le faire.

Le message est clair : Engagez-vous ! La nation a besoin de vous. C’est donc comme cela qu’on recrute des jeunes soldats, ici aux States. C’est fou, non ? Le message est peut-être clair, mais j’ai quand même des doutes qu’il puisse faire mouche. Si vous voulez mon avis, l’armée américaine aurait grand besoin d’un conseiller en communication et marketing. En tous cas, moi, cette photo me glace le sang dans les veines. Quand je la vois, je me dis que  » citizen « , c’est bien aussi, après tout. Et je ne suis pas le seul. Je l’ai montrée à mon petit Tom (13 ans), il a pointé du doigt vers le côté  » soldier  » et m’a demandé, le regard inquiet :  » Dis, je ne devrai pas y aller, hein papa  » ? Oui, je pense que la communication n’est pas au point chez nos amis ricains. Comment on fait, chez nous, pour attirer des nouvelles recrues? Un jeune bronzé dans un 4×4 en pleine forêt tropicale, lors d’une mission humanitaire ? Ou un bidasse au bar des sous-officiers, une Stella dans la main gauche, et la droite glissée sous la jupette de l’adjudante ? Je ne sais pas, mais en tous cas, ce qui est sûr c’est que l’armée belge ne ferait pas le plein avec des affiches de ce type, croyez-moi !

Mais pour en revenir à l’Amérique, elle m’inquiète beaucoup dans ses dérives militaristes. Il y a quelques temps, j’avais emmené les enfants au grand stade de Houston pour ce qui aurait dû être une grande fête du football. Ronaldinho et ses petits copains du Barça (l’équipe de football de Barcelone) était en tournée d’exhibition. Ils jouaient contre l’équipe championne du Mexique (Club America). Et en avant première, la toute nouvelle équipe de Houston était opposée au Galaxy de Los Angeles. C’était la première fois qu’on allait au foot depuis qu’on était à Houston et je dois dire qu’on avait été emballés dès le premier match. L’équipe de Houston nous avait séduits ! Pourtant, ils venaient à peine de débuter en Major League Soccer (la première division américaine), ils se cherchaient encore un public à l’époque, car l’équipe venait d’être rachetée à San Diego, transplantée à Houston et rebaptisée les  » Dynamos « . Et oui, c’est ça l’Amérique! Tout s’achète et tout se vend … Enfin, bref ! Entre temps, je dois dire que les Dynamos ont fait du chemin et sont devenus champion des USA et, à l’heure où j’écris ces lignes ils se préparent à jouer les Play off pour devenir champions pour la deuxième année consécutive. 

Mais bon, j’en reviens à mon sujet. Entre les deux matches, on avait eu droit à un entracte d’un goût douteux et d’une tristesse infinie, si vous voulez mon avis. Ils n’avaient rien trouvé de mieux que de faire monter sur le terrain un petit groupe de futurs soldats fraîchement recrutés qui allaient prêter allégeance à l’armée américaine devant 70.000 spectateurs marris. Les jeunes gars (pas de filles dans le groupe, faut croire comme je le disais plus haut que la pub n’avait pas fait mouche chez les nénettes) étaient tous habillés de noir et avaient été placés en rang face à la tribune centrale dans laquelle nous nous trouvions. Devant eux, un adjudant de mes fesses, comme dit Brel dans la chanson, les avait d’abord fait gesticuler en aboyant quelques ordres primaires, puis les avaient harangués sur le thème du devoir sacré, de la discipline et de la grandeur de l’armée. Moi, j’étais tétanisé. Je suivais tout cela avec mes jumelles. Et en y regardant de près, je puis vous dire qu’ils étaient tous vachement colorés, les futurs petits soldats. Tous noirs ou hispaniques. On était loin de la jeunesse dorée de la photo  » citizen / soldier « , croyez moi. Plutôt des jeunes des banlieues, attirés par les promesses faciles de financement de leurs études universitaires, une fois leur service achevé, ou tout simplement des jeunes désœuvrés, paumés, à la poursuite d’un grand rêve à l’américaine. A la fin de cette triste mascarade, ils avaient dû, l’un après l’autre, prêter serment devant un stade comble qui se demandait si c’était du lard et du cochon. Si nous avions assisté à un match des Houston Texans (l’équipe de football américain de Houston), je suis sur que le public aurait apprécié ce type de divertissement, et applaudi à tout rompre. Mais là, l’ambiance dans le stade était glaciale, à peine s’il y avait eu quelques timides applaudissements. Il faut dire que la toute grosse majorité des spectateurs était hispanique ou européenne, venue là pour faire la fête à Ronaldinho et à ses copains, pas du tout pour assister à un spectacle de propagande militariste.

Le spectacle désolent s’était terminé en queue de poison, les jeunes gars étaient rentrés dans les vestiaires dans un silence macabre, et moi je me sentais tout tristounet en pensant que ces types allaient sans doute se retrouver sous peu sur le sol irakien ou afghan, ou dieu sait dans quelle autre démocratie-minute imaginée par un apprenti sorcier dans le confort de son bureau de Washington.

Heureusement, l’intermède militaire avait été vite oublié lorsque Ronaldinho, Messi, Van Bommel et consorts avaient fait leur entrée sur le terrain. Le spectacle était grandiose, le ballon virevoltait d’un côté à l’autre du terrain à une vitesse folle. A la surprise générale, Barcelone avait été malmené par les Mexicains, qui menaient encore 4-2 à cinq minutes de la fin.

C’était à ce moment qu’on avait quitté le stade, malgré les protestations de Tom et Julie. C’est que je ne voulais pas me retrouver coincé dans les embouteillages monstres de l’après-match. Plus tard dans la soirée, on avait appris que le Barça avait égalisé dans les toutes dernières secondes, grâce notamment à un coup de génie de Ronaldinho. Cela m’avait fait plaisir pour lui, car il m’avait vraiment séduit, non seulement par son jeu, mais davantage encore par son sourire et sa simplicité. Il y avait tellement de chaleur et de sincérité qui transparaissait dans son sourire. Pourtant là où il est aujourd’hui, il pourrait vraiment se permettre de regarder tout le monde de très haut… Ça, c’est un vrai sourire ! On devrait peut-être suggérer à l’armée américaine de l’engager pour ses prochaines affiches de marketing…  😉

Une réponse à « Engagez-vous, qu’ils disaient ! »

  1. Avatar de chantalhemroulle
    chantalhemroulle

    B…..de M…..il m’avait échappé celui là….!!!
    Et c’est ma copine micheline qui me l’a pointée….je veux parler de l’affiche…et du commentaire que tu en fais …..il manque juste en asterisque ,en petits caractères ,comme dans les contrats d’assurance ….un encart quoi ,le « stade 3 » de la métamorphose du jeune wasp :une belle housse et un drapeau américain plié en beau petit coussinet triangulaire….
    Encore 1 fois bravo pour la narration!
    PS:c’est un dimanche tout gris où j’en profite pour feuilleter votre road book!!bisous!!

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