move-007.jpgLe jeudi 8 février 2008, nous sommes à nouveau dans l’attente. Mais, cette fois, je ne suis pas seul dans l’appartement. Ma douce et tendre est avec moi et nous attendons notre conteneur. Youpie ! Après trois mois, ce n’est pas trop tôt ! A 9h30, on sonne à la porte. C’est Tej, notre chauffeur, qui vient nous informer que le camion est bloqué à quelques kilomètres d’ici, en raison de l’étroitesse des ruelles. Il faut que je me rende sur place pour assister à l’opération d’ouverture des scellés. Tej m’y conduit, et au détour d’un virage, je découvre le semi remorque immense, rangé sur le bas-côté d’une ruelle, immobile et inerte, tel une baleine échouée sur une plage. Je l’inspecte rapidement, il a l’air en bon état. Les lettres blanches « Evergreen » tranchent sur le vert éclatant. On m’informe qu’ils vont essayer de progresser encore, apparemment ils auraient découvert une voie d’accès pour se rapprocher de notre appartement. L’immense bahut se met en branle et progresse lentement. D’énormes branches basses entravent le passage, mais elles sont brisées nettes par le mastodonte, aussi facilement que s’il s’agissait de fétus de paille. Un coup d’œil derrière nous, et je constate l’hécatombe. C’est la désolation : des feuilles en pagaille, des branches arrachées jonchent le sol. Un vrai désastre…

Honteux, je marche un peu en avant d’un air faussement détaché, genre « Non, non, je ne connais pas ce camion ». Soudain, le voilà qui s’arrête net. Les choses se corsent : une masse de câbles pendants bloquent la route. Aie, aie aie ! On ne passera jamais ! Quoique … Un homme est sorti de la cabine et s’est juché au sommet du conteneur. Equipé d’unmove-011.jpg bâton, il tente de soulever les câbles alors que le camion s’est remis en route, très doucement. J’espère pour le gaillard qu’il n’y a pas de fils électriques dénudés parmi ces câbles. Le camion s’avance, l’homme s’arcboute et les soulève un à un. Puis un claquement sec retentit. Un des câbles a cédé. Oups ! Quelqu’un sera sans téléphone ou électricité aujourd’hui. Bah ! Ici on a l’habitude… En tous cas, l’obstacle est franchi, et le camion est reparti. On est maintenant très près de l’appartement, mais le truck se range à nouveau sur le bas-côté. Cette fois, c’est définitif. Pas la peine d’espérer aller plus loin : les deux derniers virages sont à angle droit et complètement obstrués par des voitures garées n’importe comment.

Un agent des douanes est arrivé sur place et fait sauter les scellés, coulisser le verrou et ouvre précautionnèrent le conteneur. Tout a l’air OK à première vue. Il est vraiment plein à craquer. Pourtant, quand je pense à tout ce qu’on a dû laisser à Houston … Mais déjà les premiers cartons sont chargé à bras d’homme et transportés à pied jusqu’à notre nouveau chez nous. Plus tard dans la journée, un camion plus léger viendra s’aboucher au conteneur pour effectuer des navettes jusqu’à notre appartement.

Entre temps, je rejoins Catherine qui a déjà fort à faire avec les premiers cartons. Les déménageurs sont près d’une vingtaine et le rythme est soutenu. Seul le chef d’équipe parle un petit peu anglais, et moi j’ai de plus en plus peine à croire que 25% de la population de ce pays soit anglophone. Les gars vont et viennent en pagaille et déposent leur cartons au petit bonheur. Heureusement la pose « chai » (thé) arrive à point nommé pour nous permettre de souffler un peu et nous réorganiser.

Et la journée se passe ainsi, Catherine et moi sommes au four et au moulin. Tandis qu’une partie des gars continuent leur va-et-vient incessant du camion à l’appartement, les autres ont commencé à déballer les premiers cartons et je ne sais plus où donner de la tête. C’est que les gars ont la ferme intention d’emporter un maximum de cartons vides et de papier d’emballage. C’est leur trésor de guerre. Le contremaître m’a expliqué que contractuellement le matériel d’emballage leur appartient, cela fait partie du deal. Ils se disputent même avec notre personnel qui espérait en mettre quelques-uns de coté pour les revendre, mais c’est râpé pour eux. Aussitôt qu’un carton est vidé par de petites fourmis humaines, d’autres petites fourmis l’emportent aussitôt. Et le plus dur, c’est qu’il faut trouver une place à chaque objet ainsi déballé, les inspecter uns à un, et le cas échéant photographier ceux qui sont cassés ou abimés. Je me sens un peu dépassé, je cours en tous sens comme un chien égaré, et je me sens aussi inutile qu’un chef d’orchestre sans sa partition. Heureusement, Catherine est beaucoup plus à la hauteur. Elle distille ses ordres à la cantonade comme un sergent major sur un champ de bataille. Moi, je me sens las. J’aimerais bien qu’ils s’en aillent tous et mon vœu est finalement exaucé. La journée se termine étonnamment tôt pour nos déménageurs. Pourtant, on ne peut pas dire qu’ils étaient arrivés de bonne heure… Et je me dis in petto que ce n’est pas en travaillant comme ça, à l’économie, que l’Inde deviendra un jour la première puissance économique mondiale. Mais pour le moment, c’est tant mieux, cela m’arrange plutôt. En vingt minutes, l’appartement est vide, tous les gars sont rentrés chez eux manger leur chicken tikka masala. On a pris rendez-vous le lendemain pour terminer le déchargement, notamment les plus grosses pièces ainsi que pour le montage des meubles.

move-043.jpgLes enfants sont revenus de l’école et s’amusent du chaos régnant. Si on ne les retenait pas, ils grimperaient sur les montagnes de cartons. Catherine fait bonne figure mais moi, je me sens complètement découragé face à l’ampleur de la tache. Tout autour de nous, des murailles de cartons sont érigées dans toutes les pièces et des tas d’objets jonchent le sol dans l’attente de trouver une hypothétique place. Un vrai casse tête.

On profite des quelques heures de la soirée pour se réorganiser un peu, et puis on se laisse tomber sur le lit, épuisés, mais aussi angoissés à l’idée du lendemain.

Mais le lendemain une autre paire de manches nous attend. Enfin, je dis  « nous », mais c’est surtout les déménageurs qui vont s’y coller. Le point d’orgue de la journée, consiste à hisser au premier étage de l’appartement notre paire de lions de pierres chinois, pesant chacun un peu plus d’une demi tonne. Moi, j’avais suggéré de les laisser en bas, à l’entrée de l’immeuble, mais la Catherine a protesté « qu’il n’en était pas question, pour que ce soit les voisins qui en profitent, non mais sans blague ! » Quand je pense à la tête qu’elle avait fait quand on nous les avait emmenés, dix ans plus tôt, du fin fond de la campagne chinoise, c’est tout juste si elle ne m’avait pas dit que c’était eux ou elle ! Vous voyez qu’elle a fait du chemin depuis … Je me demande si un jour elle s’attachera autant à mon crane de vache Longhorn …

Enfin bref, ce matin là, le petit camion dépose donc les deux bêtes de 600 Kg devant le seuil. C’est déjà tout une histoire de les en descendre, mais le plus dur reste à faire : les hisser au sommet des 17 marches pour atteindre notre appartement. Je suis en bas avec l’équipe chargée de l’opération. Ils sont une douzaine et tout commence par une petite prière ponctuée d’une offrande aux dieux. Ils ont raison, je trouve, d’en référer aux dieux, car nos lions de pierre sont divins, ils sont là pour écarter les mauvais esprits, donc autant les mettre de leur côté. Les gars se partagent cérémonieusement un morceau de cham cham, une sucrerie locale à base de noix de coco et de safran, qu’ils présentent sur leur paume ouverte avant de l’engloutir dans un geste solennel. J’y ai droit moi aussi. C’est horriblement sucré, mais je le gloupe d’une traite pour faire bonne figure. Faudrait quand même pas les offenser. Les lions aussi y ont droit, ils en reçoivent chacun un petit morceau sur la tête, je suppose que c’est pour les amadouer…

Pourtant, ça commence très mal. Les gars essayent de les porter à bout de bras. Mais lesmove-037.jpg bestioles sont beaucoup trop lourdes et la cage d’escaliers beaucoup trop étroite pour cette opération. Dès les premières marches, ça coince. L’opération est vouée à l’échec. Partie remise jusqu’à l’après-midi. Ils vont amener du matériel, parait-il. Et effectivement, ils se rappliquent plus tard dans la journée avec une vieille chaine rouillée, une barre de fer, des traverses de chemin de fer et une poulie qui en a dû en voir d’autres vu son grand âge … Et pourtant, ça marche cette fois. Ils installent la barre de fer à l’étage supérieur, la callent avec les traverses, et à bras d’hommes hissent la première des deux statues de granit rose le long de marches recouvertes de cartons aplatis. Centimètre par centimètre, la lourde masse de pierre progresse lentement. Je croise les doigts pour que les ferronneries des escaliers, entre lesquelles la barre de support est calée, ne cèdent pas, mais elles tiennent bon, et la première des statues est presque hissée au sommet lorsque la situation prend une tournure inattendue. Le chef d’équipe m’annonce sans aucun ménagement qu’il va me falloir payer un supplément si je veux qu’ils achèvent le travail. Ce sera trente mille roupies, s’il vous plait. Cash. Je manque d’en avaler de travers. En même temps qu’il me dit cela, il me passe son téléphone portable au bout duquel une personne extrêmement antipathique, sans doute le big boss, feint de s’étonner de mon étonnement vu qu’ils m’ont envoyé un email expliquant la situation depuis au moins trois minutes. Je lui dis de rester au bout du fil le temps que je me connecte au réseau internet sans fil de l’appartement et effectivement il y a bien un email, et là j’en reste bouche bée car ils ont effectivement le culot de réclamer ces 30.000 roupies de supplément pour soi-disant la location de matériel hydraulique. Trente mille roupies, ce n’est pas la fin du monde, cela fait grosso modo 500 Euros, mais quand on en a déjà payé près de 20.000 (Euros, pas roupies…) pour un déménagement de porte à porte, on se dit que ce genre de petits aléas sont compris dans le prix. En un éclair, je revois leur pub où une fille super zen est assise en position du lotus tandis que des déménageurs sympas et souriants déposent délicatement des objets autour d’elle. Je reprends le combiné de téléphone. Mon interlocuteur jubile, sûr de son coup. Je le sens à la manière dont il déglutit sa salive pour me dire que « Mon cher Monsieur, je dois bien comprendre la situation ». Mais je ne lui laisse pas le temps d’achever sa phrase. Je lui dis « qu’il n’y a pas de cher Monsieur, que c’est de la piraterie, et que matériel hydraulique, mon œil ! » Non, mais c’est vrai quoi, je ne suis pas ingénieur, mais quand même une poulie déglinguée et une chaine rouillée, ce n’est pas de l’hydraulique, ou alors je suis bon pour retourner à l’école. Les pauvres gars qui sont en train de suer sang et eau dans les escaliers ont probablement été recrutés à la journée dans la rue et vont recevoir entre 100 et 200 roupies pour leur peine ; faut pas être Einstein pour calculer le montant de l’escroquerie. « Oui, pirate. Et négrier par-dessus le marché ! Parfaitement. » Je raccroche, furibard en ponctuant d’un « jamais ! » tonitruant. Je me sens comme le général Patton à la bataille des Ardennes.

A peine le temps de reprendre mon souffle, je cours vers le palier et constate que la statue est déjà redescendue. Mince ! Ils écoutaient la conversation ou quoi ? Le contremaitre qui a tout entendu lui aussi prend un air faussement navré, genre « Désolé, je ne suis qu’un pauvre exécutant ». Je suis désespéré. Mais Catherine me remonte le moral en me disant que si eux ont pu le faire, on trouvera bien une autre société qui le fera pour un prix plus raisonnable. A ce moment, le portable du contremaitre, toujours à côté de moi, fait « pilou, pilou » et il me tend le combiné. C’est son boss qui revient à la charge. Apparemment, il a dû avoir la même idée que Catherine, car il me demande combien je suis prêt à payer. De longues tractations s’ensuivent, au bout desquelles on finit par se mettre d’accord sur 11.000 Roupies.

Entre temps, les pauvres types se sont remis à l’ouvrage et en moins d’une heure, les deux bébêtes trônent fièrement dans notre salon. Tout çà pour çà… Je devrais être content, mais au contraire une grande tristesse m’envahit. Je me demande bien pourquoi tout est toujours aussi conflictuel dans ce pays. Est-ce moi qui m’y prends mal ou est-ce un sport national ?

Entre temps, les gars ont terminé de monter les lits pour qu’on puisse quand même passer une nuit correcte, car plus tôt dans la journée nos meubles de location ont été emmenés.

Et c’est ainsi que deux heures plus tard, épuisés, vannés, exténués, nous passons notre première nuit dans ce qui sera notre chambre définitive, à l’arrière de l’appartement. Jusqu’à présent on dormait dans la petite chambre à l’avant, celle qui sera désormais la chambre de Julie lorsque la musaraigne viendra nous rendre viiste (et la chambre d’amis le reste du temps …).

Pas beaucoup de sommeil pour votre serviteur. Je suis beaucoup trop énervé par les événements de la journée pour véritablement fermer l’œil. Et à 6h45 du matin pétante,  réveil en sursaut dans la chambrée parce que le gardien en bas a enclenché la pompe à eau chargée d’amener le précieux liquide dans les citernes sur le toit. C’est l’heure des braves et aussi l’heure où la compagnie municipale d’approvisionnement d’eau envoie un peu de flotte dans les tuyauteries. Faudrait surtout pas la rater. La pompe fait un boucan d’enfer. On se croirait à coté d’un Boeing 747 au décollage. Sympa ! Déjà que toute la nuit on se farcit les avions qui atterrissent à l’aéroport international Indira Gandhi (On est juste dans l’axe de la piste principale). Ajoutez-y les meutes de chiens sauvages qui hurlent dans la nuit, et vous comprendrez pourquoi on a renouvelé récemment notre stock de boules quies…

Hier, on a parlé de ces petites nuisances sonores aux voisins du dessus. Ils ont parait-il un truc génial. Ils ont installé un appareil hyper sophistiqué qui reconstitue un décor sonore naturel relaxant dans la chambre. Il faudra que j’aille voir. Mais pour couvrir un tel boucan, moi je ne vois qu’un tsunami ou un orage tropical. Bah ! Nous, les orages ont connait ça ! Et puis, cela nous rappellera le bon temps de Houston … 🙂

Pour voir toutes les photos de notre emménagement à New Delhi, cliquez sur http://www.flickr.com/photos/jpmuller/sets/72157604194536012/ et ensuite sur « view as slideshow » pour lancer le diaporama.

Epilogue 1

On n’a pas tenu le coup longtemps, au niveau pompe à eau. On a d’abord envisagé les grands moyens : par exemple faire construire une petite maisonnette capitonnée tout autour de la pompe, mais cela aurait couté une fortune, paraît-il.  Finalement, on l’a tout simplement fait réparer la pompe, aux frais du proprio… Y avait qu’à demander … Maintenant tout est presque parfait. Sauf que la température a vachement monté, et que le climatiseur fait autant de bruit que la soufflerie d’un château gonflable.  L’avantage c’est que c’est régulier et que ça couvre tout le reste au niveau bruit. On n’entend même plus les avions atterrir …

 

Epilogue 2 :

Julie est chez nous en ce moment, pour les vacances de Pâques. Elle a lu mon blog et m’a disputée parce qu’elle dit que j’écris rien que de choses négatives sur l’inde. Bon, alors voilà, je dois quand même vous dire que notre appartement est superbe –  Catherine a fait des miracles, comme d’habitude – , que le matin on prend le petit déjeuner en ouvrant bien grand les portes-fenêtres de notre terrasse parce qu’il y fait frais le matin, côté nord, et que la vue sur le petit square en face est magnifique en ce moment, c’est tout fleuri, et puis il y a le chant des oiseaux, et le spectacle superbe des avions de « Kingfisher », « Jet Airways », « Spice Jet » et « Air India » à l’atterrissage. Et tous les petits bruits sympas de la vie grouillante de New Delhi dans la rue !

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