Julie est assise en tailleur sur le divan lit de notre petit chalet de vacances à Malmédy. Je l’observe en silence depuis la cuisine. Elle est occupée à trier des timbres, les glisse minutieusement et précautionneusement dans des pochettes répertoriées par pays. Elle doit en avoir plusieurs milliers à présent. Comme elle les classe non seulement par pays, mais aussi par genre et par année, cela n’en finit jamais. C’est un éternel recommencement. Cela me rendrait fou. Mais pas elle, au contraire. Il se dégage d’elle un calme intense et une profonde sérénité, elle fait penser à un yogi en pleine séance de méditation. Elle est toute appliquée à ce qu’elle fait, mais je sais qu’en même temps son esprit est libre. La télévision est allumée, elle la regarde furtivement sans pour autant que sa concentration sur son ouvrage n’en souffre le moins du monde. Et je sais qu’en ce moment ses pensées vagabondent quelque part entre ciel et terre …
Quelques jours plus tôt, elle a quitté définitivement son petit appartement douillet de Liège, apparemment sans l’ombre d’un regret. Pour elle, une page s’est tournée, un point c’est tout. Une mauvaise histoire, à oublier au plus vite.
Je m’approche sur la pointe des pieds. Elle a pris conscience de ma présence et me sourit. « Coucou, Papounet ! » me lance-t-elle gaiement !
« Qu’est-ce que tu fais ? », je lui demande. Question idiote évidemment. La réponse fuse. « Ben, tu vois bien, je classe mes timbres ! Mais je pense aussi … » Ah ! Ah ! J’en étais sûr. Ma question n’était pas si idiote, après tout. Elle poursuit. « Je pensais au jour où je suis venue de retrouver à Noel à Delhi, juste avant que Maman n’arrive de Houston avec les deux petits. » Elle dit toujours « les petits » quand elle parle de Tom et Luna. Ce n’est pas moqueur, plutôt affectueux, je pense. « On avait dormi ensemble dans le grand lit (NB Je venais d’emménager, nous avions juste quelques meubles loués à ce moment, dont un grand lit, avec une planche en guise de sommier, dur comme de la pierre… souvenirs !) « Cette nuit là, je n’ai presque pas dormi en fait. Mais je pensais et je me disais que c’était comme si j’avais eu un mauvais rêve et que c’était fini, que tout allait redevenir comme avant. Puis deux jours plus tard, maman est arrivée. Elle était claquée par le voyage et vous vous étiez reposés sur le lit l’après-midi. Vous vous étiez endormis tous les deux et moi j’étais venue me glisser entre vous deux et je me sentais si bien, j’aurais voulu que cela ne finisse jamais. »
Elle poursuit intarissable. « Ah, tu ne sais pas comme je me réjouis de retourner à Delhi. A chaque fois, c’est la fête. Les deux dernières fois, j’étais tellement heureuse en prenant l’avion, que tous les gens me parlaient, ils me demandaient si j’allais vraiment à Delhi, et ça leur semblait tellement bizarre que j’avais l’air si contente. Mais cette fois-ci, c’est encore mieux, car j’ai encore deux mois de vacances. Et j’adore ce pays. Mmh ! La bonne bouffe, en Inde. Je sens que je vais encore m’en mettre jusque là ! » Elle fait un geste hautement significatif !
Je me suis assis à côté d’elle. Tandis qu’on bavarde, on regarde distraitement une émission télé sur les gens qui ont tout plaqué pour changer de vie. Justement, il est question de l’Inde, d’un couple de retraités qui ont quitté la France pour tenter leur chance à Bangalore, la ville High Tech de l’Inde. Mais eux, ils ont décidé de se lancer dans l’importation de fromages français… C’est la galère, surtout qu’ils ne parlent même pas anglais !
Julie : « Oh, moi, je n’aurais jamais le courage de tout quitter comme cela pour changer de vie ».
Je la regarde, étonné de sa remarque : « Mais c’est pourtant ce que tu vas faire, ma Puce, en octobre : tu vas aller étudier en France, c’est une toute nouvelle vie qui commence pour toi. Une nouvelle aventure, mais aussi un sacré défi ! »
A son tour, elle me regarde interloquée. « Oui, c’est vrai ! Si on me disait que je devais passer toute ma vie à la même place, ou dans la même ville, je crois que je ne pourrais pas. J’ai trop besoin de bouger, de voir d’autres pays, d’autres gens. Mais, en même temps, j’ai besoin de racines fortes : vous, ma famille, les objets auxquels je tiens. Je suis perdue, sinon. »
Tom est arrivé. Il s’assied parmi nous avec ses airs blasés. Julie le prend gentiment à partie : « Ah Tom ! Tu ne sais pas la chance que tu as. Moi, je ferais n’importe quoi pour revenir en arrière, retrouver la vie qu’on avait à Kingwood. En fait, peu importe si c’est à Kingwood, à Delhi ou ailleurs. Simplement être avec vous, vivre toutes les petites choses toutes simples, comme manger ensemble, par exemple. »
Tom grogne : « Moi, c’est l’inverse, je déteste manger ensemble. J’ai pas envie de rester à table quand j’ai fini ».
Julie : « Mais c’est génial de partager tes moments de la journée, tes impressions, tout quoi ! »
Tom : « J’ai rien à partager. »
Julie : « Tu dis ça, mais tu verras, après tu le regretteras. Moi, j’adorais mes copines à l’école à Kingwood, et la vie là-bas, mais c’est la seule chose que je n’arrivais pas à comprendre chez elles : tout le monde mangeait séparément, il n’y avait pas vraiment de repas de famille ; c’est triste, je trouve ».
Elle regarde Tom, puis fait mine de le gronder. « Dis, tu vas travailler un peu plus, hein, j’espère ! Parce que tu vas rentrer en High School, et à partir de maintenant tout compte. Pour Vatel et les 4 universités où j’avais envoyé ma candidature, j’ai dû à chaque fois donner mes transcripts depuis la 9ème année. Tout compte, tu comprends. Tu ne peux plus manquer de tests ou oublier de rentrer des devoirs. Tu entends ? » Elle a coincé le visage de son frère entre ses deux mains pour l’obliger à la regarder. Il se dégage et s’en sort d’une pirouette sarcastique : « T’inquiète pas, Ju, je vais soudoyer les profs »
Julie : « T’es vraiment trop bête ! En plus, quand je vois l’école que tu as, c’est trop génial, avec toutes les activités qu’ils proposent. Cela me rappelle SCIS à Shanghai, mais c’est encore mieux. »
Tom : « C’est nul, les activités ! Moi, je ne veux pas rester dans cette école une minute de plus après que les cours se terminent. »
Julie. « Ah, t’es têtu, hein. Le vrai fils de Jean-Pierre Muller ! De toute façon, je serai là les deux premiers mois, et je te ferai travailler moi ! »
Tom : « T’inquiète pas, j’ai décidé de faire un PHD. Donc, j’ai intérêt à m’y mettre. Mais j’hésite entre la création de jeux vidéo et l’herptéologie. En tous cas, va falloir que je bosse ». Soupir !
Je suis resté silencieux pendant tout ce dialogue, ravi que Julie prenne un peu le relais pour sermonner son nigaud de frère, si doué, mais si nonchalant et paresseux en même temps … Soudain, comme s’il avait deviné mes pensées, il me sourit, me regarde droit dans les yeux avec son air frondeur, et me demande ce que je fais avec son accent américain « ebonix » (celui des noirs américains) : « Dad, wat u doin’ ? ». Il ne lui manque que la casquette de base ball retournée et les pantalons baggy … Vingt ou trente kilos aussi, car il est un peu fluet. Pourtant, je le trouve beau. Et j’adore son humour. Dommage que je ne comprenne pas toutes ses feintes, je m’y perds souvent dans son charabia américain branché … A quatorze ans, il est à l’âge où l’on s’affirme. Il lui reste encore des petits bouts d’enfance, qui reprennent le dessus certains jours, comme durant ces vacances d’été, mais déjà l’ado rebelle a tendance à prendre le dessus. Il est comme un serpent en train de changer de peau. Est-ce que l’on peut conserver l’affection de son fils dans ces moments là, est-ce que l’on peut rester son idole ? Pour le moment, ça va encore. Je suis encore « son pote », son copain de jeu, sa référence même dans beaucoup de cas. Mais parfois son humeur bascule et alors là, moi aussi je bascule, du piédestal sur lequel il m’a placé, et je me retrouve dans la peau du père, de l’autorité honnie, du rival. Ou pire, la honte ! Celui avec qui on ne veut pas s’afficher. Je savais que ce moment viendrait. C’est normal, je ne me formalise pas. En plus, il me le dit avec sa gentillesse à lui, façon Tom, quand je lui propose de le conduire à l’école le premier jour d‘école : « P’pa, j’aimerais bien que tu viennes avec, mais pour les copains, ce serait trop la honte « le p’tit qui vient avec son père », tu comprends ? »
« Bien sûr, que je comprends, sonny boy … »
Mais j’’ai dû lui répondre avec un brin de tristesse dans la voix, car le voilà soudain qui me prend dans ses bras, m’étreint et me console avec de grandes tapes dans le dos. « Oh Daddy-oh, huggy-huggy ! ».
Julie observe la scène d’un air amusé. Aussitôt après, elle se replonge dans ses timbres. Un grand sourire éclaire son visage. Je crois qu’elle est heureuse.



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