Elle nous a vraiment fait plaisir cette Inde-là, celle qui gagne, qui rayonne du bonheur et de la fierté retrouvés. Pendant les quinze premiers jours d’octobre, des dizaines de milliers de cœurs ont vibré de concert dans les stades de Delhi. Nous étions de la partie, Catherine, Tom, Luna et moi, à partager ces grands moments de joie, Indiens de cœur parmi les Indiens, entraînés par la foule qui s’enflammait des exploits de ses athlètes.

Je sais que cela fait déjà un petit bout de temps que je vous rebats les oreilles avec les Jeux du Commonwealth, et je vous promets que ce sera la dernière fois. Mais à la suite de ma précédente chronique aux accents apocalyptiques, il me semble que je vous devais bien un petit update …

Donc voilà, nous en étions restés, si vous vous souvenez bien, à un scénario catastrophe.  À 7 jours de l’inauguration des Jeux, une passerelle métallique venait de s’effondrer, les infrastructures sportives apparaissaient largement inadaptées, la ville n’était qu’un immense chantier inachevé, les premières délégations qui étaient arrivées avaient refusé de s’installer dans « le village des jeux » jugé insalubre, une épidémie de fièvre dingue couvait, des terroristes d’Al-Qaeda faisaient planer de lourdes menaces sur la sécurité et, par dessus le marché, les pluies diluviennes de la mousson semblaient ne jamais devoir s’arrêter.  Franchement dit, cela s’annonçait mal…

Mais il faut croire que les exhortations de la Chief Minister de la municipalité de Delhi, Madame Sheila Dikshit, à prier, prier, et encore prier, ont finalement été entendues par les dieux du sport. Car la pluie a cessé miraculeusement à 5 jours de l’ouverture et pas une goutte n’est tombée durant les deux semaines qui ont suivi. Bravant les imprécations, quelque 6.000 athlètes venus de 71 délégations sont finalement bien arrivés dans la capitale indienne; des milliers de petites fourmis ouvrières – hommes, femmes, enfants parfois – ont achevé en toute hâte des centaines de chantiers ; un contingent de près de 100.000 membres des forces de l’ordre, venus de toutes les régions de l’Inde, se sont déployées dans la ville, la palme de l’originalité de tous ces bataillions revenant sans aucun doute à celui composé de 15.000 jeunes filles de l’état du Nagaland (frontière birmane), des filles superbes, armées jusqu’aux dents, mais au maquillage impeccable.

C’est également l’armée qui a été réquisitionnée pour reconstruire la fameuse passerelle du stade Jawaharlal Nehru effondrée, celle-là même qui avait symbolisé l’échec patent des organisateurs et provoqué la honte de tout un pays devant les yeux ébahis du monde entier. Et en 4 jours, dans un incroyable effort, les militaires ont construit ce que des entrepreneurs privés, incapables et corrompus, n’avaient pu réaliser en 4 ans (voir la photo ci-contre). Oh, évidemment, ce ne fut pas du travail d’orfèvre, cette passerelle ; ils n’ont pas fait dans la dentelle, les petits soldats : de gros boulons, de grosses poutrelles, du lourd, quoi ! Le genre d’ouvrage que les militaires construisent en manœuvres pour faire passer des véhicules lourds par-delà des rivières aux ponts détruits par les éléments déchainés. Mais elle a tenu bon, la passerelle des petits soldats, et à mon avis, elle y est pour longtemps encore, comme pour prouver, qu’en Inde aussi, on peut dire : « Yes, we can  ! » Et, fort heureusement, aucun autre effondrement majeur n’a été à déplorer durant les jeux ! [1]

Bref ! Le dimanche 3 octobre, les XIXème jeux du Commonwealth ont donc débuté conformément à ce qui était prévu au calendrier. Le jour de l’ouverture, La ville était littéralement en état de siège. Les forces de l’ordre étaient postées à tous les carrefours, barricadées derrière des bunkers improvisés, constitués de sacs de sable empilés. Tous les commerces étaient fermés, les endroits publics désertés. La ville et le pays tout entier retenaient leur souffle dans la crainte d’un incident majeur. Mais ces craintes se sont donc révélées injustifiées, et au lieu de tout cela, nous eûmes droit à un show magistral, une cérémonie haute en couleur, pur produit du « Incredible !ndia », en présence du Prince Charles (représentant la Reine Elisabeth II, chef du Commonwealth), de la Presidente indienne Pratibha Patil, du Premier Ministre Manmohan Singh et de nombreux chefs d’états et de gouvernements. C’était bôôô ! Si vous avez manqué cela, voici un petit aperçu photographique

Les jours qui ont suivi nous ont semblé des plus étranges.  Contrairement à toute attente, et alors qu’on nous avait promis l’enfer sur les routes, il n’y eut en définitive guère de perturbation dans le trafic. Au contraire, de mémoire de Jean-Pierre Muller, on n’avait jamais roulé aussi bien à Delhi et la ville n’avait jamais paru aussi belle. Il faut dire que, pour faire bonne figure devant les athlètes et la presse internationale, Delhi avait soigneusement caché ses misères et ses laideurs. Les bidonvilles, les chantiers à l’abandon et les nombreux bâtiments aux façades léprosées étaient masqués derrière d’immenses bannières aux couleurs des Jeux; les carrefours avaient été méticuleusement « nettoyés » de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des mendiants et colporteurs. Pour une fois, les automobilitses respectaient les règles (il y avait la police partout!) et la plupart des autobus, ces vieux tacots roulants et brinquebalants, défoncés de toute part, avaient été temporairement retirés de la circulation. Seuls les tout nouveaux bus verts, flambant neufs « Tata Marco polo », étaient sur les routes. C’était beaucoup trop peu pour faire face aux besoins des usagers. Du coup, on voyait des foules énormes s’agglutiner aux arrêts de bus. Et ces derniers étaient tellement bondés qu’ils ne s’arrêtaient pas, la plupart du temps, et lorsqu’ils le faisaient, il y avait des bousculades terribles. Franchement dit, ce n’était vraiment pas le bon moment pour prendre le bus à Delhi… Mais peu à peu, les choses sont rentrées dans l’ordre : les gens se sont organisés en covoiturage, ou sont tout simplement restés chez eux. La ville, et la vie, se sont mises à fonctionner au ralenti.

Cette apathie contrastait avec l’effervescence dans les stades. Encore que, là aussi, les choses n’avaient pas très bien commencé, reconnaissons-le. Les premières épreuves se sont déroulées devant un public assez confidentiel, et les premiers médaillés n’ont guère eu droit à des applaudissements nourris. Les stades étaient désespérément vides. Il n’y avait quasiment que des étrangers dans les gradins, la plupart du temps, des athlètes ou des accompagnateurs venus soutenir les membres de leur propre délégation lorsqu’ils ne concourraient pas eux même. C’est que, comme souvent, nos amis Indiens avaient attendu la dernière minute pour prendre leurs billets, et une fois encore, ce fut un chaos magistral, à l’indienne … Au royaume de l’Information Technology, tous les centraux informatiques avaient explosés. Il était devenu impossible de se procurer des billets en ligne, et les quelques points de vente de billets en ville étaient littéralement pris d’assaut. Il fallait donc s’armer de patience et jouer des coudes pour obtenir les précieux sésames. Car quelque chose était en train de se produire. Une onde de choc traversait tout le pays : contre toute attente, les athlètes indiens étaient en train de rafler un nombre incroyable de médailles et, en même temps, de réveiller le sentiment patriotique largement affecté par la préparation désastreuse.  Enfin, les salles de presse indiennes pouvaient relayer des nouvelles positives. L’histoire des jeux du Commonwealth à Delhi aura été, au fond, une incroyable démonstration de désorganisation, d’incompétence, de mauvaise préparation et de mauvaise gouvernance. Mais, au bout du compte, il y a un moins une catégorie de personnes en Inde qui avaient pris tout cela très au sérieux et qui s’étaient vraiment bien préparées. Je parle bien sûr des athlètes et de leurs entraineurs …

Et on peut dire qu’ils ont véritablement sauvé les jeux. Car dans les stades, c’était la fête ! Nous avons eu la chance d’en être les témoins privilégiés en assistant à certains des plus beaux moments de l’histoire de ces jeux. Tom et moi avons notamment passé une journée mémorable au superbe vélodrome couvert de Delhi, journée dont le plus beau moment à mes yeux restera sans doute la victoire en sprint de l’australienne Anna Meares, championne olympique et tenante du titre. Nous avons aussi passé, tous ensemble, une soirée magnifique au stade de gymnastique Indira Gandhi, dont le fait marquant fut incontestablement la première médaille de l’histoire de l’Inde grâce à la deuxième place au saut de cheval par Ashish Kumar. Deux jours plus tard, le dimanche 10 octobre, nous étions parmi les 50.000 personnes qui avaient pris place dans le grand stade Jawaharlal Nehru pour les compétitions d’athlétismes (NB : le soir du boulon sur la tête de Catherine). Ce soir-là, les athlètes indiens ont réalisé des exploits inattendus. Quand  Prajusha Maliakkal s’élançait pour le saut de sa vie en longueur, ou quand Vikas Gowda propulsait le disque au-delà des 65 mètres, c’était en fait cinquante mille énergies conjuguées qui les transcendaient dans l’effort.

Nous avions des billets Tom et moi, pour la soirée d’athlétisme du lendemain, mais malheureusement de petits ennuis de santé nous ont obligés à déclarer forfait. Nous l’avions bien regretté, car nous aurions assisté à la victoire éclatante des lanceuses indiennes du disque, qui ont trusté les trois médailles, et surtout au triomphe du quatuor féminin indien en relais 4 x 400 mètres. Ce fut là, sans doute, la performance la plus extraordinaire et la médaille d’or la plus inattendue de tous ces jeux pour les Indiens. Quel dommage que nous n’ayons pu vivre cela avec eux ! Lord Sebastian Coe, ancien Champion Olympique du 1.500 mètres et Président du comité organisateur des Jeux Olympiques 2012 de Londres, était dans le stade, lui, ce soir-là, et impressionné par l’effervescence et la ferveur populaire soulevée par cet exploit, il déclarait sur les ondes de la BBC « qu’il s’agissait potentiellement d’un moment susceptible de changer le cours de l’athlétisme dans toute l’Asie, un moment capable d’inspirer la volonté à des milliers de gens, qui n’avaient encore jamais assisté au moindre événement d’athlétisme auparavant, de s’impliquer massivement dans ce sport [2]». Nous verrons bien … En tous cas, quelle extraordinaire revanche pour ces jeunes filles, quand on pense aux moyens dérisoires mis à leur disposition pour leur préparation, dans un pays où seul le cricket semble intéresser les pouvoirs publics et les mécènes privés, et où le simple fait de naître fille est déjà un handicap en soi au départ !

L’Inde aura finalement récolté une moisson sans précédent de 101 médailles, dont 38 en or, terminant ainsi à la seconde place au tableau final, loin derrière les Australiens décidément hors concours en matière sportive (177 médailles, dont 74 en or), mais battant in extremis l’Angleterre au nombre des médailles d’or. L’Inde devant l’Angleterre ! Tout un symbole … C’est la toute jeune Saina Nehwal, à peine 20 ans, qui a remporté l’ultime médaille d’or indienne, en badminton, quelques minutes à peine avant la cérémonie de clôture, offrant ainsi à son pays cette extraordinaire revanche sur le sort. J’ai suivi le match en direct, sur internet, depuis le bureau (c’est dire l’importance de l’événement pour que je me permette une telle liberté !). Les choses avaient plutôt mal commencé pour la jeune indienne, face à la Malaisienne Mew Choo Wong. Saina a perdu le premier set, et a bien failli perdre le second, et le match par la même occasion. Elle a sauvé une balle de match dans un moment de tension extrême, avant de revenir en force et d’écrire pour son pays l’une des plus belles pages de son histoire sportive (hors criquet, je veux dire …) C’est bien simple, j’en avais les larmes aux yeux …

A présent la fête est finie, Les feux d’artifice se sont éteints. Une commission d’enquête a été mise en place pour tenter de dénouer l’écheveau des imbroglios financiers, des dessous de table et des irrégularités dans la passation des marchés, qui ont fait que le budget de ces jeux a littéralement explosé, de 315 millions de dollars prévus initialement, à plus de 6 milliards selon les estimations actuelles, faisant des jeux du Commonwealth de Delhi les jeux les plus chers jamais réalisés. On peut légitiment se poser la question de la pertinence de dépenser des milliards de dollars pour un tel événement, dans un pays où 46 % des enfants et 55% des femmes sont victimes de malnutrition [3]. C’est évidemment indispensable que toute la lumière soit faite à ce niveau et que des sanctions sévères soient prises à l’encontre de ceux qui ont commis des irrégularités et dilapidé les deniers publics. Mais je forme quand même l’espoir que les choses ne s’arrêteront pas à cette chasse aux sorcières. Et je me rallie à Sebastian Coe dans l’espoir que les exploits de tous ces jeunes athlètes ne resteront pas sans suite, et que leur exemple servira de déclic pour donner à la jeunesse de ce pays le gout du sport et de la compétition. Alors, tout cela n’aura pas été vain.

Et à propos des jeunes, je voudrais terminer par un petit coup de chapeau à tous ces bénévoles souriants, dévoués et efficaces, qui se sont mis en quatre pour nous guider et nous accueillir dans les stades, et je me prends à rêver d’une Inde qui aurait ce visage-là, celui de la gentillesse, de la simplicité et du dévouement, et où l’on se sentirait bienvenu, accueilli et même apprécié.

Vous voyez, il y a comme un vent d’optimisme qui souffle  😎


[1] A ce sujet, je me dois quand même de vous signaler que, le soir où nous assistions aux finales d’athlétisme dans le grand stade « Jawaharlal Nehru », ma petite Catherine a reçu un boulon sur la tête, en provenance de la toiture métallique (c’est vrai !). Mais ce fut apparemment un incident isolé. Par précaution, nous nous sommes quand même déplacés de quelques rangées. On n’est jamais trop prudent, n’est-ce-pas ?

2 réponses à « « Windia » : L’Inde qui gagne … »

  1. Tu peux passer pour journaliste sportif!!! Très réaliste, bravo et c’est moi qui te le dit.

  2. Avatar de chantal hemroulle
    chantal hemroulle

    Alors là…… on s’y croirait !! ta « vocation » de chroniqueur toutes options se confirme !!! chapeau bas cousin !!

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