Cet après-midi là, j’avais emmené toute la famille à Old Town Spring, un de ces charmants petits villages texans typiques, dont l’inévitable « Main Street » est constituée d’une enfilade de petites maisonnettes colorées de style victorien avec leur petit deck coloré en bois de séquoia. Chaque boutique regorge de trésors pour touristes et badauds : broderies, quilts, dentelles, coussins, linge de table et de cuisine et autres fanfreluches, artisanat indien et mexicains, articles pour pêcheurs et chasseurs, greniers de grand-mères au parfum suranné, bougies, pots-pourris, crucifix et autres bondieuseries, bijoux chic et choc, objets cultes pour fans de clubs sportifs et anciens d’universités, snacks et délicatesses tex-mex, sans oublier bien sûr l’incontournable « Texas Store », véritable caverne d’alibaba pour l’amateur de souvenirs au label texan, avec son incroyable éventail d’objets les plus hétéroclites aux couleurs bleu blanc rouge, à la bannière lone star et aux formes du Texas.
Depuis quelques temps, je suis attiré comme un aimant par ce genre de boutiques.
Ce jour-là donc, j’étais appuyé contre un comptoir dont la vitrine proposait une impressionnante collection de boucles de ceinture western argentées, larges comme la paume de ma main, sur lesquelles on retrouvait les principaux symboles texans, à commencer bien évidemment par le label, la carte, le drapeau et l’étoile du Texas, l’armadillo, le drapeau des confédérés, ainsi que tous les symboles classiques des westerns : cowboys, indiens, chevaux, vaches, derricks, diligences, colts, étoiles de shérif et j’en passe. La boucle qui retenait particulièrement mon attention représentait un décor de ranch, avec des cow boys à l’ouvrage en arrière plan, un crane de vache Longhorn en relief à l’avant plan, le tout surplombé de deux drapeaux texans en couleur, de part et d’autre. Objet de toute beauté. J’étais littéralement fasciné.
C’était à ce moment que ma douce et tendre s’était approchée, curieuse comme une fouine, et se demandant, j’en suis sur, ce qui pouvait bien retenir ainsi mon attention. « Superbe, non ? », lui avais-je demandé en désignant la boucle western, objet de ma fascination. Ses yeux inquisiteurs étaient passés alternativement de la boucle en question à moi, et son expression intriguée avait rapidement fait place à une moue rébarbative. Elle avait exhalé un long soupir avant de lâcher, sur un ton malicieux « C’est absolument hideux, tu ne vas quand même pas acheter ça, j’espère ? », puis s’en était allée, me laissant pantois, partagé entre incompréhension et indignation.
Manifestement, nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Ma petite Catherine est réputée avisée et modérée. Son jugement aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Quelque chose n’allait pas chez moi. Mais ce n’était que bien plus tard que j’avais pu mettre un nom sur le mal qui me rongeait : le STOIC ou Syndrome Texan Obsessionnel Impulsif Caractérisé, plus connu auprès du grand public sous le nom de « Texas Mania ». Mais, j’avais d’abord refusé de voir la réalité en face et je n’y avais guère prêté attention.
Evidemment, les symptômes s’étaient répétés peu après, la crise était même devenue plus aigue. Début septembre, j’étais allé passer un week-end avec mon petit Tom à Fort Worth, ma ville texane favorite. On y présentait une exposition sur la série culte « Star Wars » de Georges Lucas, au Musée des Sciences et, comme mon petit bonhomme est un fan, je lui avais offert ce week-end rien qu’à nous deux pour son anniversaire : le samedi au quartier cowboy de la ville, avec dîner dans un Steak House et rodéo en apothéose, une nuit à l’hôtel, et le lendemain visite de l’expo « Star Wars ». Mon Loulou était aux anges. J’en profite tant qu’il me trouve encore cool, je sais bien que cela ne durera pas éternellement. Tôt ou tard, il finira par dire à ses copains « My dad sucks ! » Mais, bref ! Alors que nous flânions dans le quartier des stockyards, je n’avais pas pu résister à un superbe Stetson dans un magasin western de la ville. Et c’est ainsi que j’avais pu assister ce soir-là, pour la première fois de ma vie (et sans doute aussi la dernière) à un rodéo en chapeau. C’est très différent, croyez moi. J’ai fait le rodéo de Houston au moins trois fois, mais sans chapeau. Cela n’a rien à voir. Cette fois, je communiais véritablement avec les gars qui s’accrochaient avec l’énergie du désespoir sur le dos des taureaux d’une tonne déchainés et furibards ou avec ceux qui rebondissaient comme mus par des ressorts sur le dos des broncos en furie, retenus par la seule force de leur poignet enroulé autour de la rêne. Je dois dire que j’étais très fier de mon chapeau, cela m’avait juste embêté un peu que j’aie du l’ôter une première fois au moment de la prière et puis une nouvelle fois lors de l’hymne national américain. Mais bon, je respecte. Il n’y rien de mal à croire en Dieu ni à être fier de son pays, après tout… Bref ! En un soir, j’étais devenu un vrai cow-boy. Le soir, à l’hôtel, j’avais pris mon bain avec mon chapeau, sous le regard amusé de mon petit Loulou, et je l’avais même gardé pour dormir.
De retour à Houston, l’imminence de notre départ se faisant plus pressante, le phénomène n‘avait fait que s’amplifier. J’avais successivement craqué pour un magnifique crane de vache Longhorn, une roue de chariot authentique de la conquête de l’ouest, avec son bois vermoulu, son axe métallique rouillé et sa bande de cerclage métallique, ainsi que pour plusieurs plaques décoratives en bois affichant « Welcome to Texas », « Howdy » ou encore « Welcome to the land of saddle – ‘n – horses », sans oublier une superbe plaque ronde en fer forgé représentant deux cow-boys en plein exercice de tie down roping (discipline qui consiste à attraper un veau au lasso). La classe ! Mais le clou de ma collection, c’est un jeu d’échec : Les cowboys contre les indiens, of course ! Un objet magistral. Un plateau de jeu en verre épais comme mon pouce, soutenu aux quatre coins par de fougueux étalons, et puis les deux armées qui se font face. Chaque pièce mesure au moins 12 centimètres, et cela va jusqu’à 15 pour les chefs et cheftaines, les cavaliers et les tours. L’objet rarissime que tous vont m’envier, j’en suis sûr. Enfin, tous, peut-être pas. Ma douce et tendre, décidément très sarcastique par les temps qui courent, avait ironisé sur le fait qu’il allait nous falloir une pièce spéciale dans notre futur appartement de New Delhi, rien que pour exposer le jeu ; elle avait également qualifié les pièces en argile, peinte à la main, de « kitch ». Oui, vous avez bien lu. Mais je ne lui en veux pas du tout, je sais qu’un jour elle me rejoindra dans ma passion et que je la surprendrai à épousseter amoureusement les petits sujets.
Mais le plus dur pour elle, cela aura certainement été d’accepter l’idée que j’achète des bottes de cow-boy usagées. C’est que j’en voulais de vraies, usées et élimées par un cow-boy au contact rugueux du poil de son cheval. Pas question évidemment d’acheter des bottes neuves et blinquantes de chez Cavender’s Boots, qu’on dirait du skaï tellement elles sont brillantes. En plus, la mode actuellement chez les cow-boys est aux boots pointues à l’extrême, et moi je trouve ça plutôt moche et pas très viril. Bref, je me suis donc rendu au « Texas Junk », le magasin de Houston spécialisé dans le brol en tous genre, endroit magiques pour tous les amateurs et professionnels de décors de théâtre et de cinéma à Houston, et j’y ai effectivement trouvé mon bonheur : des boots à 55 $, passablement usées mais quand même encore très présentables et qui sentent encore la bonne odeur du cuir. Je les ai désinfectées au Sanytol et j’ai passé une bonne heure à les cirer amoureusement, et voilà, j’ai eu un succès fou à la soirée western que nos amis Yves et Claudine ont organisé pour notre départ à Catherine et moi, début novembre. Avec les 4 ou cinq centimètres que j’ai gagnés, j’avais l’impression de regarder tout le monde de haut (c’était une impression, évidemment !), mais cela m’a donné tellement d’assurance que j’ai trouvé le courage de chanter la chanson d’Aznavour « On se reverra un jour ou l’autre » à cappella. Tout le monde a repris en chœur et c’était sublime. Comme quoi, un beau chapeau et de belles bottes, cela vous change un homme ! Cette soirée d’adieu sur le thème cow-boy restera à jamais gravée dans ma mémoire. Nos amis nous ont offert une belle coupe d’amitié, de jolis cadeaux, parmi lesquels un bolo du Nouveau Mexique pour moi. J’ai fait un petit discours sur un ton sarcastique, histoire de masquer mon trouble et en me plaignant de n’avoir pas encore d’éperons pour compléter ma panoplie du parfait petit cow-boy, et miracle, trois jours plus tard, ils étaient là devant moi, mes éperons. Si ce n’est pas de l’amitié cela, alors je ne sais pas ce qu’il vous faut ! Tout ceci prouve une chose en tous cas, c’est que mes amis prennent mon état très au sérieux.
D’ailleurs, je ne suis pas du tout inquiet. Ce n’est pas la première fois que je suis atteint par ce type de trouble comportemental et obsessionnel. Cela se soigne très bien et ne laisse presque pas de trace. La dernière fois, c’était en Chine. Il s’agissait alors du SCOIC, le Syndrome Chinois Obsessionnel Impulsif Caractérisé, le cousin du STOIC. Il se manifestait par une attirance incontrôlée pour les lanternes chinoises. Il touchait la plupart des expatriés après cinq ou six années en Chine. Quand on en était frappé, c’était simple : il fallait plier bagage au plus vite ou consulter un psy. Les deux c’était encore mieux. La différence, c’est qu’à l’époque Catherine et moi avions été atteint tous les deux, de concert et de plein fouet. Nous communions dans le SCOIC. On n’avait pas consulté de psy, mais on avait quitté la Chine en catastrophe. On n’a pas vraiment gardé de séquelles, ou si peu. En fait, on a toujours une lanterne chinoise dans la maison. Sa couleur rouge vive et sa forme ronde et bombée continue de nous rassurer, elle est comme une bouée de sauvetage intemporelle qui nous relie spirituellement à la Chine.
Pour ce qui est du Texas, je n’ai pas l’intention d’aller consulter non plus. Après tout, je pars dans quelques jours et je me dis que l’Inde aura vite fait de rééquilibrer mes chakras. Et en cas de rechute, quand j’aurai le mal du Texas, je me glisserai subrepticement la nuit dans le débarras, j’ouvrirai le grand coffre à souvenir, j’en sortirai le crane de vache Longhorn et je le serrai très fort dans mes bras. Je suis sur que cela apaisera toutes mes angoisses en me rappelant le bon temps du Texas et de tous les amis que j’ai laissés là-bas. 🙂



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