Il y a quelques jours, j’ai traversé la salle d’attente du 4ème étage de l’Apollo Hospital de Delhi les fesses à l’air.
Si, si je vous assure ! D’ailleurs, si vous ne me croyez pas, regardez la photo ci-contre : ne suis-je pas resplendissant dans le pyjama très seyant que l’on m’avait fait endosser ? Ce modèle me mettait très en valeur, je trouve. Et ce grand trou béant, découvrant mon auguste postérieur, n’est-il pas du plus bel effet ? En tous cas, je ne suis pas passé inaperçu, croyez-moi… Mais vous vous demandez sûrement ce que je faisais dans un tel appareil, n’est-ce pas ?
Je n’ai pas trop envie de vous embêter avec mes petits problèmes, mais disons que depuis 9 mois, j’ai effectivement quelques petits soucis de santé. Je suis frappé d’un mal mystérieux que j’appelle, non sans un certain humour, « une migraine dans le bas-ventre ». Au début, mon urologue était absolument convaincu que j’avais une infection de la prostate, bien qu’aucun des nombreux examens et analyses que j’ai subi n’ait jamais montré la moindre trace de bactérie. C’est que, disait-il : « les bactéries sont très difficiles à isoler et traiter au niveau de la prostate, mais elles sont bien là, croyez-moi !» Du coup, pendant 6 mois, j’ai été soumis à un cocktail détonant d’antibiotiques à vous détraquer l’estomac et vous mettre littéralement sur les genoux. Et tout cela pour rien, puisqu’après 6 mois, il avait bien fallu se faire une raison : il n’y avait pas d’infection.
Pourtant, les douleurs sont toujours bien là, à l’heure où je vous parle, et donc, depuis que j’ai arrêté les antibiotiques, je me bourre d’anti-inflammatoires et on poursuit les recherches tous azimuts. Et là, au moment de la photo, je m’apprêtais à subir une coloscopie. Je ne vais pas entrer dans trop de détails, mais disons que l’opération consiste à introduire une sonde munie d’une caméra dans le colon pour y détecter d’éventuels anormalités. Auparavant, il faut se vidanger les tuyauteries pour qu’elles soient bien propres afin de faciliter le passage et montrer un beau colon tout propre et tout rose à la caméra. Donc, depuis la veille, j’avais dû ingurgiter plus de trois litres d’une boisson peu ragoûtante, sirupeuse et salée en même temps, et qui me donnait plus envie de vomir que d’aller à la toilette. Mais bon, malgré tout, j’avais quand même opéré ma vidange et tout semblait en ordre. Sauf que quand l’infirmière avait annoncé que tout était prêt et que je pouvais passer en salle d’opération, j’avais subitement été pris d’un besoin impérieux d’aller me vider une dernière fois. Mais j’étais déjà en tenue, si je puis dire. Et quand on m’avait indiqué la direction des toilettes, et que je m’y étais précipité, je ne m’attendais du tout à devoir traverser une salle d’attente pleine à craquer.
Pour le retour, cela avait plus simple. Un gars m’attendait devant la porte des WC avec une chaise roulante pour que je n’aie plus à effectuer la traversée le cul nu dans l’autre sens. En fait, ma douce et tendre, qui m’accompagnait comme toujours dans les moments durs, m’avait expliqué plus tard que le gars à la chaise roulante m’avait suivi pour l’aller aussi, mais comme j’avais foncé à travers tout comme si j’avais tous les diables à mes trousses, il n’avait pas eu le temps de me rattraper. Dommage qu’elle n’ait pas eu le réflexe de filmer la scène avec son GSM, la Catherine. Vous m’imaginez avec mon pyjama à trou de balle, fonçant les fesses à l’air à travers la salle d’attente bondée et médusée, et le petit gars à la chaise roulante qui cavalait derrière moi pour essayer de me rattraper en criant « Sir ! Sir » … J’aurais pu la mettre sur youtube, la vidéo. Je suis sûr que cela aurait cartonné.
Mais, finalement, à part ce petit incident, tout s’était bien passé. L’opération s’était déroulée sous anesthésie, je n’avais rien senti du tout. D’ailleurs, depuis le début de mes malheurs, je ne compte plus les fois où je me suis fait « trou-de-balliser » (ne cherchez pas, c’est un mot de mon invention, mais vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?) C’est devenu une routine. On s’habitue à tout, vous savez. Quoique … Quand je parle de cela, je ne peux jamais manquer d’évoquer la mémoire de mon cher oncle Robert, à qui ma mère (sa sœur donc), avait un jour suggéré de passer un examen de la prostate, un petit toucher rectal, vite fait bien fait, histoire de voir que tout allait bien de ce côté-là. C’était assez nouveau à l’époque. On commençait seulement à parler de dépistage pour les hommes. Mon oncle, c’était un Ardennais, pur et dur. Il s’était drapé dans sa fierté et avait déclaré : « Quoi, ma sœur ? Me faire enc… par un médecin ? Plutôt crever ! » Et il était malheureusement décédé peu après, mais pas du tout d’un cancer de la prostate. Plutôt d’une crise cardiaque. Le toucher rectal n’aurait pas servi. Au moins, sa fierté aura été sauve.
La mienne aussi, ce jour-là, grâce à ma douce et tendre qui avait fait rempart de son corps pour empêcher qu’un plombier ventripotent n’entre dans la salle d’opération et me découvre dans cette situation peu à mon avantage. En fait, pour que vous compreniez bien la situation, je dois vous expliquer qu’il y avait un petit cabinet de toilette dans la salle d’opération, placé là, j’imagine, pour satisfaire aux besoins urgents des chirurgiens ou des infirmières. Mais la petite pièce était inondée ce jour-là, la toilette fuyait. Rien de vraiment étonnant à cela, quand on connaît ce pays. Si vous me demandiez de décrire l’Inde, en quelques mots, je vous dirais que c’est un grand pays démocratique, très sâle, où il fait très chaud et où il y a des problèmes de plomberie et d’électricité. Tout le temps. Chez nous, toutes les semaines, on les appelle : une fois le plombier, une fois l’électricien. Et tous nos amis et collègues font de même. Ce sont vraiment des métiers d’avenir en Inde. Car plus on construit, plus on installe des tableaux électriques et des salles de bains (surtout qu’ici, on en met une par chambre). Donc, plus il y a du travail pour eux. Parfois, je me demande si l’électricien en achevant ses réparations ne sabote pas un tout petit peu la plomberie pour donner du travail à son copain, et vice versa. En tous cas, pour en revenir à la toilette adjacente à salle d’opération, il y avait de l’eau qui s’échappait et qui menaçait d’inonder toute la salle si on n’y prenait garde. D’où le plombier. Mais ma petite loupette, qui attendait en se rongeant les sangs dans la salle d’à côté, par où il fallait obligatoirement passer pour accéder à la salle d’opération, n’avait pas absolument pas voulu le laisser entrer, le plombier. Pas question ! Pas tant que son petit mari serait là, les fesses à l’air sur la table d’opération. Non, mais sans blague. Déjà que presque le tout Delhi l’avait vu passer dans la salle d’attente, c’était déjà bon !
Et donc le gars en sandales crasseuses, laissant apparaître de gros orteils velus aux ongles sales qui n’avaient certainement jamais eu l’honneur d’un pédicure, la trousse à outils en bandoulière, avait eu beau ergoter et essayer d’expliquer qu’on l’avait appelé, rien n’y avait fait ! Catherine était restée intraitable. Finalement, le gars avait téléphoné à la réception, qui avait appelé la salle d’op’, et c’était l’anesthésiste qui avait passé la tête par la porte pour s’enquérir de : « Mais qu’est-ce que c’était que tout ce ramdam dehors ? » Et devant les gros yeux de ma douce et tendre, il lui avait demandé aussi, au plombier, de patienter un peu.
Je suis sûr que si elle n’avait pas été là, le gars serait rentré avec ses chaussures et ses pieds crottés et aurait déballé ses outils graisseux pendant l’opération sans que personne ne trouve rien à y redire. Quand je pense qu’on était dans un des meilleurs hôpitaux de la ville. Faut pas demander, hein … L’hygiène c’est pas leur fort, aux Indiens, même dans les salles d’opération.
Bon, finalement, j’étais à moitié réveillé et occupé, parait-il, à évacuer bruyamment tout l’air que l’on m’avait introduit dans le colon pour faciliter l’opération, lorsque le plombier avait fait son entrée en salle d’opération. Cela l’avait mis à l’aise, mon dégazage, et il avait lui aussi lâché quelques pets au passage en guise de salut.
Bon allez, je vous rassure : la plomberie a été réparée ! Je vous dis cela au cas où vous devriez passer sur le billard de l’Apollo Hospital dans les jours à venir. Et moi, je suis sorti de là bon pour le service. Tout allait bien, m’avait dit le gastro. Pas l’ombre d’une petite tumeur ou d’un polype à se mettre sous la dent. Il avait l’air sincèrement content pour moi. Moi, aussi bien sûr, mais j’étais quand même un peu tristounet. J’aurais bien voulu qu’on me trouve un petit truc dans les tripes qui aurait été facile à soigner, histoire de mettre enfin le doigt sur l’origine de mes maux (si je puis m’exprimer ainsi). C’est exactement ce que j’avais expliqué à la gentille petite infirmière, dans la salle de réveil, qui me maternait comme un jeune premier et se demandait pourquoi j’avais l’air si triste après une si bonne nouvelle … Quand je lui avais expliqué mon point de vue, elle avait eu subitement l’air tout contrite, et m’avait caressé gentiment la tête en me disant : « Ça ira ! Ça ira ! Ne soyez pas triste !»
Elle était tellement gentille que Catherine avait décidé de la prendre en photo avec moi, ce qui vous vaut le magnifique cliché ci-dessus. Elle n’a pas l’air très indienne, n’est-ce pas ? En fait, elle est du Manipur, un état du nord-est de l’Inde, à la frontière birmane. C’est incroyable comme l’inde est une mosaïque de peuple et de races. Moi, je dois avouer qu’avant de venir ici, j’ignorais complètement que l’Inde s’étendait si loin à l’Est. Je pensais que sa frontière s’arrêtait au Bangladesh, mais non, pas du tout ! Le Bangladesh est enclavé dans l’Inde ; son territoire s’étend jusqu’en Chine et en Birmanie.
Enfin, vous voyez ! Finalement, ce fut plutôt une bonne journée dans l’ensemble, et on a bien ri avec ma petite Catherine en rentrant à la maison.
Dans trois jours, c’est rebelote. Ce coup-ci, c’est pour une cystoscopie. C’est par devant qu’on va faire passer la petite sonde, cette fois. Cela promet ! Je n’ose pas penser à ce qu’aurait répondu mon oncle Robert si on lui avait proposé çà ! 🙂
* Si le côté irrésistiblement drôle du titre vous a échappé, c’est probablement parce que vous ne connaissez pas le sketch de Fernand Reynaud. Voici un lien qui vous permettra de réparer immédiatement cette lacune :



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