Calfeutré à l’abri du vent derrière sa grande carcasse, je tente de reprendre mon souffle. Cela faisait  bien dix kilomètres que je roulais devant. Cette route en faux plat, vers Sisteron (Haute provence), n’en finit pas. Si ça continue nous allons rater le départ de la 11ème étape du Tour de France ! Il est loin le temps de mes « exploits » cyclistes… Cela me fait tout drôle de me retrouver ainsi, à vélo, avec mon fils. Les derniers kilomètres sont les plus durs ; la pente est rude sur la fin, nous avons le vent de face et mon petit Tom n’en peut plus. Enfin … « petit », c’est une façon de parler, bien sûr ! Il n’a que 16 ans mais a déjà une demi tête de plus que moi.  Il a poussé comme cela, tout d’un coup, sur ses 14 ans, peu après notre arrivée en Inde. Maintenant, il me regarde de haut, avec un petit air supérieur, vaguement condescendent. Je suis devenu « son petit Papa » … Mais, aujourd’hui, « son petit Papa » est en train de lui donner une sacrée leçon de vélo. Le « vieux » a encore de bons restes, dirait-on…

Il a mis pied à terre dans la côte finale vers Sisteron, et je l’attends patiemment au sommet. Il est livide, me dit qu’il va vomir. Je suis quand même un peu inquiet pour lui. A son âge, j’abattais 100 bornes en moyenne tous les jours. Sans compter les courses du samedi et du dimanche …. Lui, n’est guère sportif, reconnaissons-le; il est bâti tout en hauteur, pas vraiment en muscles …

Enfin, nous arrivons ! Nous nous frayons un passage à travers les voitures et les motos de la caravane du Tour. Aussitôt envoûtés par la magie du Tour, nous avons vite fait d’oublier nos crampes musculaires et nos t-shirts trempés de sueur. Les hauts parleurs débitent des slogans publicitaires  sans discontinuer. Hélas, pas grand-chose à se mettre sous la dent question coureurs. Autrefois, ils se mêlaient volontiers au public, dans une ambiance bon enfant, pour signer des autographes. Aujourd’hui, ils restent calfeutrés dans les autobus géants tout confort, parqués bien loin, à l’abri du grand public. Pas de coureurs donc, mais bien une kyrielle de jolies hôtesses en short et de stewards bronzés, au sourire Pepsodent, qui distribuent des gadgets et des snacks. C’est toujours cela de pris ! Nous nous dirigeons vers le « Village du Tour », là où la presse et les suiveurs se rassemblent pour les petits potins du matin. C’est une étape de haute montagne, aujourd’hui, et les commentaires vont bon train sur les chances d’Andy Schleck de conserver son maillot jaune, face aux coups de boutoirs de Contador, le grand favori du jour. Hélas pour nous, les agents de sécurité à l’entrée du Village sont sur le qui-vive. Nous essayons en vain de passer ni vus ni connus. Un malabar arrogant nous refoule d’une moue méprisante : « Pas de badge, pas de Village du Tour. C’est réservé aux VIP. Circulez s’il vous plait ! » Tom me glisse à l’oreille : « Dis-lui qu’on est diplomates ! » Je lui réponds d’un air désabusé : « Faut pas rêver, Loulou ! On n’est pas à Delhi, ici … » Nous rebroussons donc chemin, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Il reste une bonne heure à se farcir avant le départ. Devant la ligne de départ, une foule compacte s’est agglutinée. Pas la peine de rester là. Avec mon mètre soixante-huit, je n’aperçois pas grand-chose d’autre qu’un coin de ciel bleu. Tom, lui, c’est autre chose… Bah ! On décide de quitter le centre ville, noir de monde, et de se diriger vers la sortie de Sisteron, là où les coureurs passeront en cortège, juste avant que le départ officiel ne soit donné.

Nous finissons par trouver un endroit sympa, et même une terrasse ensoleillée où nous nous attablons dans l’attente du peloton. Je commande un petit rouge, et Tom un Coca. Je vois ses yeux briller d’envie lorsque la serveuse m’amène mon verre. Je sais qu’il adore boire un petit coup, de temps en temps, et je l’y laisse tremper les lèvres. En fait, j’aime qu’il aime ce que j’aime. Ce n’est pas si fréquent. A son âge, on a plutôt tendance à s’affirmer en rejetant en bloc les idées et les gouts de ses parents. Mais avec lui, nous n’en sommes pas encore au choc des générations. Au fond, ce n’est peut être pas inéluctable, rien ne dit qu’on devra nécessairement en passer par là.  Bref ! Je savoure donc ce moment rare où nous nous retrouvons rien qu’à deux. Et je profite de cet instant de grande complicité pour le cuisiner un peu sur sa vie, ses envies, ses passions, ses problèmes. En général, il est plutôt taciturne, et secret, comme moi. Mais aujourd’hui, je le trouve plutôt bavard. On dirait que la mise en jambe du matin, et l’ambiance du Tour l’ont grisé.

– « Alors Loulou, raconte-moi : ta vie en Inde, çà se passe bien ou pas ? » Il tord la bouche d’une drôle de manière, soulève les sourcils et redresse la tête en arrière, prend une grande inspiration et tout son temps pour me répondre, un peu comme le faisait son grand père, quand il allait sortir une réplique d’anthologie avec son accent bruxellois savoureux.

– « Bof ! J’aimerais quand même mieux ne pas être là. Delhi, c’est vraiment pas terrible. J’aime pas trop les Indiens. OK, y en a des bons, mais en général, ils sont quand même plutôt grossiers et impatients, je trouve. Et puis il y a toute cette pollution et cette crasse. J’ai l’impression que je deviens insensible à la misère. Et il n’y a nulle part pour trainer avec les copains. A part l’école… Mais l’école, c’est l’école;  c’est pas la même chose … »

Voilà, c’est dit ! Pas  vraiment dans la nuance, et je trouve qu’il est un peu dur pour l’Inde et les Indiens, mais bon, c’est la façon dont il voit les choses en ce moment …

– « Mais tu l’aimes bien, ton école ? »

– « Ouais, ça va. C’est la meilleure que j’ai eue ! »

Alors ça, c’est un grand moment ! A noter dans les anales. Tom a dit qu’il aimait bien l’école ! Je crois bien que c’est la première fois que je l’entends dire ça. En général, on lui demande : « ça a été aujourd‘hui à l’école ? » Et invariablement, il répond : «  Non, comment veut-tu que ça aille ? C’est l’école quoi … » Bon, c’est ce que je disais : aujourd’hui est un jour spécial. Tom est positif. Youpie ! Alors j’embraye :

– « Tu trouves que tu n’as pas une vie normale, pour un ado ? »

– « Non ! Partout où on va, les gens nous regardent bizarrement, comme des sales riches. On ne nous aime pas. J’aimerais bien pouvoir marcher dans la rue, me promener sans que tout le monde me regarde de travers. Mais il n’y a pas d’endroits pour marcher, et il n’y a pas d’endroit pour trainer entre copains et boire des bières (sic !). A part l’école, il n’y a nulle part pour faire du sport. (NB : Là, je trouve qu’il est de mauvaise foi, parce que, justement, il y a plein d’activités extra scolaires proposées par l’école, mais il n’y participe pas …)

– Et pour les filles, c’est un peu compliqué, alors ?

– « Non, les filles, c’est pas vraiment un problème. »

Dont acte ! Je ne sais pas exactement ce qu’il veut dire par là. Je ne lui connais pas de petite amie, mais je n’ose pas creuser la question davantage, par pudeur. D’ailleurs, je ne m’inquiète pas trop à ce sujet.  Franchement dit, je le trouve plutôt beau gosse. Et grand ! Ça aide, pour les filles ! Je sais de quoi je parle … Mais soit, revenons-en à l’Inde …

– « Comment vois-tu l’avenir de ce pays ? Tu y crois, toi, au miracle indien ? »

– « L’inde, c’est bullshit !  C’est pas des travailleurs, et puis, il y a ce système débile de castes qui bloque tout. Je crois que l’Inde deviendra une puissance, mais super lentement. Les Indiens sont pratiquement des surdoués, mais leur système est tellement nul. »

Ok. Encore une fois, Tom ne fait pas dans la nuance, mais je dois dire que je suis assez d’accord avec lui. On a beau dire que l’Inde émerge, il lui reste quand même de sérieux défis à relever…

– « Qu’est-ce que tu aimes dans la vie, Loulou ? »

– « J’aime la maison, ma chambre, mon école (Waouh ! Deuxième fois en 5 minutes, je crois rêver !), les écrans … »

Alors, là, pas de doute. Je confirme. Il est « accro » aux écrans : TV, internet, Wii, DS, PlayStation, GSM et j’en passe. Ils exercent sur Tom une fascination extrême. Je sais bien que c’est un peu général pour les jeunes d’aujourd’hui, mais chez Tom, cette addiction est poussée à l’extrême. Il est attiré par les écrans comme par un aimant. Et il reste scotché devant eux, comme ensorcelé. Du coup, les moments d’échanges comme celui-ci sont rarissimes. On est fréquemment en conflits. On doit sans cesse lui interdire, le menacer, sévir. Et la grogne s’installe. Pourtant, dès qu’il est « déconnecté », il redevient un être extrêmement social et agréable …

–  « Et qu’est-ce que tu n’aimes pas dans la vie ? »

– « Le manque de liberté, lire des livres en français, les gens qui « se la pètent », qui sont prétentieux, agressifs et insultants. Je n’aime pas le regard des autres sur moi, surtout les « expectations » des autres. Cela m’angoisse quand  toi ou maman, ou les profs, vous me dites que je dois faire mieux, que je suis super doué et super intelligent et qu’avec mes moyens je devrais avoir de meilleurs résultats. Tout ça … J’aime les gens qui me tolèrent, qui me prennent comme je suis. Moi, ce sont mes amis qui me choisissent, pas l’inverse. »

– « Mais tu sais bien que si on ne te pousse pas un peu, tu ne fous rien ! C’est quand même notre rôle de parents de te stimuler un peu, non ? Si on te laissait faire, tu passerais ta vie au lit, ou devant les écrans ! »

– « Mais j’adore mon lit et les écrans ! » Il rigole… « Mais, ouais, je sais. T’as raison P’pa… Mais vous c’est pas pareil. C’est surtout les profs qui me stressent … »

– « Comment vois-tu ton avenir ? »

– « J’aimerais bien aller étudier aux Etats-Unis. Je voudrais faire « police scientifique ». Mais je sais que ce ne sera peut-être pas possible, ça coute cher les études aux Etats-Unis … »

Et oui … C’est un gros souci. A priori, je ne vois pas pourquoi on devrait se saigner alors qu’il pourrait étudier en Belgique ou en Europe à beaucoup moindre coût… Bah. On verra bien …

– « Mais tu n’aurais pas peur de te retrouver seul, tout d’un coup, loin de nous ? »

– « Non, je crois que ça m’irait, j’aime bien être seul. Je ne ferais pas mon lit, ni le ménage très souvent, mais c’est pas grave. Je ne suis pas très exigent point de vue décoration et je ne suis pas très compliqué pour les vêtements : un t-shirt, un jeans, c’est ok ! Mais quand même pas « baraki », hein ! »

– « Qu’est-ce que tu aimes bien chez toi ? »

– « Je suis grand, calme, rêveur, dans mon monde, tranquille ; j’ai de l’humour … »

– « Et intelligent ? »

– « Oui et non, car les gens attendent grand chose de moi (NB : ce n’est pas très français, mais j’aime bien son expression, alors je l’ai gardée !)

– « Qu’est-ce qui t’a plu, ces vacances ? »

– « La coupe du monde de foot à la télé (NB : encore la télé !), faire de l’escalade à Forestia ou au Parc Aventures en France (Effectivement, c’est le champion de l’escalade. Comme quoi, il est quand même sportif !), les anniversaires avec la famille, manger des frites, la journée à Plopsa Coo, la balade dans les champs de Lavande. Et le Tour avec toi. (Ouf, j’avais peur qu’il ne le dise pas !). Et retrouver Julie. On s’entend bien et on a super bien rigolé avec Julie !!! »

– « Et avec Luna, comment ça se passe ? »

– « ça va ! Parfois, on se dispute un peu. »

Effectivement, ils s’entendent comme chiens et chats … Mais, en réalité, je crois bien qu’ils s’adorent. N’empêche, Luna en voit de toutes les couleurs avec lui, il la dispute sans arrêt. Heureusement, mon « assurance jeunesse »a du caractère !)

– « Qu’est-ce que tu aimes bien chez elle ? »

– « Elle est rigolote ! Ce que j’adore, c’est qu’elle ne sait pas rester fâchée longtemps. Elle finit toujours par rigoler. »

– « Si tu pouvais avoir un don extraordinaire, comme dans Heroes (NB : série TV culte pour ceux qui l’ignoreraient), tu choisirais quoi ? »

– « Je choisirais de pouvoir contrôler le temps et remonter dans le temps ! »

Là, il me surprend vraiment. Je pensais qu’il aurait dit : pouvoir voler, ou se transformer ou être indestructible ou invisible. Je le cuisine un peu sur le sujet, et il confie qu’il voudrait bien changer le passé, qu’il a honte de son passé. Boh ! Je me demande bien de quoi il parle, car dieu sait que ce fut un enfant facile … mais je sens bien qu’il n’a pas envie d’en dire plus. Je respecte son silence. Et c’est lui qui reprend le fil de la conversation :

– « P’pa, on va vraiment acheter un rickshaw ?

– « Un rickshaw ? Quel rickshaw ? »

– « Mais tu sais bien, P’pa, tu as dit qu’on allait acheter un rickshaw et le décorer comme on voudrait. »

Aie ! Me voilà piégé par mes divagations. J’ai effectivement émis cette idée, dans un de mes moments de rêverie. Précédemment, j’avais aussi dit qu’on rachèterait un vieux cinéma et qu’on y passerait des vieux films américains avec de vrais artistes à l’entracte, ou bien qu’on achèterait une vieille Cadillac décapotable et qu’on la peindrait en rose, de même qu’un « school bus » et qu’on ferait le tour des Etats-Unis avec, et dernièrement le rickshaw indien, histoire de garder un souvenir inoubliable et tangible de ce que l’Inde a de plus typique. J’aime ce qui est tape à l’œil et encombrant, c’est bien connu. Mais je dois toujours faire attention à ce que je dis à Tom, car il est encore plus rêveur que moi, je pense …

– « Fais-le P’pa. Ce serait trop génial ! »

Bah ! Pourquoi pas, après tout ? Qu’est-ce que je ne ferais pas pour que conserver l’admiration de mon fils … Sur ce, nous nous sommes levés, car les voitures du Tour annoncent les coureurs. Bientôt le peloton et les suiveurs défilent devant nous. Je regarde Tom avec un plaisir intense s’émerveiller des mêmes choses qui m’ont émerveillé à son âge. J’ai l’impression de rajeunir avec lui. J’aimerais que ce moment dure encore longtemps …

3 réponses à « Confidences de Tom, en direct de la route du Tour … »

  1. Avatar de chantal hemroulle
    chantal hemroulle

    Et bien….il y en des « choses » dans cet article …..
    En dehors du fait que « l’entame » m’a ramenée quelques dizaines d’années en arrière ,lorsque la famille « vibrait » souvent dans l’attente des résultats de tes performances « cyclo-dominicales (et tu y mettais un sacré coup d’pédale!! ….toujours se surpasser hein???…………) il y a aussi ,et c’est très touchant et pudique à la fois, beaucoup d’affection ,de tendresse , dans cette « déclaration »…. d’amour paternel(et on sent bien la réciproque..) Tout cela habilement « dissimulé » sous une bonne couche d’humour et comme toujours relaté avec ce style bien à toi et qui nous enchante !!
    Et enfin …on découvre un peu mieux « le mystère-tom-muller »…. et ce Tom là….ben moi je l’aime bien !!! non seulement il est beau gosse…. mais il a aussi une « belle âme » ,avec de bonnes réflexions sensées sur lui même et sur « votre vie nomade » pas si simple que cela….mais dont il extirpe « la bonne part des choses »…
    Enfin …c’est ce que cela m’inspire ..
    Gros bisous à tous !!

    1. Merci pour ces gentils mots, pleins de tendresse aussi ! Je dois dire que ce fut un réel plaisir de passer ces vacances d’été avec Tom. En fait, dès lors qu’il n’y a plus « la question scolaire » entre nous, notre relation devient tellement plus simple et plus relaxe. D’ailleurs la dernière année scolaire a été bonne dans l’ensemble, c’est juste qu’il faut constamment maintenir la pression avec lui. C’est usant à la longue ! Heureusement que « Super Cath » est là pour assurer ce rôle ingrat. Pour en revenir à Tom, je pense qu’il a bien aimé ma petite chronique aussi … Evidemment, il ne me l’a pas dit comme tel. Au contraire, quant il a eu lu le texte, il l’a jeté d’un air faussement fâché en disant : « I’ll see you in court ! » (on se retrouvera au tribunal!), ce qui m’a fait éclater de rire. Il faut que j’en profite bien car dans deux ans, ce sera déjà presque fini … Ah là là ! Que tout cela a passé vite !

  2. Avatar de chantal hemroulle
    chantal hemroulle

    Et….c’est pour quand un article de la même veine « paternelle-attendrie » sur Luna-bella….. c’est qu’il y en a conter sur ce petit « paquet » d’énergie ,de charme et de « mystères »….
    Je sais… tu es super occupé ,mais je soupconne que l’écriture dans ce blog est un super exutoire à ton boulot « là-bas » …..

    Et bien….on se bouscule « portillon » en inde !!! au printemps ma fille ,nous et la famille de super cath l’an dernier ,tes amis bientôt …

    A quand l’australie…??? j’ai comme un rêve-flou-et-fou …de voir la « fascinante sidney »

    On peut rêver hein?? bisous à vous tous ,de jim (qui est en train de te lire ) et de moi

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