Voici donc, comme promis la suite de nos aventures du mois de novembre dernier dans l’état d’Uttarakhand, au nord est de Delhi.
J’avais quitté le camp King Elephant de Rajaji avec un sentiment mêlé de crainte et d’excitation. Certes, l’aventurier qui sommeille en moi est toujours à l’affut de découvertes pétillantes qui feront la joie de mes lecteurs assidus; mais dans le même temps, j’appréhendais la suite. Nous avions mis le cap sur « l’Himalayan River Runners Camp » où j’allais devoir affronter les eaux tumultueuses du Gange en rafting et ensuite passer la nuit sous tente, sur les berges du fleuve.
A dire vrai, je n’étais pas extraordinairement emballé, ni par l’un ni par l’autre. Mon unique et précédente expérience sur un engin flottant, une rame à la main, avait été la descente de la rivière Netchès en canoë dans l’est de l’état du Texas. Nous y avions frôlé la catastrophe. J’avais perdu dans l’aventure une vieille paire de chaussures et une bonne dose d’amour propre. Si vous n’avez pas encore lu le récit épique de cette épopée, précipitez-vous sur la chronique Big Thicket pour l’aventure dès la fin du présent récit. Vous ne le regretterez pas.
C’était également ma seconde expérience en 49 ans pour ce qui était de passer une nuit sous tente. La première fois, j’en avais 28 de moins, c’était au moment ou je courtisais ma douce et tendre, et j’étais prêt à tout pour me rapprocher d’elle, y compris planter une tente près de l’endroit où la Belle, alors âgée de 15 ans, dormait en caravane, caressant le fol espoir de baisers échangés à la sauvette, à l’insu de ses parents (NB : c’est du moins ce que je pensais, car j’appris plus tard que mes beaux-parents étaient beaucoup moins naïfs que je ne l’avais imaginé, qu’ils avaient parfaitement repéré mon manège et s’en étaient d’ailleurs beaucoup amusés). Bref ! la nuit blanche que j’y avais passée, seul dans ma tente canadienne plantée maladroitement, à me tourner dans tous les sens, entortillé dans mon sac de couchage, dans la promiscuité d’un camping surpeuplé et bruyant, à tenter vainement de me boucher les oreilles pour échapper aux couinements orgasmiques d’une femelle en pâmoison chez mes voisins de droite, aux élucubrations sur le retour imminent de Jésus Christ sur terre en provenance de mes voisins de gauche, à la musique schizophrénique s’échappant de la tente située à mes pieds et aux ronflements tonitruants provenant de celle plantée à vingt centimètres de ma tête, m’avait à tout jamais dégouté de ce genre de pratique populaire. J’étais donc tout surpris moi-même d’avoir dit oui à cette équipée lorsque ma petite Catherine m’avait proposé cette nuit à la belle étoile « pour faire plaisir aux enfants » …
Si le Camp King elephant était déserté, il n’en allait pas de même pour « l’Himalayan River Runners Camp ». Au contraire, un groupe imposant de familles de l’école américaine de Delhi y avaient élu domicile pour y passer les fêtes de Thanksgiving. Face à ce groupe d’amis très proches, et malgré leur convivialité toute américaine, nous nous étions rapidement sentis un peu exclus, et nous avions finalement regretté la tranquille quiétude de Camp King Elephant… Pourtant, le camping sur les berges du fleuve était joli. Sous le soleil chaud de l’après-midi, les tentes vertes tranchaient sur la blancheur immaculée du sable. Je dois dire que j’étais sidéré par la propreté et la beauté de ces plages. C’était tout à fait inattendu le long du Gange. Mais, nous avions à peine eu le temps de savourer l’endroit que déjà notre moniteur de rafting venait frapper à la porte de notre tente. Enfin, c’est une façon de parler…
C’était un petit Népalais, très souriant et bavard comme une pie, remuant comme une puce, une véritable pile électrique. Nous n’avions pas encore enfilé nos gilets de sauvetage et nos casques de protection qu’il était déjà embarqué dans de grandes explications sur la technique du rafting. Vous parlez d’un changement en comparaison avec le cowboy texan de la rivière Netchès qui, après nous avoir fait embarquer sur nos frêles esquifs, avait pris congé en nous poussant à l’eau d’un vigoureux coup de botte et débrouillez vous pour la suite… Le petit Népalais, lui, c’était tout le contraire, un vrai mode d’emploi ambulant. Je comprenais assez mal son charabias et je l’interrompais sans cesse pour demander des compléments d’explications à Catherine ou à Tom qui eux, suivaient les instructions avec une apparente facilité… Mais là où mon niveau d’adrénaline avait sérieusement flirté avec la zone rouge, c’était quand le gars avait commencé ses longues explications sur les manœuvres à opérer pour récupérer les naufragés tombés malencontreusement du canot et les recommandations pour ne pas paniquer si, par malheur, cela devait nous arriver. Quand il avait enfin donné le signal du départ, 45 minutes plus tard, tous les scénarios catastrophes avaient été passés en revue, à l’exception de l’attaque de requins, de crocodiles du Nil et de piranhas. Un qui aurait donné cher pour ne pas être à sa place, c’était votre serviteur, croyez-moi ! Nous n’étions pas encore à l’eau, mais je n’avais déjà plus un poil de sec et j’étais pâle comme un linge au moment d’embarquer. Le petit Népalais avait bien essayé de me rassurer en me désignant du doigt le moniteur malabar qui allait embarquer sur un kayak monoplace pour nous escorter tout le long de la descente, mais cela n’avait fait que renforcer mes craintes parce que je m’étais dit que si on se faisait accompagner par un sauveteur professionnel, c’est que ça n’allait pas être de la tarte…
Mais finalement, tout s’était étonnamment bien passé. Nous avions franchi avec brio « Double Trouble », « Return to sender », « the Wall », « Roller coaster » ainsi que 6 autres rapides dont j’ai oublié les noms. Je me tenais à l’avant du raft, accroché avec l’énergie du désespoir à la corde de rappel, serrant les dents rageusement face aux éléments démontés. A notre descente du raft, quelques kilomètres en aval, nous étions évidemment trempés comme des canards, mais au fond, je dois bien reconnaître que l’aventure avait été des plus plaisantes.
C’était au retour que les choses s’étaient gâtées. Pour rejoindre le camp, nous avions dû embarquer sur le plateau arrière d’un pickup truck. Il y avait tout au plus une demi douzaine de kilomètres à franchir, mais il nous avait fallu plus de deux heures pour les parcourir. Des travaux d’élargissement et de rénovation de l’étroite route qui serpente le long de la vallée du Gange étaient en cours à cet endroit. Des ouvriers avaient ouvert exactement treize chantiers en même temps. Parfaitement, j’ai compté. Treize. Au lieu de finir un tronçon avant d’en entamer un autre, ils avaient décidé, les petits comiques, de travailler partout en même temps. Donc, à treize reprises sur six kilomètres, cette satanée route à deux bandes était rétrécie sur une seule bande, sans feu rouge, ni personne pour organiser le trafic, naturellement. Je vous laisse imaginer le désastre quand on connaît la courtoisie légendaire des conducteurs indiens. À treize reprises donc, c’était la bataille du « moi d’abord » qui faisait rage. Les camions, les bus, et autres poids lourds jouaient de leur influence pour forcer le charroi venant à contre sens de les laisser passer. Mais quand deux poids lourds se faisaient face, c’était une bataille de colosses qui s’engageait jusqu’à ce que l’un d’eux (et tous ceux qui se pressaient derrière) finissent par reculer. Ce fut l’un de ces moments de grande exaspération de ma vie où je maudis la race humaine. J’enrageais de tant de bêtise et d’égoïsme, d’autant plus que sur la plateforme arrière du pickup truck, je grelotais comme un esquimau tout nu sur la banquise, car à la douce chaleur du soleil de novembre avait succédé la « crudité » (comme disait mon Joli Papa) du crépuscule, et mes habits détrempés me collaient à la peau. Il faut dire que j’avais eu l’idée saugrenue de mettre un pantalon de training pour la descente en raft, alors que tous les autres étaient en short…
Il faisait nuit noire quand nous étions arrivés au camping, et j’étais à deux doigts d’une crise d’hypothermie. On s’était rués vers la grande tente centrale où le buffet du diner était déjà servi. J’avais mangé peu, j’avais surtout tenté, vainement, de me réchauffer, à grand renfort de rhum. Une fois la nuit tombée et le dîner terminé, le camp était soudain devenu mort. Il n’y avait pas grand chose d’autre à faire que de nous réfugier sous la tente pour lire un bouquin à la lueur d’une bougie. Mais je n’étais guère d’humeur à lire. La nuit était glaciale, et je continuais à greloter malgré les nombreuses épluchures et couvertures dans lesquelles je m’étais emballé comme un oignon. Et pas la peine de compter sur la chaleur corporelle de ma douce et tendre pour me réchauffer car nous dormions dans de minuscules lits à une place. Ce fut, je dois le dire, une nuit interminable, hantée de nombreuses pensées très sombres mais dont une idée forte prédominait : il n’y aurait jamais de troisième nuit sous la tente en ce qui me concerne.
Mais le lendemain, la vie reprenait. Il nous restait encore toute une journée à passer avant de reprendre notre train de retour à Delhi, tard le soir. Le soleil du matin avait eu vite fait de nous réchauffer le corps et le cœur. Nous avions décidé de passer cette journée à flâner dans les rues de Rishikesh. La petite ville est nichée dans les contreforts himalayens, au sein d’un écrin de verdure, et traversée de part en part par le Gange. C’est un lieu important de pèlerinage pour les saint hommes indiens, les sâdhus, ces ascètes un peu farfelus qui ont abandonné leur famille, renoncé à toute possession matérielle, déconnecté avec toute forme de civilisation, pour traîner leur maigre carcasse de lieu saint en lieu saint, dans leurs haillons couleur safran, le corps recouvert de cendre, la barbe et les cheveux crasseux flottant au vent, le regard vitreux trahissant la consommation abusive de marijuana . On les voit souvent quémandant leur aumône près des temples; le reste du temps, on les trouve aux endroits les plus improbables, parfois dans le plus simple appareil, en pleine méditation.
Outre la présence des sâdhus, Rishikesh doit sa célébrité aux Beatles qui y vinrent rouler leur bosse dans les années soixante, le temps d’une petite cure spirituelle dans un ashram du coin, entrainant dans leur sillage une bonne partie de ce que la terre comptait (et compte toujours, d’ailleurs, car ils y sont encore nombreux !) comme beatniks, baba cools, hippies et autres fans des sixties.
Une chose est sûre, en tous les cas, c’est que nous ne passions pas inaperçus à Rishikesh. En plus des habituels mendiants, nous avions sur les talons des vendeurs d’objets les plus hétéroclites les uns que les autres : cartes postales de dieux indiens en relief, eau bénite du Gange, plumes de paon, guides touristiques et spirituels, livres initiatiques, musique thérapeutiques etc.… Plus ceux qui nous tiraient par la manche pour nous mener dans des arrière-boutiques afin de nous présenter à des professeurs de yoga, des masseurs ayurvédiques, ou des gurus initiatiques. Je me demande si ces gens comprennent le sens du mot « non », ou alors ils sont d’un optimisme indéfectible ; en tous cas, ils restaient collés à nos guêtres comme des insectes englués dans un attrape-mouche et c’est quasiment à la tête d’une procession que nous déambulions dans les ruelles de la ville où des échoppes ésotériques aux noms évocateurs (les 7 chakras, le Guru illuminé, l’Œil de Shiva, Om Shanti, …) se serraient les unes aux autres. Dans l’une d’elles, je n’avais pas résisté à un petit rondin de bois de santal, « extrêmement authentique » selon les propos du vendeur. Je dois dire que j’aime l’odeur du bois de santal, et je sais déjà que quand je quitterai l’Inde et que je voudrai m’y replonger spirituellement pour retrouver des sensations passées, je n’aurai qu’à renifler un flacon d’huile de santal ou m’allumer un petit bâtonnet d’encens pour m’y replonger par odeur interposée. Avec un petit air de tablas et de flute de bambou en musique de fond, ce sera parfait. Mais le petit rondin de bois de Rishikesh ne me sera d’aucune utilité, car ses senteurs se sont évaporées peu après notre retour à Delhi. Visiblement, il devait s’agir d’un vulgaire morceau de bois de teck qui avait été trempé dans un bain d’huile…
Au hasard de nos pérégrination, nous nous étions retrouvés devant le pont de Laxman (Laxman Jooha), l’un des deux ponts suspendus qui enjambent le Gange et relient les deux rives de la ville. Pour ceux qui n’auraient pas lu le Ramayana, Laxman est le frère de Rama, il s’est illustré notamment lors de la célébrissime bataille contre Ravana, le démon à 9 têtes, en aidant le brave Rama à délivrer de ses griffes la belle Sita.
Nous nous étions arrêtés un instant au beau milieu du pont pour contempler le Gange, fleuve sacré entre tous les fleuves sacrés des Hindous, et dont les eaux claires coulaient calmement sous nos pieds ; c’était grandiose, mais nous n’avions guère eu l’occasion d’en profiter car le pont était si étroit, et la foule qui l’empruntait dans les deux sens si dense, que notre arrêt soudain avait provoqué un début d’émeute. Derrière nous, une cacophonie de klaxons de motos, meuglements de vaches sacrées et tonnerres d’injures proférées à l’unisson par des dizaines de gorges enrouées nous avaient enjoints de poursuivre notre route.
En maugréant, nous avions donc repris la traversée, et c’était là que je l’avais aperçue. Elle avançait devant moi, la démarche altière, enrubannée dans un sari largement décolleté dans le dos, et dont le jaune vif tranchait sur sa peau dorée. Elle avait relevé ses cheveux de jais en chignon, découvrant sa nuque parfaite et ses oreilles délicatement ourlées, finement décorées d’une boucle en or. Je joins la photo pour que vous puissiez en profiter vous aussi. J’étais en équilibre instable sur un pont suspendu au-dessus du Gange et devant moi, c’était tout le charme de Lakshmi et de Parvati qui étaient réunis. En fait, j’étais au nirvana ! Je ne la voyais que de dos, mais cela n’avait pas d’importance. Cela me suffisait amplement. En achevant la traversée du pont, je m’étais posé la question de savoir lequel de cette créature de rêve ou du Taj Mahal était le plus parfait. Indécis, j’avais décidé de reporter le problème à plus tard, la question était d’importance et il ne fallait rien précipiter.
De l’autre côté du pont, j’avais voulu prendre un dernier cliché de la belle Indienne. Mais dans mon viseur, j’avais découvert avec stupeur, à ses côtés, un cul de vache magistral. C’était la belle et la bête, toute l’Inde en fait, résumée en une photo format carte postale, l’Inde où le sublime côtoie le sordide quasiment en permanence.
Mais à peine le temps de penser à tout cela dans ma petite tête qu’une détestable sensation m’envahissait. Mon pied droit venait en fait de s’enfoncer mollement dans une bouse immonde déposée là quelques instants plus tôt par la vache ignominieuse. Tout occupé à cadrer dans mon viseur, je n’avais pas prêté attention à l’endroit où j’avais posé le pied. Grosse erreur en Inde, qui se paye souvent cash. Inutile vous dire que je fulminais. Non seulement contre la bête infâme et contre Catherine et les enfants, qui bien entendu s’amusaient beaucoup de mon infortune, mais davantage encore contre le cireur de chaussures qui assis sur le bas côté regardait la scène, impassible. Son visage ne trahissait aucune émotion, ni joie, ni compassion, ni embarras, ça lui était tout simplement indifférent et cela m’insupportait, surtout qu’il avait tout vu, il avait eu tout le temps de voir mon pied se poser à l’endroit fatidique, de prévenir mon geste, mais il avait assisté à la scène en spectateur blasé, insensible.
J’allais pour lui dire le fond de ma pensée, mais Catherine qui voyait déjà un attroupement se constituer autour de moi, m’avait entraîné par le bras, direction le temple voisin de Trymbakeshwar dont les treize étages en forme de pagode surplombent majestueusement le fleuve. J’avais claudiqué jusque là, raclant le sol de ma chaussure salie dans l’espoir d’en détacher le maximum de crottes. Puis, il m’avait fallu l’ôter car nous devions nous déchausser à l’entrée du temple. Et là j’avais siroté ma vengeance comme du petit lait, car le proposé aux chaussures avait empoigné mes pompes sans l’ombre d’une hésitation, et avait posée la chaussure souillée sur celles de Tom préalablement déposées là avant les miennes. Si vous aviez pu voir la tête de mon Loulou ! C’est bien simple, j’en ris encore !
Nous avions fait la visite du temple au pas de charge. Au début, un petit moustachu nous avait emboité le pas, nous détaillant sur un ton monotone le nom et les spécialités respectives de chacune des divinités que contenaient les alcôves. D’abord, bien sûr – à tout seigneur, tout honneur – la trilogie sainte des Hindous ; Brahma, le créateur, Shiva, le destructeur, et Vishnu le sauveur, le protecteur. Et puis tous les autres, ceux à qui l’on fait appel à la carte et selon les besoins du moment : Hanuman le combattant pour avoir de l’énergie ; Varuna, le dieu de l’eau si on veut de la pluie ; Lakshmi, la déesse de la prospérité pour ceux qui ont besoin d’argent ; Sarasvatî, la déesse de la connaissance, pour réussir ses examens ; Ganesh, le dieu à tête d’éléphant pour éliminer tous les obstacles et porter bonheur. Et tous les autres … Le gars ignorait visiblement mon aversion pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un guide touristique, mais mes grognements d’ours lui avaient rapidement fait comprendre qu’il pouvait se brosser pour le pourboire. Il nous avait donc plantés là, au milieu du premier étage. Bon débarras ! Il en restait douze à faire et nous avions continué la visite seuls, rapidement lassés par cette succession interminables d’idoles naïves qui se ressemblent à peu près toutes. Seule Luna s’amusait vraiment de la visite, ne manquant jamais de sonner la petite cloche suspendue à l’entrée de chaque alcôve. Dans ce dédale d’idoles (J’aime bien cette expression !), j’avais cherché en vain ma déesse favorite Kali, la déesse noire et nue. Elle me fascine et me répugne en même temps. Sa laideur m’aurait certainement inspiré les pires cauchemars durant mon enfance, comme ces images effrayantes de l’enfer et du diable dans les livres de catéchisme qui hantaient mes nuits. Kali, c’est la déesse de la mort ; elle apporte la mort pour que la réincarnation puisse se produire. Elle est la jouissance et la mort réunies, celle qui donne la vie mais dévore ses enfants. Elle est nue mais ses seins et son sexe sont cachés sous un immense collier de têtes fraichement coupées. Ses deux paires de bras armés d’objets tranchants dégoulinent du sang de ses victimes. Elle arbore des corps d’enfants comme boucles d’oreille et des cobras comme bracelets. Sa langue pendante et dégoulinante est cernée de crochets à venins. Sur le champ de bataille, elle s’enivre du sang de ses victimes, se goinfre de leurs entrailles pendant que son “yomi” (vagin) dévore leur “lingam” (pénis). Voilà pour les présentations … Sympa comme bonne femme, non ? Bon, j’arrête là, sinon, vous allez croire que je fais dans le sensationnel !
Après la visite du temple, nous avions décidé de rebrousser chemin. Nous en avions rapidement eu notre dose de Rishikesh et de son commerce de spiritualité à bon marché. Nous avions donc repris la route un peu plus tôt que prévu, direction Haridwar, où nous devions reprendre le train de Delhi.
Depuis notre arrivée en Uttarakhand, quatre jours plus tôt, j’avais eu le temps d’apprendre qu’Haridwar n’était pas un bled perdu dans la campagne indienne, comme je l’avais d’abord imaginé, mais bien une des sept villes sacrées des Hindous. Située au pied de l’Himalaya, elle est en fait la toute première ville baignée par les eaux sacrées du Gange et, à ce titre, bénéficie d’un statut tout particulier pour les pèlerins. Une fois tous les trois ans, on y célèbre le mêla, une grande fête religieuse qui attire jusqu’à deux millions de personnes, et, une fois tous les 12 ans, le khumb mêla, le « grand mêla » où jusqu’à dix millions de pèlerins affluent de partout en Inde. Le dernier en date, à la fin des années nonante, s’était terminé tragiquement. Un mouvement de foule avait provoqué une panique et des centaines de personnes avaient péri piétinées dans la mêlée.
Heureusement, ce n’était pas la toute grande foule à notre arrivée, mais nous avions quand même été surpris d’y trouver tant de gens. En fait, nous avions de la chance, il était six heures du soir, l’heure où le soleil allait bientôt se coucher et c’était précisément l’heure où les pèlerins désireux de prier ou de se laver de leurs péchés dans les eaux sacrées se rassemblent le long du fameux ghât « Har-Ki-Pairi » (littéralement les traces du dieu Vishnu) pour la cérémonie de purification « Ganga Aarti ».
Mais sur le chemin qui nous menait au ghât, nous avions à nouveau été l’objet de toutes les attentions. Des dizaines de petits vendeurs nous proposaient leurs objets rituels : petites urnes de sindur, cette poudre végétale utilisée pour tracer le Tilak rouge sur le front des croyants, fioles d’eau sacrée du Gange, images pieuses, diyas (petits paniers offrandes constitués de feuilles et de fleurs et portant en leur centre une minuscule lampe à huile), bracelets de bronze, bangles, bijoux, etc…
A dire vrai, nous ne nous sentions vraiment pas à l’aise, tiraillés de toutes parts par ces vendeurs qui nous harcelaient, par des mendiants et des lépreux qui nous tiraient la manche, sans parler des hordes de macaques et autres singes langurs qui couraient en tous sens et se livraient à de véritables guérillas de rues pour protéger leurs territoires. Et bien sûr, comme partout en Inde, des centaines de paires d’yeux qui nous observaient en silence. L’atmosphère était lourde, très lourde; alerté comme par un sixième sens, je sentais confusément que quelque chose allait se produire.
Et c’était exactement ce qui était arrivé. Nous nous étions subitement retrouvés encerclés de quatre hommes en uniformes bleu portant brassards noirs, surgis de nulle part. Ils nous avaient demandé nos noms, adresses et documents d’identité. Leur ton semblait menaçant, ils pointaient du doigt leurs formulaires marqués du swastika (la croix gammée dont est inspirée la funeste croix des nazis) en précisant qu’ils étaient du gouvernement indien. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils voulaient exactement, mais une chose était sûre, il n’était pas question de leur donner nos passeports. Nous ne les aurions récupérés à coup sûr que contre payement de bakchichs. Je leur avais répondu avec un calme qui m’avait étonné moi-même que ce sceau n’était pas celui du gouvernement indien (NB : le sceau du gouvernement indien, ce sont les trois lions Ashoka) et que j’étais de l’Ambassade belge et qu’ils nous foutent la paix, s’il vous plait. Il faut croire que j’avais dû être convaincant, car après une courte palabre en hindi, et à notre grand soulagement, les gars s’étaient évaporés aussi vite qu’ils étaient apparus. J’appris plus tard en me documentant sur la question qu’il s’agissait en fait de « collecteurs de donations » … S’ils avaient au moins pris la peine de nous expliquer qui ils étaient, au lieu de nous tomber dessus comme des membres de la Stasi en pleine guerre froide, nous nous serions bien fendus de quelques roupies … Si, si, je vous assure !
Mais soit ! À peine sortis des griffes de ces larrons, qu’un vendeur ventripotent, dont l’haleine empestait le bétel, m’empoignait le bras et me collait d’autorité un petit panier offrande dans les mains, me précisant au passage que c’était, je cite, « very compulsory » (extrêmement obligatoire). C’en était trop ! Je lui avais reclaqué son offrande dans les mains sans ménagement, en le priant, avec un sourire forcé, de bien vouloir nous lâcher les baskets. Notre tension était à son comble. Alors, on s’était encourus loin, tout au bout des ghâts, fuyant singes hurleurs, mendiants, collecteurs de donations et marchands du temple pour assister tranquillement à la cérémonie.
L’obscurité était tombée, des lampes à huile avaient été allumées un peu partout. Les timbres de dizaines de cloches résonnaient à l’unisson, semblant venir de partout et de nulle part à la fois. L’endroit avait été soudainement baigné dans une atmosphère de dignité et de recueillement. Des dizaines de petits bateaux offrandes éclairés de leur minuscule lampe flottaient paisiblement sur les eaux calmes du Gange, chacune d’elles représentant un défunt dont on honorait la mémoire. Des pénitents, transcendés par l’émotion et la méditation, oubliant soudainement toute pudeur, se glissaient cérémonieusement dans les eaux froides du fleuve sacré. En quelques minutes à peine, comme seule l’Inde peut le faire, toute notre tension était retombée. Jai Jagadish hare ! Le Dieu de l’univers est grand ! 😉
Pour visualiser nos meilleures photos de « Rishikesh » et « Camp King Elephant », cliquez sur le lien ci-dessous :
http://www.flickr.com/photos/jpmuller/sets/72157611376518291/
Et voici, en prime, une petite vidéo de la cérémonie « Ganga Aarti » à Haidwar



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