J’ai été malade comme un chien. Le genre d’infection bactérienne qui vous retourne les tripes à l’envers comme une vulgaire chaussette et vous laisse livide au bout d’une nuit interminable. L’aube s’était levée sur ma déconfiture. Mon corps tout entier n’était que souffrance. Pas un organe qui ne soit douloureux. Mais, pas de doute à ce sujet, la racine du mal provenait de mon estomac. En fait, mon estomac était partout en moi: il semblait avoir pris possession de mon corps, de la racine de mes cheveux jusqu’au bout de mes orteils. Je n’étais plus qu’un énorme estomac tout douloureux. Je voulais mourir, et, de préférence, le plus rapidement possible. Mais mon agonie semblait ne pas devoir finir. Je passais en revue pour la centième fois les aliments ingérés la veille, cherchant parmi eux celui qui aurait bien pu être la cause de mon supplice. En vain, bien sûr, car je n’avais rien mangé de vraiment spécial et j’étais le seul malade de la famille. En fait, la solution tenait en deux mots : « Delhi Belly » (littéralement : « le ventre de Delhi ») … Tout le monde ici en est frappé à intervalle régulier, quelles que soient les précautions que l’on prenne en matière d’hygiène alimentaire. Delhi est un vrai bouillon de culture à ciel ouvert !
Okay. Un petit « Delhi Belly », donc. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous ? Oui, mais non ! Car, quand vous êtes dans ce piteux état, vous n’avez qu’une seule envie : c’est qu’on vous foute la paix, qu’on vous laisse mourir seul, recroquevillé comme un fétus au fond de votre lit. Mais, autour de mon lit à moi, il y avait dix déménageurs en t-shirts orange pétant de la société « Allied Lemuir », qui n’attendaient qu’une chose, c’est de pouvoir le démonter et le mettre dans leur camion, mon lit !
Bon, d’accord, là, j’exagère un tout petit peu. Car, en réalité, il n’y avait encore personne autour de mon lit, à part, bien sûr, ma douce et tendre qui venait à intervalle régulier vérifier si j’étais toujours en vie. Ce matin là, ma chambre était encore provisoirement isolée, ultime sanctuaire de calme dans la tourmente et l’effervescence de notre appartement en plein chambardement. Car, vous l’aurez compris, nous déménagions. Et si cela vous surprend, sachez que nous aussi, ça nous a vachement surpris ! C’est que nous venions à peine d’achever de nous installer (je vous assure que deux ans, c’est peu, pour s’installer à Delhi !) et de fignoler la décoration de notre appartement de Visant Vihar. Et vu le loyer exorbitant que nous payions, et les nombreux petits aménagements réalisés à nos frais, nous étions convaincus que notre cher propriétaire allait se prosterner devant nous pour prolonger le bail de quelques années. Et bien non, pas du tout. C’était sans compter sur l’avidité et la cupidité de ce triste individu. Le gars nous avait effectivement fait une proposition de renouvellement de bail, mais il nous avait annoncé le plus simplement du monde qu’il entendait augmenter le loyer d’une fraction « raisonnable » (selon ses termes, et « au-delà de toute décence » selon les miens !) Par discrétion, je ne citerai pas de chiffres ici, mais disons que, par comparaison, avec un tel loyer, nous pourrions nous loger dans les meilleurs quartiers de Paris ou de New York. Sauf que nous, quand nous regardions par la fenêtre, ce n’était ni Central park, ni les Champs Elysées que nous apercevions, mais bien un petit parc grisâtre écrasé de chaleur et des ruelles bruyantes, malodorantes et poussiéreuses, à la circulation chaotique, aux trottoirs défoncés et encombrés de gravas, de bouses de vaches et de détritus en tous genres, et où des meutes de chiens galleux règnent en maîtres dès potron minet. Et comme, en prime, nous venions d’apprendre qu’on allait raser le bungalow voisin pour y élever à la place une maison de quatre étages (le maximum autorisé à Delhi), ce qui nous garantissait dix-huit mois minimum de nuisances additionnelles, nous n’avions même pas essayé de négocier. Notre décision avait été vite prise…
Donc, voilà. Nous déménagions. Et j’étais mourrant. En en plus, des candidats locataires visitaient déjà notre appartement sans même prendre rendez-vous et me regardaient de travers, avec ma gueule pas possible, comme si j’avais guindaillé toute la nuit et que je n’aurais pas pu me lever, terrassé par la gueule de bois…
C’était le deuxième jour des opérations. Les minutes s’étaient égrenées lentement, parsemées d’idées noires, entrecoupées d’atroces crampes stomacales et d’allées et venues effrénées, direction la toilette. J’avais donc passé la journée ainsi, soutenu par mon instinct de survie. Et je craignais le lendemain par dessus tout. Car, de gré ou de force, j’allais bien devoir sortir de mon lit puisque les déménageurs avaient annoncé leur intention de vider notre chambre et terminer le déménagement par la même occasion.
Mais finalement, j’avais eu tort de m’inquiéter. D’abord, l’anti-biotique que je transporte toujours avec moi avait fait des miracles. Là où Primpéran, Imodium et Motilium combinés avaient échoué, mon petit générique indien avait fait merveille. Le lendemain, j’étais sur pied. Pas vraiment frais comme un gardon, reconnaissons-le, mais en bon état de marche quand même. C’est fou comme la nature est forte, comme notre corps tend vers la vie … Ensuite, j’avais encore de la marge car finalement ce déménagement avait duré six jours et non pas trois comme prévu…
A dire vrai, ce fut le plus long et le plus pénible de tous. Le monde à l’envers comparé, par exemple, à notre deuxième déménagement en Chine. Cette fois-là, on avait discuté quelques minutes avec un petit gars qui ne payait pas de mine mais qui nous avait été recommandé par des copains. Le montant était dérisoire et, à peine avais-je apposé ma signature au bas du contrat que le gars avait rameuté ses hommes, postés, eut-on dit, au coin de la rue. Et aussitôt les grandes manœuvres avaient commencé. En fait, ses hommes, c’était l’armée de libération de Mao. Si, si, je vous assure ! C’est l’armée chinoise qui nous avait déménagé ! On n’avait pas eu le temps de dire ouf que c’était déjà presque fini. Ils avaient même scié un meuble en deux parce que c’était trop compliqué de le faire passer par la porte. Pas de cartons, pas d’emballage, ou si peu. Juste quelques couvertures pour protéger les grosses pièces. Et très peu de dégâts, au bout du compte ! Ils avaient même rafistolé le meuble scié et il n’y paraissait plus …
Cette fois, l’opération emballage, transport (5 petits km) et déballage avait pris six jours en tout. Le plus petit objet, une fois enturbanné, s’était transformé en rouleau de scottex lorsqu’il était prêt à être empaqueté. Je ne me souviens plus exactement du nombre, mais je pense qu’on a dépassé les 600 cartons au total. Vous parlez d’une opération logistique ! Mais il faut dire que chacun de nos déménagements devient de plus en plus problématique. C’est qu’on vit comme des tortues, nous autres. Nous nous déplaçons avec toutes nos affaires sur le dos. C’est fou le brol qu’on se trimbale avec nous … Toute notre histoire, en fait : depuis nos archives de l’école primaire, jusqu’aux factures d’électricité de nos maisons au Texas (des fois qu’on nous traînerait en justice pour non-paiement !), en passant par les premiers vêtements de bébé-Julie.
A propos de Julie, elle avait emporté pas mal de choses à elle, lors de son grand départ en septembre 2007. Mais depuis lors, à chaque fois qu’elle revient ici en vacances, elle nous en ramène un petit peu. Elle reconstitue son stock, mine de rien… Enfin, nous on est quand même contents. Cela prouve que, pour elle, sa maison, c’est toujours la nôtre… Bref ! À chaque déménagement, on se dit : « Bon, dès qu’on sera bien installés, on va faire un grand tri ! » Mais, en fait, on n’a jamais vraiment le temps de s’installer, alors comment pourrait-on trier ?
Celui-ci, c’était notre dizième déménagement depuis qu’on a quitté la Belgique, il y a 18 ans. Cela ne fait même pas deux ans sur place en moyenne. On ne va pas pouvoir continuer à ce rythme là, moi je vous le dis ! Car évidemment, à force de vivre à l’étranger dans des pays différents, on tend à accumuler les objets. Surtout votre serviteur, qui a une certaine tendance à craquer systématiquement pour tout ce qui est très gros et très encombrant ! Et très lourd, par-dessus le marché ! Nos lions chinois de granite rose d’une demi tonne par exemple ! Ce fut un véritable calvaire de les monter jusqu’au premier étage de notre nouvel appartement. Pas pour nous, évidemment, mais pour la douzaine de gars qui suaient, hurlaient, ahanaient dans la cage d’escalier pour les hisser jusqu’à leur nouvelle demeure. Je vous mets la vidéo en bas de page. Je n’ai filmé que le début des opérations, quand tout se passait encore bien. Quand ils avaient entamé la montée dans la cage d’escalier, Catherine et moi, on s’était repliés dans la chambre à coucher pour ne pas assister à ce supplice. C’était pire que le mont Ventoux pour la lanterne rouge du tour de France ! Les gars faisaient un ramdam de tous les diables, on s’attendait à tout moment à ce que nos voisins du dessus ou du rez-de-chaussée déboulent dans les escaliers en nous faisant les gros yeux, genre « Non, mais vous êtes malades ou quoi de trimbaler des trucs pareils ? ». Il leur avait fallu quatre heures pour hisser les deux bestioles. Il était près de dix heures du soir quand les opérations s’étaient achevées. Les rampes d’escaliers et les murs des corridors sont tous éraflés, mais on va réparer les dégâts, promis !
Bon, enfin bref ! Nous voilà donc dans nos nouvelles pénates. Je pense qu’on y sera bien. Le quartier est plutôt sympa. Pour Delhi, s’entend ! Ici, les vaches et les chiens errants sont bannis, c’est déjà cela ! Et on a vraiment l’intention d’y rester jusqu’à la fin de notre séjour en Inde !
Ceci dit, le premier mois n’aura pas été de tout repos. C’est un appartement flambant neuf. Très moderne et très bien conçu au niveau du design. Mais, bien sûr, rien ne fonctionnait convenablement quand nous sommes entrés dedans. Par exemple, ils avaient oublié de connecter les éviers au système d’évacuation, donc on prenait un bain de pied quand on ouvrait les robinets. On a aussi eu droit à des inondations dans les toilettes, il y avait des flammes qui sortaient des interrupteurs électriques quand on les actionnait, etc… Encore moins dôle : la machine à laver et le séchoir ont fait fondre les prises électriques et ont finalement rendu l’âme [1] . Franchement dit, ce fut l’enfer sur terre pendant trente jours. Durant cette période, nous avons écumé d’appels suppliants (ou courroucés selon nos humeurs du moment), tous les call centers de Gurgaon et de Bangalore, nous sommes probablement entrés dans le Guinness book de ceux qui détiennent le record du monde du nombre de « complaint tickets », tout ceci afin de tenter de récupérer le téléphone, l’internet, les chaînes de télé et j’en passe. Pendant un mois, je jure que tous les jours ce fut le ballet incessant des plombiers, gaziers, charpentiers, électriciens, installateurs et réparateurs d’appareils en tous genres. La plupart d’entre eux apparaissaient à l’improviste pour constater les travaux ou les dégâts puis disparaissaient à tout jamais. Quand on comprenait qu’ils ne reviendraient pas, on recommençait le cycle des réclamations… On a même eu un faux agent du gaz, qui est venu faire des faux travaux mais nous a donné une vraie facture … Quel stress ! Résultat : j’ai dû doubler ma dose de somnifères, Catherine en a perdu (temporairement, j’espère !) le fil de ses pensées positives, et on a dû mettre Fricadelle (c’est le chat) sous Valium pour surmonter sa dépression temporaire. Quant à Tom et Luna, ils nous ont fait un petit peu la tête parce qu’ils se sont retrouvés trois semaines sans internet ni chaînes de télé.
Mais finalement, je vous rassure, tout est rentré dans l’ordre et aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces quelques lignes, j’ose à peine vous dire (j’ai peur que cela me porte malheur) que nous n’avons pas de problème à signaler. Je me demande bien ce qui va nous tomber dessus… 🙂
[1] Auparavant, on a vu brièvement la machine à laver se promener sur le balcon avec le séchoir sur son dos. Bon, ça, d’accord, c’était un peu de notre faute, il faut dire, on avait oublié d’enlever les cales de blocage du tambour après le déménagement. Vous auriez dû voir la phase d’essorage, il aurait fallu filmer la scène ! Moi, je n’étais pas là mais la Catherine me commentait les faits en direct au téléphone. Au bout d’un moment, la machine a largué le séchoir qui s’est rétamé par terre. C’était du tout grand spectacle, paraît-il !


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