Elle est sur le pas de la porte, les joues roses, les yeux embrumés de larmes, avec un petit sourire mêlé d’émotion, de tristesse, de tendresse. Malgré tout, on sent aussi l’excitation en elle. Je la serre dans mes bras une dernière fois. L’émotion m’étreint, moi aussi. Je voudrais lui dire des mots, tous ces mots que ne lui dirai pas, car comme si souvent, ils restent prisonniers au fond de ma gorge. Pourtant, je ne suis pas trop triste ce soir, car je sais que ce départ-ci, c’est le bon, qu’elle part pour une destination qu’elle a choisi librement, après mûre réflexion, pour y vivre l’expérience qu’elle a longtemps attendu : retourner aux Etats-Unis, revivre une année là-bas, retrouver les sensations de « l’American way of life » et ses valeurs qu’elle a fait siennes. Et puis, elle ne part pas seule, cette fois. Son fiancé l’accompagne. Il a quitté son job de sommelier en France pour partir avec elle vivre cette grande aventure. J’ai confiance en eux. C’est un gros challenge qui les attend tous les deux, mais justement ils sont deux pour le relever, ils pourront se soutenir mutuellement. Et ils ont l’exaltation de leur jeunesse.
Ils sont venus passer deux semaines chez nous en Inde; le temps a filé comme une flèche, et les voilà déjà prêts à repartir. Cette fois, c’est Catherine qui va les conduire à l’aéroport pour ce long vol de 15 heures, de Delhi à Chicago, par Air India.
Chaque départ de Julie me ramène quatre ans en arrière, lors de ce terrible 11 septembre 2007 où elle était partie pour de bon. Pour moi, la date du 11 septembre sonnera toujours le glas d’une catastrophe plus grave encore que celle de l’effondrement des tours jumelles du WTC : celle du départ de ma fille. Ce jour-là, nous étions nous-mêmes sur le point de quitter les Etats-Unis pour rejoindre notre nouveau poste à New Delhi, tandis que Julie, elle, avait fait le choix de la Belgique pour y poursuivre des études supérieures. Le mauvais choix, comme elle dira par la suite…
Les jours qui avaient précédé son départ resteront à jamais gravés dans ma mémoire parmi les plus tristes de ma vie. À mesure que la date fatidique approchait, Julie sentait son angoisse monter, jusqu’à devenir incontrôlable. Sa maman et elle consommaient des tonnes de mouchoirs en papier pour tenter de sécher leurs larmes. Julie n’arrivait plus à assumer son choix, se sentait terrorisée à l’idée de nous quitter, de vivre seule, sans nous. « Mais pourquoi est-ce que vous me renvoyez ? » nous disait-elle… Nous ne la renvoyions pas, bien sûr, mais il n’y avait pas d’opportunité à Delhi pour ses études. Et il était trop tard pour espérer rentrer dans une université américaine… Elle avait décliné 4 propositions en ce sens. A présent, elle ne pouvait plus faire marche arrière.
Trois jours avant la date de son départ, j’avais pris congé pour passer une journée rien qu’avec elle. Pendant cette journée, elle avait un peu oublié son angoisse. Nous avions beaucoup ri, nous nous étions promenés dans les endroits où nous aimions flâner, comme le petit village texan d’Old Town Spring, où nous nous étions régalés de « stuffed baked potatoes » au Loose Caboose, un vieux train à vapeur recyclé en restaurant -barbecue texan. Nous avions déambulé dans les malls de Houston, nous étions promenés dans les parcs de la ville, avions pris un café au Starbucks de Kingwood. Je lui avais offert quelques petits souvenirs typiquement texans, comme un poivre et sel très kitch, décoré de vaches « Texas Long Horn ». Nous avions fait le plein de bonheur et d’émotion. Nous en avions presqu’oublié son départ. Mais au retour à la maison le soir, j’avais fondu en larmes et lui avais demandé pardon de n’avoir pas fait tout cela plus souvent avec elle, de ne pas l’avoir prise plus souvent dans mes bras. C’était subitement comme une évidence qui m’avait frappé, j’avais raté quelque chose. Je n’avais pas vu venir ce moment insupportable de la séparation. La musaraigne avait 18 ans, elle allait nous quitter bientôt pour aller vivre sa vie. Mais elle n’était absolument pas prête pour cette séparation, et nous, ses parents, pas davantage.
Le jour du départ était arrivé, inexorablement. Ce 11 septembre 2007, à 21hrs55, Julie était partie par le vol Air France AF031 de Houston à Paris. Avant d’embarquer, elle avait versé des torrents de larmes, s’était pelotonnée dans les bras de sa maman, comme si elle avait voulu rentrer dans son corps, comme un foetus. Et puis il y avait eu cet escalator que je n’oublierai jamais. Julie avait passé l’immigration sous nos yeux, ensuite le contrôle de sécurité, et, de loin, nous l’avions regardée s’éloigner vers son destin. Sur cet escalator qui l’entraînait loin de nous, elle s’était retournée pour nous regarder une dernière fois et, à ce moment, j’avais bien cru qu’elle allait faire demi-tour, refaire tout le chemin à l’envers et se précipiter dans nos bras. Et je jure que je l’aurais serrée très fort dans les miens, et que je ne l’aurais pas laissée repartir. Nous étions dans l’aéroport « George Bush International » de Houston, mais c’était « Orly » qu’on jouait, la chanson de Brel. Mais elle avait tenu bon, et s’était engouffrée dans le couloir qui l’emmenait à cet avion de malheur, mettant ainsi un terme brutal et définitif à son enfance.
Par la suite, rien ne s’était vraiment déroulé comme prévu. Pour des raisons un peu longues à expliquer ici, elle n’avait pas pu entamer immédiatement sa première année universitaire dans l’architecture comme elle l’avait espéré, et elle s’était retrouvée, malgré elle, contrainte à effectuer une année de transition en cours du soir à Liège. Elle avait détesté cette vie, et cette ville. Elle passait ses journées seule, cloitrée dans son petit appartement, et le soir sortait pour aller suivre des cours qu’elle exécrait. Elle si drôle, si gaie, si pleine de vie, si éclatante de couleur s’était subitement renfermée sur elle-même, s’était emmitouflée dans des habits noirs, s’était fondue dans la grisaille de la ville. Elle s’était éteinte subitement, aussi brusquement qu’une bougie qu’on aurait soufflée. Elle s’était réfugiée dans cette vie morne comme une none entrant dans les ordres, refusant de sortir, de voir du monde, de rire à la vie. Elle avait entamé une longue route, silencieuse et solitaire, une sorte de traversée du désert. Sa principale activité consistait à se défoncer dans une salle de fitness les matinées. Le reste de la journée, elle le passait à s’abreuver de séries télé américaines qu’elle regardait sur internet. Heureusement, il y avait aussi ses longues conversations quotidiennes sur Skype avec sa maman. Les heures qu’elles passaient ensemble sur internet à parler de la pluie et beau temps, c’était comme un goutte-à-goutte qui l’empêchait de sombrer dans la dépression. Les mots réconfortants de sa maman, à l’autre du bout du monde, c’étaient comme des gouttes de tendresse que Catherine lui injectait dans les veines, pour la réconforter et la maintenir à flot. Je me demandais souvent ce qu’elles pouvaient bien se raconter ainsi, pendant ces longues conversations, mais au fond cela n’avait pas d’importance. Ce qui comptait c’est que ce contact-là ne soit jamais brisé, comme le cordon ombilical qu’elles n’ont jamais vraiment rompu. La voix et l’image de Catherine, c’était des rayons de soleil et de la chaleur qui entraient dans son petit univers. Et le jour où Julie a semblé fléchir, Catherine a sauté dans le premier avion pour voler au secours de sa fille, au propre comme au figuré. Quant à moi, je cherchais surtout à la garder motivée pour la suite de ses études, je l’encourageais à faire de son mieux, viser l’excellence, et surtout ne pas abandonner, aller au bout de cette année, coûte que coûte, en faire une question de principe, un but à atteindre, afin de ne jamais laisser, dans sa tête, la moindre place pour que le doute s’installe sur sa valeur, ses capacités, son avenir. Il fallait qu’elle continue à croire en elle, en ses chances, en sa valeur. Qu’elle soit fière d’elle.
Finalement cette année en Belgique lui aura au moins permis de clarifier ses projets d’avenir. Grace à ses cours du soir, elle s’est rendu compte que la carrière d’architecte d’intérieur à laquelle elle se destinait n’était pas la bonne.
Elle s’est finalement réorientée vers le secteur de la gestion hôtelière, et nous a convaincu de l’inscrire l’année suivante à la section internationale de l’institut Vatel à Nimes. Là non plus, les choses n’ont pas été toutes roses. Pour tout dire, elle a détesté cette école avec passion. Avec le côté inflexible et intransigeante dont elle faisait souvent preuve à l’époque, Julie avait rejeté d’emblée la plupart des autres élèves et des profs, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais au moins, elle ne s’était pas retrouvée seule, cette fois ; elle avait trouvé un refuge inattendu, mais providentiel, auprès des étudiants chinois de son école, qui l’avaient accueillie dans leur communauté… Et à Vatel aussi, Julie avait décidé de briller de tous ses feux. Elle n’aimait pas cette école, mais elle allait leur en montrer ! Finalement, elle en est sortie première de classe, avec les félicitations du jury. Et de son papa… très fier de sa petite puce !
Si elle n’a guère apprécié les cours à Vatel, au moins, elle aura pleinement profité des stages qui lui auront permis de s’affirmer et de briller exactement comme elle le faisait lorsque sur la scène du petit théâtre Talento Bilingue de Houston elle jouait, sous ma direction, dans la pièce « les huit femmes ». Car Julie est actrice dans le sang, et pour elle la réception d’un hôtel est comme une scène de théâtre où elle monte tous les jours pour qu’on l’écoute, qu’on l’admire, qu’on l’aime. C’est son côté cabotin… Et puis, c’est à la faveur de son premier stage, à « La Bonne Etape », un relais étoilé des Alpes de Haute Provence, qu’elle a rencontré l’amour de sa vie. Enfin, cela y ressemble… Nous verrons bien !
Durant son année de galère à Liège, et les trois qui ont suivi à Nîmes, il y a encore eu de nombreux départs et de douloureuses séparations. Julie venait nous voir en Inde aussi souvent que possible. Le pire de tous ces départs aura sans doute été le tout premier à Delhi. Nous n’y étions installés que depuis deux mois à peine, tandis que Julie vivait en Belgique depuis moins de 6 mois; elle, comme nous, étions malheureux de notre sort. Et quand j’avais dû la reconduire à l’aéroport Indira Gandhi, en cette froide nuit de janvier 2008 (son avion décollait à 3 heures du matin), j’avais eu l’impression de conduire une condamnée à l’échafaud. Il faisait non seulement froid, mais moche. En hiver, Delhi se couvre, à la nuit tombée, d’un voile de brouillard parfois très dense, un smog toxique et nauséabond causé par la pollution des gaz d’échappement et par les milliers de petits feux allumés le soir dans la ville, et qui se condensent avec l’humidité de l’air. C’était encore l’ancien aéroport. Toutes les valises devaient passer au scanner dans une machine postée à l’extérieur du terminal avant même de pouvoir y pénétrer. Il n’y en avait que deux ou trois de ces machines pour tous les bagages et tout le monde devait y passer. C’était la cohue, la bousculade, le chaos. Nous étions, Julie et moi, brinquebalés dans cette foule, luttant pour nous frayer un chemin, tristes à mourir, l’un comme l’autre. On aurait dit des chiens battus. Il n’y avait plus de larmes en nous, nous n’avions plus rien à dire, nous étions emplis d’une énorme tristesse, celle d’être convaincus de n’être pas là où nous aurions dû être, de nous être trompés d’histoire.
Depuis, bien sûr, beaucoup d’eau à coulé sous les ponts du Gange ! Nous avons fini par accepter l’Inde et notre sort ici. Quant à Julie, et bien qu’elle s’en défende, j’ai l’impression qu’elle exagérait quand même un peu lorsqu’elle parlait de « son enfer à Nîmes ». Elle a même fini par faire la paix avec la Belgique. Un jour pourtant, elle m’avait dit sur un ton provocateur, et avec de la colère dans les yeux : « Je déteste ton pays. Je ne suis pas belge. Je ne serai jamais belge. Je ne veux plus vivre dans ce pays ». Elle m’avait lancé cela à la figure avec toute la colère et la hargne de ses 18 ans, sachant parfaitement combien cela me blesserait, comme pour me culpabiliser de l’avoir « renvoyée » en Belgique, de l’avoir « rejetée ».
Aujourd’hui qu’elle part à nouveau, elle a retrouvé son équilibre. Elle relativise ces moments de galère. Elle est retournée à Liège avec son copain, lui a montré les endroits où elle a vécu ; ils y sont allés ensemble comme pour exorciser tout cela. Un peu comme quand elle était petite et qu’elle me demandait de lui montrer « le coin » quand nous arrivions dans un endroit nouveau et étranger, afin de l’apprivoiser au cas où, par malheur, je l’y enverrais si elle faisait des bêtises. Donc, voilà, elle se sent un peu belge de nouveau, et non seulement belge, mais belle aussi. Elle a quitté ses habits de petite souris grise pour retrouver la joie de vivre en couleur et de mordre dans la vie à pleines dents.
Elle part donc sur les traces de Tintin pour perpétuer la tradition de son papa ! Chicago, c’est en effet là où Tintin débarque dans la troisième de ses aventures. Je leur ai fait promettre à tous les deux de prononcer les paroles exactes de Tintin lorsqu’il y débarque avec Milou :
– « Et nous voici à Chicago, Milou ! »
– « Prends garde Chicago, nous voici ! »
youtube=http://www.youtube.com/watch?v=Y37VE3rU0WU
Oui, prends garde, Chicago, les voilà ! Mais, surtout, prends bien soin de ma petite fille, Chicago ! Elle est ce que j’ai de plus cher au monde. Donne-lui de la joie, de l’amour, de la beauté, de la gaité, de belles journées ensoleillées et des nuits endiablées, des matins de tendresse et des soirs de fête. Fais que ma fille ne soit plus jamais malheureuse, plus jamais seule, plus jamais perdue.
Update … Dix mois plus tard
Il y a déjà presque dix mois qu’ils sont partis à Chicago, et l’heure du retour approche à grand pas. Je suis content de constater que je ne m’étais pas trompé en parlant « du bon départ ». Bien sûr, tout n’a pas été toujours facile, mais dans l’ensemble, leur expérience à Chicago aura été enrichissante et ils auront vécu des moments forts, inoubliables. Julie a retrouvé sa sérénité et sa confiance en elle. Elle envisage à nouveau l’avenir avec confiance et se prépare déjà pour de nouveaux départs, avec de grands projets pleins la tête.



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