Traffic JamTout commence mal, dès mon arrivée à l’aéroport international Indira Gandhi de New Delhi. L’avion de Jet Airways atterrit sur le tarmac avec une bonne demi-heure de retard. Il est passé minuit quand je débarque sur le sol indien. Et puis, la longue attente des bagages commence. Interminable. Une fois de plus, je me retrouve parmi les derniers à attendre le long du carrousel à bagages. Le bagagiste a commencé à ranger sur le côté les valises qui tournaient en rond depuis une bonne demi-heure. Le carrousel est presque vide, à présent. J’imagine déjà le pire. Le pire, c’est-à-dire moi dans cette ville inconnue, sans autre bagage que ma petite valise à main, le chauffeur de l’hôtel qui a certainement dû rentrer chez lui, bredouille, en se disant que j’avais raté l’avion (il est passé une heure du matin, maintenant), et vous allez voir que je vais me retrouver dans un taxi malodorant dont le chauffeur va m’extorquer une fortune pour me conduire à l’hôtel. Bref, le scénario catastrophe. Et alors que je m’apprête à me rendre au comptoir des réclamations, mes deux valises apparaissent enfin sur le tapis roulant. Ouf ! Sauvé ! Je me sens à la fois soulagé et en rage. Mais où ont-elles bien pu rester tout ce temps ???

Enfin bref, pas le temps d’introduire une réclamation en dix exemplaires ! Je les empoigne, les cale sur le chariot brinquebalant et fonce vers la sortie. Pas un regard aux douaniers (ils ne vont quand même pas m’embêter, ceux-là, je ne suis pas d’humeur !) et puis je traverse au pas de course la file interminable des voituriers d’hôtels et des guides touristiques venus chercher des clients. Quel brouhaha ! Quelle tension. Ils me tendent sous le nez leurs pancartes colorées sur lesquelles des noms étrangers sont inscrits en gros caractères. En me frayant un passage, je cherche désespérément du regard après mon nom. Et ce n’est que tout au bout de la file que je le découvre enfin, mal orthographié, bien sûr, mais JaenPiere Mufler, cela ne peut être que moi, y a pas photo ! Je fais signe au Monsieur qu’il a trouvé son client. Il disparait un moment derrière la foule venue attendre des passagers, et puis un instant plus tard, je sens une main agripper mon chariot. Au bout de la main, il y a mon bonhomme qui fonce à présent vers la sortie de l’aéroport en poussant mon chariot devant lui comme s’il avait tous les diables à ses trousses. Evidemment, je peux le comprendre : il est 1h30 du matin. Autour de moi, c’est la cohue, et pendant un moment, je redoute que mon chauffeur ne m’ait semé. Mince, je ne sais déjà plus à quoi il ressemble. Je l’ai à peine aperçu… Peau brune, cheveux noirs, vêtements sombres. Je suis bien avancé, avec cela. Et s’il s’était tiré avec mes valises ? Ah, je l’aperçois, là-bas, il m’attend nerveusement. Visiblement, lui me reconnait très bien.

On débouche au-dehors, et c’est le choc, terrible. Les abords de l’aéroport sont plongés dans un brouillard nauséabond. L’odeur des gaz d’échappement se mêle à celle de la transpiration humaine de cette foule grouillante qui dérive vers les parkings en masse compacte telle un iceberg dérivant vers la banquise. Je me sens oppressé, j’ai l’impression que mes poumons vont se bloquer sur place. Le chaos est indescriptible. Des véhicules à deux, trois ou quatre roues rivalisent d’audace pour se frayer un passage dans la foule, dans un concert de klaxons et un vrombissement de moteurs. Je suis malade. Bon dieu, qu’est-ce que je fous ici. Je veux rentrer chez moi ! Mais c’est où chez moi ????

A grand peine, j’ai rejoint mon chauffeur. Des porteurs lui ont arraché le chariot à bagages des mains et les installent dans le coffre. Ils sont deux et foncent sur moi comme des aigles sur leur proie, la main tendue. Je vide mes poches des quelques Euro cents et des quelques pennies qui me restaient. Cela n’a pas l’air de leur plaire. Oh, mais ils ne sont pas du tout contents : « Paper money » qu’ils disent. Paper money ? Pas question, mes gaillards, je n’ai que de grosses coupures sur moi, et puis je ne vous ai rien demandé après tout. Je m’engouffre dans la voiture et fait signe au chauffeur de démarrer

Il est près de deux heures du matin, mais le trafic est si dense qu’on est presque à l’arrêt. Nous roulons pare-choc contre pare-choc. Mon chauffeur n’a rien trouvé de mieux que de s’en griller une et a ouvert les fenêtres pour jeter ses cendres de cigarette, tout cela au beau milieu d’une nuée de camions énormes, véritables épaves roulantes, qui nous crachent leur gaz d’échappement en plein visage. Si ça continue, je vais mourir asphyxié sur le siège arrière de la voiture. Ces gros camions n’ont le droit de pénétrer en ville qu’après dix heures du soir, c’est bien ma chance. A l’arrière, ils ont peint des slogans tels que « keep distance » (gardez vos distances) et « horn please » (klaxonnez svp). Je ne sais pas comment on pourrait garder ses distances. On roule au pas et roue dans roue à cinq de front. Par contre, pour ce qui est de klaxonner, alors là, il n’y a pas de problème. Mon chauffeur, c’est un adepte, un fanatique je dirais même. Il en use et en abuse. Je me dis que cela doit sans doute le soulager de s’exciter ainsi sur son klaxon, c’est peut-être sa façon à lui d’évacuer son trop plein de stress après 12 heures de conduite non stop dans ces embouteillages monstres.

Sous les faibles halos de quelques projecteurs, nous traversons un décor surréaliste et lugubre : un interminable chantier autoroutier en construction (une voie surélevée). Dans la pénombre, on dirait que le chantier est à l’abandon, il y a des gravas partout, la voie surélevée est béante par endroits, çà et là des piliers fantomatiques isolés semblent être sortis de terre comme des mauvaises herbes, des trous immenses défoncent la chaussée et obligent le trafic à se déporter tantôt à gauche, tantôt à droite. C’est le chaos. Le long de la route, le décor est sinistre également: des hôtels minables pour voyageurs sinistrés, des chiens errants, de pauvres malheureux qui dorment sur le bas côté, des étoles de marchands en lambeaux, et partout, omniprésente,  la crasse et la saleté. C’est ici que je vais vivre moi ? Je n’arrive pas à y croire. Soudain, je sursaute sur ma banquette arrière. Un mendiant décharné et édenté vient de toquer à ma fenêtre. Je ne l’avais pas vu venir. Vision de cauchemar. Nous sommes à l’arrêt. Je lui fais signe de s’en aller, mais il reste là, imperturbable, et continue de toquer à ma fenêtre, les mains jointes, dodelinant la tête dans une supplique pathétique. Oh seigneur, faites qu’il s’en aille. Je mets ma main sur le coté de ma tète pour ne plus le voir. Que je suis lâche !

Vers deux heures trente du matin, nous arrivons enfin à l’hôtel Icon villa. C’est ce que mon assistante à pu dégoter de mieux avec mon petit budget. Je l’avais visité lors de mon voyage de reconnaissance, et dans la lumière du jour, il m’avait semblé propre et confortable. Dans la pénombre, il m’apparait soudain vétuste et inhospitalier. Le patron m’a accompagné dans la chambre pour me faire signer le registre et me demande si je veux une collation. Je jette un coup d’œil rapide au menu et commande une soupe tomate, sans enthousiasme, car je n’ai pas faim. Je lui demande s’il peut me montrer la connexion internet. Il n’est pas contre, mais il préférait remettre cela à demain matin si cela ne me dérange pas trop, mais je le foudroie du regard. Pas question : je n’ai qu’une idée en tête, me connecter sur skype et rassurer Catherine et Julie sur mon arrivée. Bon, c’est d’accord, il va appeler l’ingénieur sur le champ et s’en va. La soupe arrive bien avant l’ingénieur. Elle est brulante et pimentée à mort. Je crache du feu ! Impossible de boire ce breuvage. Mince, si toute leur cuisine est comme cela à Delhi, je vais être au régime forcé, c’est sûr.

Enfin, le gars arrive. Il est en shalwar kamiz (chemise ample et pantalon bouffant, genre pyjama). Il entre en se raclant la gorge, se frictionne le pubis avec énergie d’une main et se gratte le nez de l’autre. Il n’a pas l’air content du tout, et au fond je le comprends bien. On n’a pas idée de déranger les gens à deux heures trente du matin pour une connexion internet, n’est-ce pas ? Oui, mais voilà, pour moi, comte tenu du décalage horaire, il n’est que dix heures du soir et puis j’ai besoin de skyper. Skyper ? Et bien, je crois que vais être de la revue, comme aurait dit mon Joli-Papa s’il était toujours de ce monde. En effet, je vois mon gaillard, toujours en train de se racler la gorge, qui déconnecte le câble de l’appareil de téléphone et le pluge à mon laptop. Mince, c’est la préhistoire ici. Une connexion « dial up », je n’avais plus vu cela depuis dix ans. Bref ! Entre temps, mon ingénieur a fini d’installer les paramètres de la connexion et me demande de la tester. Sans trop y croire, je clique sur l’icône skype, mon ordinateur fait « ti-tu-tu-tu-tu-tu-tu » et puis soudain, miracle, voila que j’entends les voix de Catherine (à Houston) et de Julie (en Belgique) sortir de mon laptop. Dans le contexte, c’est surréaliste ! Elles s’étaient mises en conférence et attendaient mon appel, sans doute depuis des heures. Je leur explique qu’elles ne doivent surtout pas brancher leurs cameras, sinon la connexion va se planter, c’est sûr, et je vais pour leur raconter mes aventures, ou plutôt mes mésaventures, mais les voilà qui éclatent de rire. Renseignement pris, il parait que ma voix est toute déformée à la réception, comme si je parlais en super ralenti. Forcément avec une connexion « dial up », c’est déjà un miracle qu’on puisse s’entendre. On se dit l’essentiel, puis on arrête là, car la communication tourne à la catastrophe. Moi je parle comme un disque 45 tours qu’on aurait mis en 33 tours, et elles, je les entends par bribes entrecoupées de « pssshhh », de « ffrrrrr » et de « ccrrrr ». Enfin, l’essentiel est qu’elle me sachent bien arrivé.

Sans même ouvrir mes valises, je me laisse tomber sur le lit, en proie au plus vif découragement. Qu’est-ce que je fous ici : toujours cette question lancinante, qui revient dans ma tète. J’ingurgite un somnifère, histoire d’oublier tout cela, et pour le plus longtemps possible. Mais malgré la fatigue et la tension, j’arrive à peine à fermer l’œil de la nuit. Dans les couloirs de l’hôtel, il me semble que les gens  hurlent, et puis il y a l’ascenseur. Il est équipé d’un rideau métallique à l’ancienne et à chaque fois que celui-ci n’est pas complètement refermé (ce qui arrive systématiquement à chaque fois que quelqu’un sort de l’ascenseur), une petite musiquette électronique retentit, extrêmement énervante. C’est le genre de musique des cartes électroniques que vous envoyez à Noël ou à la nouvelle année à vos pires ennemis. La mélodie, c’est « Love me tender » d’Elvis Presley. Ma chambre est située juste en face de l’ascenseur, donc j’ai eu toute la nuit pour l’identifier.

A sept heures du matin, je suis complètement réveillé, le bruit de la musiquette est largement couvert par celui du trafic devant ma fenêtre. Ce n’est pas possible, je dois me trouver devant une autoroute. Je me lève et, en titubant, me dirige vers la fenêtre. Et bien non, ce n’est pas une autoroute, mais c’est presque aussi bruyant : sous mon balcon, j’ai droit à une aubade de pétarade et de klaxons à vous réveiller un mort. Je me sens moche et nauséeux. Ma première journée de travail à New Delhi se présente sous les meilleurs auspices… 😦

6 réponses à « New Delhi, bordel de m… »

  1. Coucou, Jean-Pierre,

    Cela a fait longtemps. Alors, comme d’hab, tu commences ton aventure tout seul dans ce jungle de l’autre côté de la montagne.

    Je serai à New Delhi pour le boulot mars prochain. Puisque je ne suis pas sûr ma réaction de ce nouveau pays, j’ai choisi d’y rester une semaine au lieu de deux. Voilà, tu m’as quasiment peint l’imagine de mes séjours qui confirme mon « wise » choix!

    Mais, bon, malgré tout, ce sera un grand plaisir si je pourrai te voir à New Delhi. Et quand la famille te rejoindra?

    En attendant, joyeux Noël et passe de très bonnes fêtes de fin d’année!

    Camille

  2. Il y a des moments où l’on voudrait se réveiller et pouvoir se dire : ouf! quel cauchemar!hein,JP?
    Heureusement, au moment où je lis tout ça,tout va déjà bcp mieux pour toi , puisque le père Noël t’a apporté de jolis cadeaux:2 belles blondes,un charmant gamin et une pétillante petite brunette.Te voilà sauvé! et pret à conquérir l’Inde avec ta maestria habituelle.
    Joyeux Noël et Bonne Année au Clan reconstitué!Enfin!

  3. Avatar de laurence sebeyran
    laurence sebeyran

    et on se plaint de la 10 !!!! vous rigolez j’espere ..c’est le Paradis a cote !! ca fait bien plaisir en tout cas de vous voir tous ensemble bonne chance a vous vous restez tj dans notre coeur..bisous Laurence.

  4. Merci pour ce beau récit qui me donne un avant gôut de se qui m’attend la semaine prochaine!

    Au plaisir de te voir à Delhi,
    Yaël

    1. Ah ! ah ! Rassure-toi, Yaël, nous avons un tout nouvel aéroport depuis les Jeux du CommonWealth …

  5. […] En quatrième et en cinquième position viennent Nirvana au-dessus du Gange (Un grand moment !) et New Delhi, bordel de m… (J’aurais voulu reprendre l’avion dans l’autre sens !). Puis, les 5 suivants : […]

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