Imaginez qu’un soir, en rentrant chez vous tranquillement après une journée de travail, vous découvrez que votre voisin a décidé d’obstruer votre rue avec des gravats, des détritus, des planches de bois, des blocs de marbre et d’autres matériaux de construction en tout genre ? Cela vous paraît surréaliste, n’est-ce pas ? Et bien pas moi ! J’imagine très bien cette situation car je l’ai vécue il y a près de deux ans. Et à l’heure où j’écris ces quelques lignes, je viens à peine de récupérer le libre passage, après un interminable bras de fer.
Ici, à Delhi, une telle situation n’a rien d’exceptionnelle, en effet, car Il n’y a guère de limites à l’égoïsme suprême, au « moi d’abord », à la raison du plus puissant et du plus arrogant. C’est ce que j’appelle « l’indianité ordinaire ». Je me rends bien compte que ce terme peut choquer et je me doute que certains vont me traiter de raciste, mais tant pis, j’assume. D’ailleurs, le terme n’est pas de moi. Je l’ai piqué du livre de V. Raghunathan « Les jeux que jouent les Indiens » (Games Indians play – Why we are the way we are). Il y décrit la notion « d’indianité des Indiens » (Indianness of Indians) et définit ce concept d’indianité en 12 canons. Il y dresse un constat féroce de la société indienne post-1991, décryptée au travers de jeux de rôles (tels que « le dilemme du prisonnier » et bien d’autres). Les Indiens y sont présentés comme des gens intelligents, certes, et même au-dessus de la moyenne, mais qui utilisent leur intelligence à mauvais escient, en privilégiant des stratégies purement individualistes ou, au mieux, familiales, dans le but d’augmenter leurs gains personnels à court terme, au détriment de l’intérêt de la société dans son ensemble, et donc, en définitive, à leur propre détriment à moyen ou à long terme. La résultante de ce comportement donnerait, selon Raghunathan, le « chaos systémique » qui caractérise la société indienne, où prévalent l’opportunisme (free-riding), la vision à court terme, l’intérêt individuel plutôt que l’intérêt collectif, l’esprit de compétition exacerbé, l’absence d’hygiène publique, et où la tricherie et la corruption sont érigées en système sociétal.
Ce n’est pas joli- joli, n’est-ce pas ? Je dois dire que je ne suis pas à 100% d’accord avec Raghunathan. Je ne pense pas qu’on puisse généraliser comme il le fait. Je connais des gens adorables et formidables ici, qui ne se comportent pas du tout comme cela. Selon moi, ces « 12 canons de l’indianité » correspondent bien à une certaine réalité, mais ils s’appliquent tout particulièrement à une catégorie bien spécifique de la population indienne, la petite couche des nantis, de ceux qui vivent au dépend de l’immense majorité des autres. J’en rencontre beaucoup de ces gens dans ma vie sociale et professionnelle à Delhi : ce sont ces nouveaux riches arrogants, ces babus (bureaucrates) corrompus, ces anciens militaires à la retraite, ces politiciens, ces lobbyistes, ces traders, bref tout ceux qui se sont subitement enrichis, en tirant parti de leur statut, de leur pouvoir, de leur carnet d’adresses bien rempli, et de leur flair pour les affaires combiné à un manque total de scrupules, ceux pour qui la corruption fait partie du quotidien, ceux qui exploitent leurs subalternes et traitent les autres avec mépris et dédain, tous les autres, et particulièrement les gens de basses castes, les parias et, bien sûr, nous les étrangers…
Si je vous raconte tout ça, c’est parce que ce profil peu reluisant correspond parfaitement à ma chère voisine, une indienne de caste commerçante qui a su habilement profiter de ses relations, et de la position de son mari (haut fonctionnaire d’une agence locale des nations unies) pour grimper 4 à 4 les marches de la pyramide sociale indienne en écartant tout sur son passage. Quand je parle d’elle, j’utilise généralement le terme de « bitch » (traduction littérale : « chienne »), ce qui vous montre combien je la porte en haute estime.
Donc, ma « bitch » de voisine a eu l’idée géniale, il y a trois ans – comme des milliers de petits propriétaires de Delhi, qui ont vu subitement une occasion extraordinaire de s’enrichir rapidement – de raser son petit bungalow et d’y faire construire, à la place, un immeuble à appartements de 4 étages (le maximum autorisé en zone urbaine à Delhi), dont elle occupe le rez-de chaussée, et dont elle loue les trois étages supérieurs, et le toit terrasse, à prix d’or, à des pigeons d’étrangers comme votre serviteur. Car vu la pénurie de logement de catégorie supérieure, les loyers ici atteignent des montants vertigineux, identiques ou supérieurs à ceux du XVIème arrondissement de Paris, ou de la Vème avenue à Manhattan.
Quand nous avons emménagé ici à, Anand Lok, il y a deux ans et demi, le chantier du bâtiment voisin semblait en voie d’achèvement. Le gros œuvre était en place, et on nous promettait la fin des travaux et des nuisances sonores (quasiment jours et nuits, week-ends compris) et de la crasse que tout cela engendrait pour … très bientôt ! La « bitch » habitait déjà au rez-de chaussée de l’immeuble en construction et j’éprouvais pour elle, à ce moment, une certaine compassion et même de l’admiration, pour arriver à tenir le coup dans de telles conditions d’inconfort. Mais bien vite, j’allais comprendre que cette femme était en réalité une despote, et que c’était pour cela qu’elle voulait à tout prix habiter sur place. Durant les travaux, elle faisait tourner en bourrique la cohorte de manœuvres et d’ouvriers qu’elle employait. Il parait que chaque jour elle changeait d’idée, et faisait défaire ce qu’elle avait fait installer ou construire la veille. C’est pourquoi les travaux trainaient tant. En plus, depuis le balcon de notre apparemment, on pouvait apercevoir dans les pièces des étages supérieurs, à moitié construites, une garnison de tailleurs qui s’affairaient accroupis à même le sol. Ils semblaient eux aussi travailler jours et nuits. Sur le chantier, les ouvriers remplissaient des sacs de sable et de ciment à main nues. Mais le plus insupportable était de voir toutes ces ouvrières qui travaillaient comme des bêtes de somme, s’épuisant à porter de lourds fardeaux de briques empilées sur leur tête, par 40° à l’ombre ou même davantage. Ces femmes « intouchables » sont en effet nombreuses sur les chantiers de Delhi ; on leur confie les taches les plus ingrates, et elles doivent les exécuter enturbannées dans leur saris, totalement inadaptés pour exécuter ces taches, parce que leurs maris leur interdisent de porter tout autre vêtement. Malgré ces conditions d’une extrême pénibilité, je ne me lasse jamais d’admirer combien ces femmes restent belles et dignes dans des conditions pourtant proches de l’esclavage. En effet, ces ouvriers et ouvrières vivent et dorment sur place, couchent à même le sol de béton ou de marbre, dans les frimas de l’hiver et la fournaise de l’été, et sont obligés de payer au propriétaire une partie non négligeable de la maigre paie qu’ils reçoivent, en contrepartie de leur logement (?), de leur nourriture et même de l’utilisation des toilettes …
Donc, comme je le disais plus haut, voilà qu’un jour je rentre du bureau et trouve la rue barrée par les gravats. Je n’en revenais pas. Jusque là, tous ces matériaux et déchets occupaient tout le bas côté à l’arrière de notre bâtiment, et empiétaient même largement sur la rue, mais on arrivait quand même à passer en voiture. Pour que vous compreniez bien la situation, je vous mets le plan du quartier et de la maison ci-contre.
Comme vous voyez, pour rentrer chez nous, on accède à la maison par la rue arrière, car l’allée où l’on gare la voiture est partagée par le locataire du rez-de-chaussée et nous, et ce sont les gens du rez-de-chaussée qui accèdent à la maison par l’avant. Ainsi, aucune voiture ne bloque le passage de l’autre. C’était convenu comme cela quand on a signé le bail, et franchement dit, pour nous, ce n’était pas un problème jusqu’à ce fameux jour, bien entendu … Oui, je sais, vous allez me dire qu’on pouvait toujours s’en sortir : la rue était boquée derrière notre maison, on n’avait donc qu’à faire demi-tour pour repartir à chaque fois par où on était arrivés. Oui, mais moi, vous me connaissez, je n’aime pas beaucoup qu’on empiète sur mes prérogatives. Enfin, soit ! J’avais quand même décidé d’avaler la pilule, en « prenant sur moi » comme on dit. Ma douce et tendre me disait que ce n’était pas la peine de s’énerver, d’en faire tout un plat, que de toute façon cela n’y changerait rien, qu’il fallait accepter la situation. Accepter ! Ça, c’est le mot à la mode ici, à Delhi : accepter. Tous les psys, les spécialistes en relocation, les gourous en gestion de relations interculturelles, vous le diront. Il faut « accepter » l’Inde, ne pas résister, la prendre comme elle est. Alors, et alors seulement, vous pourrez vous épanouir et succomber au charme de ce pays. Les blogs d’expats à Delhi en sont plein de ces histoires de gens qui, en arrivant ici, ont subi un traumatisme psychologique suite au « choc culturel », mais ont finalement pu trouver la sérénité « en acceptant l’Inde ». Ah ! Ah ! Ah ! Permettez-moi de ricaner dans ma barbe (ou plutôt dans ma moustache). Accepter l’Inde ? Il faudra me donner la recette. A moins d’être subitement devenu sourd, aveugle, d’avoir perdu le sens de l’odorat, d’avoir un estomac capable de digérer des briques, et de passer la journée entre ses 4 mûrs, je ne vois pas très bien comment faire. Notez que j’ai fait du chemin en 4 ans, et j’ai effectivement pu accepter certaines choses, et même beaucoup de choses. Si ! Si ! Mais il y en a que je ne pourrai jamais.
Mais bref ! J’en reviens à mon histoire. J’avais donc décidé de mordre sur ma chique, en me disant que cela n’allait de toute façon pas durer. C’est d’ailleurs ce que m’avait assuré la voisine quand je l’avais apostrophée. Mais elle mentait. Cela avait duré. Les semaines avaient succédé aux semaines, et les mois aux mois. Et avec le temps, au lieu de s’arranger, les choses s’étaient sérieusement dégradées. Les gravats s’étaient amassés, les tas s’étaient multipliés. Il y avait bientôt eu assez de sable, de pierres et de marbre en bas de chez nous pour construire un deuxième Taj Mahal ! On se demandait ce qu’elle pouvait bien faire avec tout cela, notre « bitch » de voisine, c’était à croire quelle construisait des souterrains à travers toute la ville, jusqu’au palais présidentiel … Nous nous réveillons en sursaut, les nuits, aux bruits de camions pétaradants, venant larguer leurs saloperies de matériaux de construction dans un fracas épouvantable. Et oui, car les camions n’ont pas accès au centre ville la journée, et comme un malheur n’arrive jamais seul, notre chambre à coucher donnait en plein côté travaux … Je ne vous raconte pas la vue superbe que nous avions quand nous regardions par la fenêtre de la chambre … Notre rue était dévastée, on se serait cru à Fukushima après le passage du Tsunami.
Et bien sûr, c’est bien connu, les tas attirent les tas, et la crasse attire la crasse, surtout à Delhi, où il n’existe pas de service municipal de collecte d’immondices. Les gens jettent leurs détritus à la rue, et de préférence, devant la porte des voisins, dans l’attente que des petites fourmis humaines viennent les ramasser pour en retirer quelques roupies en recyclage. Et pour le reste, le non-recyclable, il y a les rats, les chiens errants, les vaches sacrées et les corbeaux. Tout le monde en profite ! Et lorsqu’il y a, comme cela, une « zone vague » qui se crée, c’est l’endroit rêvé pour venir y déposer ses crasses. Et quand je dis crasse, comprenez-moi bien, je ne parle pas seulement de détritus. Notre rue était devenue non seulement un chantier de construction, un dépotoir public, mais aussi un urinoir et une toilette à ciel ouvert. Quasiment à tout moment, on pouvait y voir un ouvrier, un domestique, un chauffeur ou même un résident du quartier venir s’y soulager. Et pas seulement pour les petits besoins, si vous voyez ce que je veux dire…
Mais une nuit, la coupe avait débordé. Un camion était venu larguer son chargement dans la rue, comme à l’accoutumée. Mais comme le chantier prenait de plus en plus d’extension, il n’avait rien trouvé de mieux que de vider sa benne devant notre grille, empêchant ainsi notre voiture de sortir de l’allée. Incroyable non ? En apercevant le tas depuis la fenêtre de notre chambre, au petit matin en nous réveillant, nous n’en croyions pas nos yeux, ma petite loupette et moi. La Catherine, elle n’avait fait ni une ni deux, elle avait enfilé son peignoir et était allé tambouriner aux aurores à la fenêtre de la chambre de la voisine en lui donnant dix minutes pour débarrasser son tas de sable de notre grille, sinon on appelait les flics. La folle était sortie en shalwar kamiz, les chevaux hirsutes, mal rasée (ah ! ah ! Là, je suis méchant, mais cela fait du bien !). On aurait dit la fée Carabosse, version indienne. Moi, j’observais tout cela depuis le balcon de la chambre, en me marrant en douce, malgré l’incongruité de la situation. J’aime bien quand ma Petite Loupette pette les plombs comme cela. Quand elle était rentrée à la maison, elle avait de la fumée qui lui sortait par les narines, et contrairement à l’habitude on n’avait pas dû disputer les enfants pour qu’ils se lèvent. Ce n’était pas le jour pour discuter, il valait mieux obtempérer : Maman n’était pas à prendre avec des pincettes ! Dehors la voisine avait rameuté son armée d’esclaves et elle les engueulait comme du purin, on entendait ses cris jusque dans notre salle à manger. Je ne comprends pas le hindi, mais je me doute qu’elle devait leur dire que tout ça, c’était de leur faute à ces incapables, qu’ils n’avaient qu’à mieux surveiller ces crétins de camionneurs au lieu de roupiller la nuit comme des marmottes.
Le soir en rentrant du boulot, le tas avait été déplacé, mais à peine, juste assez pour nous permettre de rentrer la voiture dans l’allée. Et encore il fallait faire des manœuvres compliquées. C’était vraiment trop. J’avais eu une mauvaise journée et j’étais en pétard. J’en avais ma claque de voir cette crasse qui me déprimait à chaque fois que je rentrais chez nous. J’avais décidé de passer à l’action. J’avais rameuté le proprio de notre appartement et le responsable du comité de quartier d’Anand Lok, un dénommé Mukul, avocat de son état, figurez-vous (Cela tombait bien, non ?), et les avais enjoints au téléphone, avec confirmation par email, d’agir sur le champ afin de mettre un terme, une fois pour toutes, à cette situation inique. Et cela avait chauffé. Les flics avaient débarqué chez nous dès le lendemain soir, très polis et propres sur eux, et ils m’avaient prié de rédiger une plainte en bonne et due forme, ce que j’ai fait séance tenante, et ils l’avaient emportée illico. Mon proprio avait apparemment tiré sur quelques cordes (j’aime bien cette expression anglaise « to pull a few strings » mais cela ne sonne pas très bien en français !), bref il avait fait jouer ses relations. Il avait appelé directement le responsable de la police du district ainsi que le Directeur des travaux du MCD (Municipal Corporation of Delhi) pour régler le problème. Il faut dire que notre propriétaire est « Directeur Général Additionnel » au Ministère des finances, donc très haut placé … Les directeurs additionnels sont des gens qu’on a placé à de très hautes fonctions administratives, à des postes qu’on a créés spécialement pour eux. D’où le nom « additionnel ». Souvent, ils n’ont d’ailleurs pas de fonctions réelles, ni de responsabilités. Ils ont juste le titre et l’influence qui va de pair. Mais soit, je ferme la parenthèse et j’en reviens à mon histoire. Quant à Monsieur Mukul, le responsable du comité de quartier, il m’avait donné rendez-vous en bas de l’immeuble le lendemain matin et avait, avant même mon arrivée, commencé à enguirlander le contremaitre du chantier. Il hurlait sur lui comme un putois. S’il avait pu, le gars se serait bien caché la tète sous le tas de sable, comme une autruche. Il roulait des yeux effarés et, à tout moment, je pensais qu’il allait se mettre à genou et implorer notre pardon. Mais je ressentais comme un malaise. D’un côté, cela ne me déplaisait pas de voir ce sale type se faire ainsi humilier devant ses ouvriers, lui qui les engueulait du matin au soir. Mais d’une autre côté, je me doutais bien que ce n’était pas lui qu’il fallait invectiver, mais bien la propriétaire. Mais je compris plus tard, qu’en fait, M. Mukul ne voulait surtout pas s’attirer les foudres d’une des propriétaires les plus opulentes du quartier. Ce qu’il avait fait, c’était juste pour me donner le change … Il fallait engueuler quelqu’un devant moi pour me montrer qu’il avait fait son travail. C’était tout. Bien entendu, l’engueulade n’avait servi à rien, pas plus d’ailleurs que la visite des flics. Sauf pour eux. Car, grâce à moi, ils avaient pu gagner un peu d’argent. En effet, comme je l’appris plus tard, ils s’étaient empressés d’aller trouver la voisine avec ma plainte dactylographiée pour lui montrer combien j’étais mécontent et méchant, et lui prélever, au passage, un petit bakchich pour les « encourager » à laisser tomber l’affaire…
Plus les jours passaient, plus ma colère montait et plus les détritus continuaient à s’entasser et les odeurs pestilentielles à amplifier. J’avais donc rappelé les deux gars un peu plus tard, et ils m’avaient tous les deux conseillé de laisser tomber. Il fallait que je comprenne : la voisine avait des connections plus haut placées qu’eux, ils ne pouvaient rien faire. Il fallait « accepter » la situation. J’enrageais. J’avais même demandé à cet avocat de mes deux de me défendre dans cette affaire. Je voulais bien le payer. Son prix était le mien, tout ce que je lui demandais c’était de rédiger une lettre d’avocat. Mais il avait refusé. Il m’avait expliqué qu’en Inde, les choses fonctionnaient différemment. C’était plus compliqué que chez nous… Il s ‘était complètement emberlificoté dans ses explications, mais je pense que ce qu’il voulait dire c’était que ce qui compte ici n’est pas la loi, mais bien les relations et les moyens de pression dont on dispose pour la faire appliquer ou, au contraire, s’y opposer. Exactement la théorie de V. Raghunathan dans son livre «Games Indian play » …
Mais loin d’accepter, je ne décolérais pas. A dire vrai, je faisais un véritable blocage psychologique. Ma petite loupette essayait de me remonter le moral, me disait que je me faisais du mal à moi-même. Pour me soutenir, m’aider à passer le cap, elle m’avait entrainé dans un groupe « d’art of living », des gens un peu illuminés qui passent leur journée à respirer bruyamment en invoquant leur « guru-ji » Shri Shri Ravi Shankar. Cela m’avait bien dégagé les sinus, ce qui est toujours cela de pris, et m’avait aussi un peu aidé à me rendre compte que ce problème était, somme toute, assez mineur. D’ailleurs, c’est vrai qu’à Delhi, quels que soient vos malheurs, il y a toujours tellement de misère environnante… ça aide à relativiser ! Et puis un jour, ou plutôt une nuit, juste avant que je ne prenne l’avion pour un voyage professionnel en Belgique, un heureux événement était arrivé. Pas un bébé, rassurez-vous, mais bien des camions, en bas de chez nous, qui avaient commencé à charger les gravats. Les travaux semblaient enfin finis. Presque deux années avaient passé depuis notre emménagement, pendant lesquels, pas un jour je n’avais pesté contre la voisine. Le dégagement était encore en cours quand j’étais parti, et c’était donc le cœur plein d’espoir que j’étais revenu à Delhi, quinze jours plus tard. Pourtant, une mauvaise surprise m’attendait au retour. La voisine avait bien dégagé la plus grande partie de ses déchets, mais le passage restait pourtant obstrué. Non plus par ses crasses et ses gravats à elle, mais bien par les voitures des gens de la maison d’à coté qui avaient trouvé très pratique d’utiliser la route comme parking depuis plus d’un an et n’avaient pas du tout l’intention de changer leurs habitudes. Vous parlez d’un culot ! Renseignement pris, ils avaient trop de voitures (six en fait …) et il n’y avait pas assez de place pour les garer ailleurs. Et on n’avait qu’à passer par l’autre côté. Point.
Mon cauchemar continuait, donc. Comme vous pouvez imaginer, j’étais à nouveau hors de moi. Dans un premier temps, j’avais de nouveau fait appel à ce cher M. Mukul et à mon propriétaire pour qu’ils interviennent, mais ils avaient tous les deux préféré faire la sourde oreille, en ignorant mes emails et en ne répondant pas à mes appels téléphoniques.
J’avais donc décidé de prendre le taureau par les cornes et aller moi-même à la police. J’avais commencé par prendre des photos des voitures mal garées, avec les plaques bien en vue (NB : J’ai pris la photo ci-dessus au petit matin; comme vous voyez, tous les chauffeurs étaient occupés à astiquer les bagnoles et ils se demandaient bien ce que je faisais, et s’ils devaient poser pour la photo 🙂 ). Ensuite, j’avais rédigé une nouvelle lettre dans mon meilleur anglais, en résumant toute l’histoire depuis le début, et en donnant la liste et la description des 6 véhicules en infraction caractérisée, photos à l’appui, et j’étais parti au poste de police le plus proche. Ma maman était en visite chez nous, à ce moment, et je l’avais emmenée avec moi, car je sais combien les cheveux blancs sont vénérés en Inde (NB : je suis sûr qu’elle ne m’en voudra pas de l’avoir ainsi instrumentalisée à mon profit ! C’était pour la bonne cause !). Et effectivement, au lieu de nous faire poireauter des heures comme c’est souvent le cas chez les flics, on nous avait immédiatement fait assoir dans un petit bureau. Malgré tout, cela s’annonçait mal. Il paraissait que personne ne parlait anglais dans ce poste de police, mais je leur avais fait comprendre qu’on resterait là jusqu’à ce que quelqu’un vienne qui parle anglais et prenne ma plainte. Finalement, une bonne femme épaisse, à triple mentons, bajoues de morse et carrure de déménageur incorporée s’était pointée. Elle avait l’air aussi aimable que les portes des cachots qu’on avait passées en arrivant. Elle avait pris mon papier entre ses gros doigts, le froissant maladroitement, n’essayant même pas de cacher combien cela la faisait ch… qu’on soit là. Elle avait déchiffré mon texte avec de grandes difficultés, si j’en juge par les gros soupirs de lassitude qu’elle poussait à intervalles réguliers et le temps infini qu’elle avait pris pour en venir à bout. Puis elle avait dit que : « OK, ils allaient s’en occuper » et nous avait fait un geste de la tête pour nous inciter à lever le camp. Mais j’avais répondu que « non, pas question, qu’il me fallait un FIR – First Investigation report (NB : sorte de PV officiel, sans lequel aucune action légale ne peur être entamée en Inde), que sinon, on ne partait pas ». À contre cœur, elle avait consenti à nous donner un papier avec tous les cachets nécessaires et avait appelé un sous-fifre pour lui expliquer le topo. Surprise, c’était mon gars de l’autre jour, celui qui était venu chez nous prendre ma première plainte et s’était empressé d’aller en soutirer du fric chez la voisine. Et il m’avait assuré avec un grand sourire qu’ils allaient venir tout de suite.
Mais, en fait, ils n’étaient jamais venus. On les avait attendus en vain, ce jour-là, et les suivants. Pourtant, mystérieusement, trois ou quatre jours plus tard, les voitures du voisin de la voisine s’étaient rangées sur le côté, un peu de biais, bien en ligne, façon départ des 24 heures du Mans, quand les gars devaient traverser la route en courant pour monter dans leurs bolides et démarrer en trombe (c’était « de mon temps », car maintenant, évidemment, on ne démarre plus comme cela aux 24 heures du Mans).
Bref ! Tout s’était arrangé. Ils avaient quand même fini par trouver de la place pour garer leur flottille de voitures. On avait juste la place pour passer en visant bien entre l’arrière des voitures et le muret du parc derrière chez nous. Franchement dit, je n’ai pas bien compris ce qu’il s’était passé. Ont-ils reçu un appel des flics? Ou mon chauffeur leur a t-il raconté que j’étais allé me plaindre à la police ? Ou peut-être est-ce simplement la séance photo des voitures au petit matin qui a fait bouger les choses ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’étais enfin arrivé à mes fins, alors que je n’y croyais plus. Et depuis lors, j’oblige notre chauffeur à toujours passer de ce côté en sortant de chez nous, question de principe. Parfois, il arrive qu’une des voitures soit encore mal garée et bloque la rue. Et au lieu de prendre par le côté libre pour sortir de notre quartier, on prend quand même de ce côté-là et on klaxonne comme des malades jusqu’à ce qu’ils viennent bouger leur caisse, ces enfoirés. Je sais, là j’exagère un peu et je n’en fais qu’à ma tête. Mais, que voulez-vous, je suis comme ça … comme un chat qui marque son territoire à chacune de ses sorties. À chaque passage, je dépose mentalement quelques gouttes d’urine fétide et malodorante devant chez mes voisins. Et, pour vous dire la vérité, il me prend parfois des envies de me lever la nuit, et d’aller me soulager pour de vrai sur le seuil de la « bitch » de voisine, ou sur les carrosseries rutilantes des limousines des voisins de la voisine. Je suis sûr que cela me ferait un bien fou, beaucoup plus que les séances de respiration bruyante chez les adeptes de Shri Shri Ravi Shankar. Et je me demande bien quelle serait leur réaction, aux voisins. Peut-être que quelqu’un leur expliquerait que ce n’est pas si grave après tout, qu’il faut prendre sur eux … et accepter ! M’accepter. Me prendre comme je suis … Comme l’Inde ! 🙂






Répondre à Jérémy Annuler la réponse.