golconde bob moraneJe viens de passer une nuit à Hyderabad, capitale de l’Etat d’Andhra Pradesh. Un voyage éclair. Départ de Delhi le dimanche soir, retour dans la soirée du lundi. Tout s’est décidé très vite. Un rendez-vous avec un homme d’affaires indien que j’essayais de décrocher depuis longtemps et une conférence sur le thème des startups technologiques à laquelle j’avais été invité.

 Ce qu’il y a de plus extraordinaire à Hyderabad, c’est sans doute son aéroport. Écrin blanc ultra moderne, surgi de nulle part … Mais il a été conçu à l’indienne. La planification n’est pas leur fort, c’est bien connu. Le gars de l’hôtel qui est venu me prendre sur le coup de 10 heures du soir, m’annonce que les parkings sont situés à 10 bonnes minutes de marche. Il me demande donc de patienter le temps qu’il ramène la voiture  En pestant, je poireaute dans la chaleur étouffante de la nuit tropicale en regardant les taxis qui embarquent des passagers devant moi. Mauvaise idée que j’ai eue de réserver la voiture de hôtel, je serais déjà en route depuis longtemps si j’avais pris un taxi. Pour tromper mon attente, je téléphone à Catherine pour la rassurer que je suis bien arrivé.

Enfin, le bahut se pointe. Il était temps. Nous traversons la ville dans une nuit d’encre. Comme partout en Inde, les nuits sont sinistres. L’éclairage extérieur est quasi inexistant et les vitres fumées de la berline m’empêchent d’y voir à travers. De toute manière, j’ai allumé mon PC et je ne m’intéresse guère au paysage. Je relis mes notes pour préparer mes rendez-vous du lendemain. Quarante cinq minutes plus tard, l’hôtel Taj Krishna apparaît dans toute sa splendeur. Les portes de la voiture s’ouvrent. Les gars du service de sécurité procèdent à une fouille sommaire. Ils s’effacent rapidement pour laisser la place à un gigantesque portier sikh, aux moustaches en tire-bouchon, enturbanné et accoutré d’un costume de fanfare de cirque. Il se courbe devant moi, les mains jointes, à l’indienne. « Namasté Sir ! ». Ensuite, c’est le balai habituel des porteurs de bagages des réceptionnistes et des garçons d’étage. Moins d’une demi heure plus tard, le portefeuille soulagé de quelques pourboires,  je m’enfonce mollement dans le matelas épais et floconneux d’un grand lit à baldaquin, en suivant distraitement sur un grand écran plasma les danseuses virevoltantes en saris multicolores d’une super production bollywoodienne.

La nuit est courte. Je me suis réveillé trop tôt, en proie à une vive tension. La journée s’annonce cruciale. Au programme : un petit-déjeuner avec un homme d’affaires indien, dont la société est spécialisé dans les extractions d’huiles essentielles, et qui envisage d’investir en Europe de l’ouest dans une usine très high tech d’extraction de fluides par dioxyde de carbone supercritique. Waouh ! Si ça marche, ce sera une belle plume à mon chapeau. Rendez-vous courtois, autour d’un petit-déjeuner buffet copieux, suivi de discussions un peu trop techniques à mon goût dans un salon feutré de l’hôtel. C’est moi qui invite. J’ai mis les petits plats dans les grands. Une armada de serveurs en gants blancs papillonnent autour de nous comme de petites abeilles autour d’une ruche. Je trouve qu’ils en font des tonnes, et pour tout dire, ils me gonflent un peu avec leur ballet incessant. J’ai du mal à me concentrer, surtout que la discussion est très technique. Je suis largué par moment, mais je n’en laisse rien paraître. Je garde en toute circonstance mon sourire 33bis, celui des grandes occasions, comme aurait dit mon pote San Antonio. Au bout du compte, je m’en sors avec tous les honneurs. La poignée de main finale est chaleureuse et je rejoins ma chambre avec une quasi certitude : celle de l’avoir convaincu de se déplacer en Belgique pour y visiter des sites d’implantation. Cela s’annonce plutôt bien. Le gars était venu de Bangalore exprès pour me voir. Il avait pris un avion à 6hrs du matin, rien que pour moi. C’était déjà presque dans la poche, mais il fallait encore enfoncer le clou. Mission accomplie. Cela faisait un an et demi (c’est vrai !) que je lui envoyais des mails et qu’on se parlait au téléphone. Maintenant que nous avons eu cette rencontre en tête à tête,  je sais que tout cela n’était pas inutile.

Il n’est que 10 heures du matin, mais je décide de me rafraîchir. Mine de rien, la discussion m’a épuisé. Je décide de changer de chemise. Une demi heure plus tard, je suis à nouveau dans l’ascenseur, direction le deuxième étage et le salon « Emerald ». La conférence sur les opportunités du marché américain pour l’internationalisation des start-up indiennes est sur le point de débuter. Je me suis fait inviter en observateur, grâce à mes relations avec le partenaire indien du projet. J’essaye de les convaincre de mener un programme similaire avec nous pour l’Europe.

Dans l’immédiat, ce sont les Américains qui paradent sur l’estrade. Moi, je compte plutôt faire profil bas, voir sans être vu, mais c’est raté. En tant que représentant de l’Ambassade de Belgique, je finis par me retrouver au micro. C’est un peu gênant vis-à-vis des Américains. J’ai l’impression de leur gâcher la fête et ils doivent se dire que cela ressemble furieusement à de l’espionnage. Mais je m’en sors pas trop mal. Il faut dire qu’ils sont de l’Université du Texas. Ce sont presque des potes… Quand j’explique au micro que je suis à moitié belge, et à moitié cow-boy, cela surprend les indiens, mais cela fait éclater de rire les Ricains. Du coup, je me retrouve invité à déjeuner à la table d’honneur, à l’issue des débats, entre le Chief Financial Officer de Lockheed Martin, la plus grosse boite de défense au monde et le responsable R&D de l’Indian Institute of Technology. C’est raté pour le profil bas, mais plutôt bien joué pour l’avenir de mon projet. On en reparlera, vous verrez…

Il est près de trois heures de l’après-midi quand je regagne ma chambre. J’ai déjà deux messages de la réception de l’hôtel sur mon voicemail et un post-it sur la porte. On me demande de dégager la chambre illico, et je ne me fais pas prier car mon avion est à 5 heures et j’ai 45 minutes de route. Je fourre mes effets dans ma valise à la sauvette et je règle ma note.

La voiture m’attend. Le chauffeur se présente, il s’appelle Mohammad. Enchanté ; moi, je vais à l’aéroport, et fissa car je suis pressé. Il me demande s’il doit mettre de la musique ; je lui dis que je m’en fous un peu, mais pas trop fort s’il vous plait. Et on est repartis, direction l’écrin blanc, et moi j’ai déjà replongé le nez dans mon laptop, en train de rédiger le rapport de conclusions de ma mission. Accomplie, sans problème. Beau travail, mon petit gars, bien joué. Je me félicite in petto.

On roule déjà depuis une bonne demi heure. Je lève les yeux et regarde vaguement par la fenêtre. La route est défoncée, il y a des travaux partout. On construit un flyover ou un métro surélevé. C’est le bordel intégral, le chaos. Sur le bas côté, un paysage « déjà vu » défile sous mes yeux : des petits commerces minables surmontés de plaques de tôle ondulée, des gravats partout, des véhicules de fortune sur le bas côté, des vaches et d’autres animaux domestiques qui errent librement, des enfants à demi nus qui jouent dans les détritus, des hommes accroupis sur le bord de la rue ou debout en train d’uriner contre un mur ou un arbre, bref la même crasse et la même misère que partout en Inde. Je suis à Hyderabad, mais je pourrais être dans n’importe quelle banlieue de Delhi ou de Mumbai.

Le chauffeur a dû voir, dans son rétroviseur, que j’avais relevé la tête de mon laptop. Il me lance joyeusement: « Hyderabad is a beautiful city, but the traffic is very bad » (Hyderabad est une ville superbe, mais la circulation est impossible). J’en reste bouche bée. Dans le contexte, la phrase est du plus haut comique, car nous roulons plutôt bien, je trouve (pour les standards indiens), mais par contre le quartier est crado au possible. Je me dis que son anglais est sans doute très limité et qu’il a dû sortir cette phrase apprise par cœur dans le seul but de meubler la conversation… Au fond, c’est plutôt gentil de sa part, car je n’ai pas montré beaucoup de sympathie envers lui jusque là. Aussi m’efforçais-je de lui faire un brin de causette durant les derniers kilomètres de la course. La conversation n’est pas d’un niveau exceptionnel car, comme je l’avais pressenti, son anglais est très limité, mais qu’à cela le tienne, je suis de bonne humeur et je décide de lui octroyer un bon pourboire à l’arrivée, ce qui me donne droit à quelques courbettes marrantes après qu’il ait sorti ma valise du coffre de la voiture.

Une petite heure plus tard, je suis dans l’avion Jet Lite, en route vers Delhi. Il est plein comme un œuf et je me retrouve calé contre un hublot, sans accès à mon cher laptop que j’ai laissé par mégarde dans mon cartable (comme dit ma Douce et Tendre) lequel se trouve loin de moi, dans le compartiment à bagages. Bah ! Je n’ai que deux heures de vol, et j’ai assez travaillé comme cela. Je décide donc de me relaxer un peu, de faire le bilan de ma mission et me voilà avec mon éternelle potence de comptable, inscrivant dans la colonne de gauche les éléments positifs et, dans la colonne de droite, les éléments négatifs, en ponctuant chacun d’eux d’un coefficient de pondération. Ensuite, je fais la somme des plus et des moins et j’en déduis le score global. C’est mon activité fétiche dans les avions, l’un des rares moments de ma vie où je prends vraiment le temps de faire le point sur mes voyages, sur mes projets et sur mes actions. Je suis un loup solitaire dans les transports, n’essayez pas de me parler, je vous mordrais le nez. Je pense ! Surtout, ne pas déranger ! Pour Hyderabad, le bilan est très positif. Je me mets juste une petite note négative pour la mauvaise nuit que j’ai passée et pour le moment où j’ai un peu bedrouillé au micro. Je repousse ma feuille devant moi, satisfait. Ensuite, j’agrippe le magazine de bord et le parcours distraitement.

Tiens, il y a justement un article sur Hyderabad. On y présente les principaux sites touristiques de la ville (des mosquées, des musées, un lac …) et surtout des parcs scientifiques. Hyderabad est surnommée la « génome valley » de l’Inde (allusion à la « silicone Valley » de Californie). J’y apprends aussi que la ville a été bâtie quasiment sur les ruines d’une cité ancienne dont seule subsiste unegolconda forteresse imposante. Elle s’appelait Golconde. C’était la capitale du Royaume Rajput, l’une des cités les plus prospères du 16ème siècle, car bâtie à flanc de montagne, aux abords d’une mine de diamant. Je tressaille. Car si, pour beaucoup, Golconde symbolise la richesse, la prospérité, l’opulence, pour moi Golconde c’est bien davantage qu’une mine de diamant ou une cité fantôme. Golconde, c’est une peinture de Magritte que j’allais voir de temps en temps à la collection De Menil de Houston lorsque mes déjeuners ou mes rendez-vous m’entraînaient dans le quartier Montrose. Mais bien au-delà, Golconde, c’est toute mon enfance qui me saute au visage. Instantanément, je revois la jaquette du roman fétiche de Bob Morane, « la couronne de Golconde », marqué par la rencontre formidable et fatidique de Morane et de son ennemi juré, Monsieur Ming, alias l’Ombre Jaune, duel mythique s’il en est, version moderne de la sempiternelle bataille du bien contre le mal. J’avais onze ans et je découvrais la lecture à travers la plume prolifique et l’imagination débordante d’Henri vernes. Une aventure fantastique à travers l’univers féodal de l’Inde millénaire, peuplée de mythes, de mystères et de maléfices, de jeunes filles fragiles, de dacoits sanguinaires et de thugs aux dents de loups.

Il y a trois ou quatre ans, j’avais entrepris de faire découvrir mon héros de jeunesse, Bob Morane, à mon fils Tom. Et c’était précisément cette aventure, « la couronne de Golconde », que j’avais choisie pour tenter de lui transmettre ma passion. Sans grand succès, je dois bien le reconnaître. Il n’avait pas vraiment mordu à ce type de lecture, mais avait néanmoins pris un immense plaisir à ces moments de grande complicité. C’était déjà beaucoup.

Je reste songeur. Ainsi donc, sans le savoir, je suis allé à Golconde. Mais, l’esprit encombré de mes affaires, je n’en ai rien vu d’autre qu’un palace aux tapis feutrés, que des serveurs endimanchés et des portiers enturbannés. Je n’en ramène rien d’autre que des cartes de visite de businessmen et des aigreurs de ces repas trop riches, pris avec l’estomac noué.

L’espace d’un instant, dans cet avion qui me ramène à Delhi, je croise en pensée le regard du petit garçon que j’étais. Il me dit, les yeux brillants d’excitation : « Waouh ! Tu es allé à Golconde ? Quelle chance ! Cela a dû être fantastique. Tu as vu des Thugs, des dacoits, le trésor des Sultans ? Raconte-moi, s’il te plait ! ». Mais je ne trouve rien d’intéressant à te raconter, petit garçon, et je me sens tellement coupable de la déception que je devine dans ton regard d’enfant.

Tandis que le pilote annonce dans l’interphone que nous venons d’entamer notre descente vers l’aéroport Indira Gandhi de Delhi, je reprends ma potence. J’y marque dans la colonne de droite : « oubliés les rêves de mon enfance », avec une pondération de 10. La peine maximale…  Et au moment où les roues de l’Airbus A320 heurtent en douceur le tarmac de la piste 29, je me fais la promesse de retourner un jour à Hyderabad et d’y visiter les ruines de Golconde. Pour regagner l’estime du petit garçon que j’étais … Je lui dois bien ça, car c’est quand même bien grâce à lui que je suis ce que je suis, aujourd’hui.

5 réponses à « Surmenage à Golconde »

  1. Avatar de chantalhemroulle
    chantalhemroulle

    sacré-nom!! Quand j’ai lu GOLGONDE…je me suis dit :ça me rappelle qqchose!!! BINGO!! bob morane….BOB MORANE!!!! j’en ai été une jeune ado super dingue!!!je crois même avoir rêvé de lui…IL a été ma première « vraie lecture!! entre 13 et 18 (ouiii!! pas génée!!) grâce à mon frère René qui bon èlève prometteur « méritait » chaque H.Vernes qui sortait…Ah ce que j’ai souffert qd je l’ai cru mort!!!(bob!! pas René…) et son pote Bill balantine.. les dacoïts etc..tout ça!!
    STOP!!! j’en oublierais presque (mais non!!!) de te féliciter!!
    Pantoise…tu fais tout ça tout seul toi???non..vrai!! dji nè r’vin nin!! c’est pas la place pour « en faire des tonnes » mais chapeau cousin!!…pas pour rien que tu « navigues » à 2 doigts de l’ulcère-gastrique!!!
    Pour la couleur locale:…entre hyper modernisme-aéroport ,luxe (et servilité forcenée..et forcée??)des hotels ,et…la misère des « bords de route »…rassure moi!! il y a tout de même bien une « classe moyenne » en Inde?? ,tu vas me répondre NON!!
    allez!! la suite par mail….et SUR PLACE!!!bisous à vous tous et encore BRAVOOOO!!

  2. Je te vois d’ici,te frotter les mains,un léger,très léger sourire éclairant à peine ton visage,riant dans ta barbe, et, te répétant: « je l’ai eu !,je l’ai eu ! C’est dans la poche !
    M’en voudras-tu si je te dis que toute cette scène, où l’un avance ses pions en douce…et jubile à l’idée d’avoir gagné la partie, me rappelle un bon vieux « De Funès » où le ci-devant, parvenait à faire signer un contrat, un peu juteux, à une délégation chinoise ?
    A chacun ses références ! Les tiennes sont un peu plus sérieuses et « le petit garçon » me touche énormément.J’ai dû le croiser sur ma route… lui ai-je assez prèté attention ? Va savoir ! en tout cas, il s’est pas mal débrouillé !
    Allez ! raconte nous la suite…avec les « ricains » !

  3. Avatar de chantalhemroulle
    chantalhemroulle

    Un petit message pour les deux « gros lourds » qui squattent votre salon!! je veux bien entendu parler des deux lions « made in china »….:
    « BON!! les p’tits gars !! va falloir vous remuer un peu là…ILS vont pas encore devoir vous porter ou vour faire porter lors de leur déménagement prochain!! Vous allez remuer vos grosses miches et papattes et ,cette fois…prendre gentiment et « discrètement »..cette fois!!le chemin du nouveau nid de la Muller’s family….c’est qd même pas compliqué de vous mettre « déja » en route afin de leur faciliter la tâche..et vous placer gentiment à vos postes en guise de comité d’accueil..et avec le sourire!!
    sinon …j’aurais 2 mots à vous dire lorsque je passerai vous voir fin mars!!
    bisous à vos « maitres »!!

  4. Ca y est! Je suis enfin revenue finir de lire ton recit de Golconde, JP. Je suis lente.
    Ah, super, ton histoire! tu merites un coefficient 20/20!

    Et les lions qui demenagent, c’est pour vous suivre ou?

    Des gros bisous a tous, Vero et tous les Schlum

  5. […] Delhi (Il n’y a pas eu de miracle !), Une larme sur la joue du temps (Ah ! Le Taj Mahal !), Surmenage à Golconde (Je pense que c’est la seule fois où j’ai parlé de mon boulot sur mon blog », Prom !  […]

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