Je restais silencieux, assis à l’avant de la voiture, à côté du chauffeur, perdu dans mes pensées. Je me régalais d’avance du bonheur qui nous attendait au bout des trois heures de route qui séparaient Delhi d’Agra : au bout, il y avait le Taj Mahal, la huitième merveille du monde, le mausolée le plus célèbre de notre bonne vieille terre. Mon guide touristique fourmillait de détails et de statistiques les plus incroyables sur cette construction phénoménale : les travaux avaient duré pendant  22 ans et il avait fallu pas moins de 20.000 ouvriers et maîtres artisans venus de Perse, de l’Empire Ottoman et même d’Europe pour le réaliser. Deux mille tonnes de marbre blanc transportés à dos d’éléphants et 465 kilos d’or pur avaient été nécessaires à sa construction …

 

Et je connaissais déjà par cœur l’histoire de la jolie vendeuse de soie sur les petits marchés de Delhi, Mumtaz Mahal, dont était tombé follement amoureux le prince Moghol Shah Jehan, et qui était morte en couche alors qu’elle accompagnait son fougueux mari, devenu empereur, jusque sur le champ de bataille. Drôle d’idée quand même, quand on est enceinte… J’imagine qu’elle avait dû se dire que pour le quatorzième enfant, cela glisserait tout seul, que ce serait du gâteau ! Mais voilà, le quatorzième fut celui de trop … Et l’empereur, fou de tristesse, qui lui avait bâti cette tombe si parfaite, si magistrale, si extravagante qu’on la dirait sortie tout droit d’un conte des milles et une nuits, un véritable joyau d’architecture moghole, incrusté dans un écrin de verdure, un jardin paysager aux larges allées agrémentées de multiples étangs, inspiré des fameux jardins d’éden, les jardins du paradis. La belle Mumtaz  avait eu juste le temps de lui arracher quatre promesses avant de pousser son dernier soupir : que son mari lui construise une sépulture digne de sa beauté, qu’il prenne soin de leur nombreuse progéniture, qu’il ne se remarie pas et qu’il se rende sur sa tombe chaque année le jour anniversaire de sa mort. On peut dire qu’il avait tenu parole pour la première promesse. Vous parlez d’une sépulture ! Pour le reste, je n’en sais trop rien, mon guide se contentait en effet de raconter que leur dernier fils Aurangzeb, celui-là même par lequel le drame était arrivé, n’avait même pas attendu l’âge de sa majorité pour renverser son père, s’emparer du pouvoir et l’enfermer dans les geôles du Fort d’Agra, avec vue imprenable sur le Taj Mahal. Voilà ce qu’on appelle de l’ingratitude. C’est à vous dégoutter de faire des mômes … Toujours est-il que le pauvre Shah Jehan était mort comme un gueux dans sa prison, et que c’était râpé pour aller fleurir la tombe de la belle Mumtaz …

 

Voilà donc les pensées qui m’habitaient à ce moment. A l’arrière de la voiture, Julie était intarissable. Nous l’avions retrouvée pour quelques jours, le temps des vacances de noël, et elle était pareille à elle-même, volubile, gaie, enjouée et bavarde … Je ne l’écoutais que d’une oreille discourir avec Catherine. De temps en temps, je m’arrachais à ma rêverie pour reconnecter à ses histoires. Tout à l’arrière du minivan, Tom et Luna se livraient à leur occupation favorite : se chamailler comme chiens et chats. Bref, tout était normal, tout allait bien.

 

Il était finalement passé seize heures quand nous étions arrivés sur place. L’inde est un pays surpeuplé où toutes les tâches sont compartimentées, où tout est prétexte à donner du travail aux nécessiteux. Ainsi, les aires de stationnement étaient-elles situées très loin du site, ce qui obligeait les visiteurs soit à marcher une bonne heure pour y parvenir, soit à recourir aux innombrables petits moyens de transport proposés à prix d’or : cyclopousses, scooters, chars à bœufs ou à chevaux et j’en passe. Nous avions opté pour le moyen le plus majestueux, le seul, selon nous, digne de la majesté de l’endroit : le chameau. Et c’était donc au rythme chaloupé d’une carriole bariolée, trainée langoureusement par l’un de ses bestiaux dolents que nous étions arrivés devant l’entrée du site.

 

Et là, une succession de désillusions nous attendaient. Premièrement, la huitième merveille du monde était logée dans un environnement sordide. Le sol constitué de sable gras était encombrés de détritus en tous genres. Pas un brin d’herbe en vue, mais bien une enfilade de boutiques de souvenirs aux allures de bunkers avec leurs murs de ciment nu et leurs toits de plastique ou de tôle ondulée. Plus loin, on apercevait des taudis devant lesquels des gens en haillon ou à moitié nus étaient affalés sur des charpois (lits de cordes tressées). L’endroit baignait dans une poussière accablante et une odeur nauséabonde, composée d’un mélange de gaz d’échappements, de détritus, d’effluves de bois de santal et de bouse de vaches calcinée, de transpiration humaine et d’urine. Deuxièmement : le prix d’entrée était exorbitant : 25 roupies pour les Indiens mais 25 dollars pour les touristes étrangers, à payer en roupies, s’il vous plait, mais à un taux de change calculé sur celui de l’Euro, c’est à dire à multiplier par soixante. Troisièmement, les files étaient interminables. Pas celles pour acheter les tickets, mais bien celles pour passer les portiques de sécurité. Dans un premier temps, nous avions cru jouer au plus fin, car il y avait deux files : une courte et une longue. Evidemment, nous nous étions placés dans la courte. Mais il n’avait pas fallu longtemps pour nous rendre compte qu’il y avait un problème. Personne n’avait rien dit, mais tout le monde nous regardait de travers. Et c’était Catherine qui avait pigé la première : on était dans la file des femmes … Et oui, la mixité n’est pas encore très répandue en Inde, tout y est séparé, même les files d’attente. En maugréant, Tom et moi avions donc dû rebrousser chemin, loin, loin, loin à la queue des hommes (si j’ose dire). Et quatrièmement, au moment de passer enfin sous le portique de sécurité et de se faire palper vigoureusement les couilles par un gros moustachu en uniforme, on m’avait énergiquement prié d’aller déposer mon sac à la consigne, y compris mon guide touristique, ce qui nous avait privé du moment que nous apprécions le plus en vacances : lorsqu’au milieu d’un site touristique nous nous asseyons autour de Catherine qui nous lit les petites anecdotes de l’endroit. Comme si un guide « Lonely Planet » pouvait receler une bombe ? Mais, après coup je me suis dit que cela aussi participait sans doute à l’effort mis en place par l’Inde pour donner du boulot à sa population, car sur le site officient des centaines de guides improvisés, plus ou moins bien documentés …

 

Enfin bref, mon moral était bien bas quand Tom et moi avions enfin pu rejoindre les filles qui poireautaient depuis belle lurette. Et pourtant le pire était encore à venir. Le pire, c’était quand nous avions traversé la cours de grès rouge et franchi le portail qui marque la véritable entrée du site et qu’on avait enfin aperçu le Taj Mahal. Ou plutôt, je devrais dire qu’on avait deviné le Taj Mahal, tout là-bas au bout des jardins, derrière un écran constitué par la foule, la cohue, la marée humaine qui nous en barrait l’accès…

 

Mais on n’était pas venus jusque là pour se laisser abattre par l’adversité. A force de pousser, jouer des coudes, bousculer, donner des coups de genoux et écraser moult doigts de pieds, nous étions finalement parvenus à nous placer nous aussi dans l’axe du Taj Mahal, quelques secondes à peine, avant d’être délogés à notre tour, juste le temps d’immortaliser l’instant dans notre petit boite kodak, ce qui nous vaut la magnifique photo ci-contre qui illustre tout notre bonheur du moment. Vous noterez sur cette photo combien je respire la béatitude et la félicité, comme j’étais resté zen, tout imprégné jusqu’au plus profond de moi-même de la spiritualité si caractéristique de l’Inde.

 

Ensuite, comme le site allait fermer dans moins d’une heure, nous avions traversé les jardins et enjambé les petits ponts au-dessus des fontaines au pas de charge, tout en repoussant vaillamment les assauts des nombreux guides touristiques qui fondaient sur nous comme des mouches sur un caca bien frais. Notre course contre la montre pour atteindre le mausolée avant la fermeture n’avait pas freiné l’ardeur d’un jeune Indien qui avait eu le coup de foudre pour Julie et, tout en trottinant à ses côtés, lui avait déclaré sa flamme, que je pourrais résumer en ces termes : elle était la plus belle fille qu’il avait jamais vue et est-ce qu’elle ne voudrait pas l’épouser, s’il vous plait ?

 

Julie l’avait éconduit avec le tact qu’on lui connaît et, sur ses entrefaites, nous étions arrivés au pied du saint des saints, le mausolée avec sa rotonde centrale flanqué de ses quatre minarets de 40 mètres de hauteur. Et quand je dis au pied, c’était le cas de le dire. Car l’accès au dôme central se faisait par une esplanade. Pour y arriver, il fallait tout d’abord se déchausser. Et là, je sais que vous ne me croirez pas, mais pourtant c’est vrai : bien que nous fussions en plein air et que l’endroit était ventilé par une brise légère, cela empestait l’odeur de pied. Une véritable infection. C’est bête à dire, mais quand on voit les photos idylliques du Taj Mahal, on fait rarement une association avec les odeurs de pied. Moi, si, depuis ce jour-là.  Et Julie était très inquiète de devoir abandonner ses Converse à la populace et menaçait de ne pas nous accompagner jusqu’au dôme. On avait finalement trouvé une solution au problème grâce à de petits sacs de plastique bleu avec lesquelles elle avait emballé ses chaussures, ce qui lui avait permis de les conserver aux pieds.  Autre problème : pour accéder à l’esplanade, il n’y avait qu’un seul accès, par un petit escalier très étroit et une nouvelle file interminable s’y pressait. Ras-le bol des files ! On avait donc suivi un groupe de petits futés qui tentaient de monter par l’escalier que les gens empruntaient pour redescendre, provoquant ainsi une mini-émeute, et là je dois dire que je ne suis pas fier de moi. Nous étions en train de foutre le bordel, si vous me permettez l’expression. Car l’escalier était étroit comme tout, les marches de marbre étaient glissantes comme si on les avait enduites de savonnette, surtout pour ceux qui étaient en chaussettes. Et quand on était arrivés au sommet des marches, luttant à contre courant, un monstrueux policier en uniforme nous attendait, vociférant des insultes en hindi que je préfère ne pas reproduire ici. Son long bâton était levé, menaçant à tout moment de s’abattre sur nos têtes, et finalement je ne sais s’il ne l’avait pas abattu sur nous par égard pour la couleur persil de notre peau (il subsiste incontestablement une certaine appréhension de molester des Blancs en Inde) où si c’était uniquement pour ne pas déclencher le mouvement de panique qui couvait.

 

Bref, on était enfin arrivé devant le dôme, véritable cœur du mausolée. Mais pour y pénétrer, pour accéder à la salle centrale où reposent les cercueils des amants éternels, il fallait encore se taper une nouvelle file interminable et là, de commun accord, nous avions renoncé. D’ailleurs, la majesté de l’endroit suffisait à notre bonheur. Le soleil était déjà très bas et le crépuscule donnait au dôme des reflets rosâtres. De l’esplanade, la vue des jardins était splendide, et celle de la foule bariolée et criarde était à couper le souffle. A l’arrière de l’esplanade, la vue sur le fort d’Agra au soleil couchant, au delà de la rivière Yamuna, était enivrante elle-aussi. Et face à nous, le dôme s’offrait dans toute sa splendeur. Nous pouvions à loisir admirer les milliers d’incrustations de pierres précieuses et semi précieuses, des turquoises, des améthystes et bien d’autres dont j’ignore le nom, qui ornaient les parois de marbre, de même que les bas reliefs aux motifs floraux et les innombrables arches sculptées dans le marbre aussi finement que des dentelles de Bruges, symbolisant le voile qui couvre le visage des femmes musulmanes.

 

En quelques minutes, notre humeur avait changé du tout au tout, comme si un voile mystérieux et invisible nous avait soudain enveloppés. Le Taj Mahal nous avait emprisonnés de son étreinte magique et ensorcelante. Le monument à l’amour éternel, que le poète indien Tagore décrivit comme « une larme sur la joue du temps » nous avait enfin conquis …

 

Et c’est finalement à regret que nous le quittâmes, à la nuit tombante, le cœur léger et l’esprit serein, comme habités des esprits de Shah Jehan et de Mumtaz Mahal. 😉

 

Pour visualiser toutes nos photos du Taj Mahal, cliquez sur la photo ci-dessous, puis sur l’onglet « Agra Taj mahal set »

Agra Taj Mahal, originally uploaded by Jean-Pierre Muller.

 

5 réponses à « Une larme sur la joue du temps »

  1. Formidable fafa!!
    J’ai souri tout le long en te lisant. Si seulement j’avais ta plume.
    C’est vrai que c’était une journée inoubliable et  » breath taking »!
    bisous
    Juju

  2. Avatar de chantalhemroulle
    chantalhemroulle

    Bon ,ça y est !Tu recommences encore !Je t’ai déja dit que tu f..trais des complexes au meilleur des rédacteurs des guides du routard(et je pèse mes mots!!!)
    Que dire ,le Taj Mahal….et bien tu donnes( malgré ta description des plus réalistes du parcours du combattant qu’il vous a fallu accomplir pour le visiter)malgré tout une super envie de le voir,de le ressentir..,de se laisser posséder un instant par sa « magie »….et ça …ça doit venir de la magie de l’écriture…,la tienne vaut le détour!allez…encore!encore!
    Bisous cousins et cousines!!

  3. Bravo pour cette succulente chronique,je l’ai savourée jusqu’à la dernière miette et…j’en redemande.
    Le Taj Mahal se mérite; il y faut de l’endurance,de la patience ,de l’opiniâtreté et,à te lire, un brin de roublardise! Toute la famille est donc à féliciter!
    A la prochaine !

  4. Avatar de micheline vanderhoven
    micheline vanderhoven

    superbe chronique, vous contez l’Histoire et les péripéties du quotidien à merveille! les odeurs, la foule sont présentes jusque dans notre petite Belgique si clean il faut le dire. Pareil pour les autres récits, le déménagement, la circulation à Shangaï et la photo des citoyens-militarisés à l’aéroport… je continuerai à vous suivre!
    Je suis une amie et collègue de votre cousine Chantal qui m’a fait découvrir votre blog. Bonne continuation et que vos 2 lions vous protègent!

  5. […] sens !). Puis, les 5 suivants : Six mois pour sauver Delhi (Il n’y a pas eu de miracle !), Une larme sur la joue du temps (Ah ! Le Taj Mahal !), Surmenage à Golconde (Je pense que c’est la seule fois où j’ai […]

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