Luna & JP - 17 06 2018Mademoiselle reçoit ce soir ! En ce 24 mai 2018, Luna fête son anniversaire, quelques jours en avance, autour de la piscine de notre maison de Fourways. Elle a invité « son squad », comme elle dit. En fait, ils sont une trentaine de jeunes ados de 17 ou 18 ans, garçons et filles, un beau mélange de nationalités, de couleurs et de styles. En plus de l’anniversaire de Luna, ils fêtent aussi la fin de leurs études à l’école américaine de Johannesbourg. Dans quelque jours, tous ces jeunes se disperseront aux quatre coins du monde pour poursuivre leur vie d’étudiants et leur vie tout court. Pour Luna, ce sera l’université Erasmus de Rotterdam où elle étudiera la communication et les medias. Ce sera le grand saut dans l’inconnu pour elle, et pour nous, ses parents, ce sera le terrible moment de la séparation. Pour la troisième fois. Pour la dernière fois aussi, puisque c’est notre dernier enfant qui nous quitte.

Insensibles aux frimas de l’hiver austral, ils forment une immense mêlée, bras dessus bras dessous, et reprennent à tue-tête « We are young ! », « God’s plan » et d’autres tubes du moment. Catherine et moi les surveillons discrètement depuis la fenêtre du  salon. Il est presque minuit. Nous sommes partagés entre la joie de cette « birthday party » très réussie et la crainte que les voisins ne nous envoient le service de sécurité du quartier pour tapage nocturne. Bordel ! Ces 30 jeunes font plus de bruit que tout un stade réuni ! Mais finalement, rien de fâcheux ne se passe ; un à un, ils quittent la fête en s’engouffrant dans des véhicules Uber ou dans ceux des parents qui sont de corvée « taxis » ce soir.

Quelques jours plus tard, j’emmène Luna en balade à vélo. C’est notre tout dernier week-end ici à Jobourg. Bientôt, elle sera à Rotterdam, et je trouve qu’il est grand temps qu’elle remonte en selle pour retrouver les mécanismes ! Car sans vélo là-bas, elle sera handicapée moteur !  Après une petite demi-heure, on s’arrête pour une petite pause et papoter un peu.

— Alors comment te sens-tu à l’idée de partir bientôt à Rotterdam ?

Elle hausse les épaules, l’air blasée puis esquisse un petit sourire.

— Oh ! Plein de choses à la fois : excitée, curieuse, anxieuse, fière, … Et triste aussi ! Triste de vous quitter et de quitter tout çà …

Elle montre ce qui l’entoure, d’un geste large de la main.

— Alors l’Afrique du sud te manquera donc un peu ?

— Oui, c’est sûr. Mon école, mon squad, les coins que j’aimais bien…  En fait, J’aime bien l’Afrique du sud : le soleil, la nature, le sourire des gens, tout ça …

Je sais bien que je l’ennuie avec mes questions. Luna n’a jamais été championne pour exprimer ses sentiments ou partager ses émotions.  Mais là, elle fait un effort pour me faire plaisir, je le vois bien.

Et je repense à elle, petite.  Elle n’a jamais été du genre câlin, Luna, mais c’était une vraie boule de bonheur. Elle riait tout le temps, parfois toute seule en se filmant ou en se « selfiant » (avant l’heure avec sa caméra digitale – on ne connaissait pas encore le mot « selfie » à l’époque, je crois). Je pense qu’elle a eu une enfance très heureuse. Et elle nous a comblés de joie. Le passage de l’Inde à l’Afrique du sud a marqué une rupture très nette dans sa personnalité. Elle avait 12 ans quand on est arrivés ici. Elle est passée de l’enfance à l’adolescence quasiment du jour au lendemain.  Elle ne s’est jamais plainte de son école et n’a jamais manifesté de signes de dépression, mais elle est devenue mystérieuse, distante même. Elle est rentrée dans son monde intérieur, en tous cas à la maison, un monde secret  auquel nous avions peu accès; sa chambre est devenue son sanctuaire où nous n’étions admis qu’en montrant patte blanche. La petite boule de bonheur est devenue  renfermée et énigmatique, et le garçon manqué qu’elle était, un joli brin de fille, très soucieuse de son apparence extérieure.

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Nous fêtons le nouvel an chinois à New Delhi, peu de temps avant norte départ pour Afrique du Sud

— C’est le changement d’école et de pays qui a eu cet effet sur toi, tu crois ?

Elle fait la moue.

— Oui, peut-être. Je ne sais pas. Je suis devenue ado. C’est normal, non ?

— Oui, mais normalement on ne devient pas ado en un jour. Toi, oui !

Je me dis qu’avec le changement de pays, s’est produit un autre changement majeur dans la vie de Luna. Celui des écrans… Ces maudits smartphones, qui  établissent une véritable barrière artificielle avec nos enfants, souvent rivés jusqu’à l’obsession à ces engins diaboliques.

— Tu ne crois pas que ton changement radical, c’est aussi dû à ces maudits écrans ?

C’est vrai qu’elle est très accro, Luna. C’est une « screenager », comme je dis. Elle a le nez vissé dessus. Son téléphone est devenu une sorte d’excroissance de sa main.

— Je ne suis pas la pire, tu sais. Tu devrais voir mes copines. Au moins, je ne fais pas de « bully » !

C’est vrai, je réalise bien que le monde a changé, et que les smartphones font désormais partie de l’environnement « naturel » des jeunes d’aujourd’hui.  C’est ce que j’appelle l’empoisonnement technologique. Le monde virtuel prend le pas sur le monde réel.

— Et toi, comment aurais-tu fait si tu avais été jeune aujourd’hui ?

Là, je dois dire qu’elle marque un point. Sa question me prend au dépourvu. Je ne sais pas quoi répondre, mais je sais que je suis content de ne pas avoir 18 ans aujourd’hui.  Il me semble qu’on vivait plus sainement et qu’on était plus heureux autrefois. Je l’ai réalisé pleinement lorsqu’elle m’a demandé de regarder avec elle la première saison de la série « 12 reasons why ». Elle avait beaucoup insisté. Elle disait : « Tous les parents devraient regarder ça pour mieux comprendre leurs enfants ».  Mais en fait, je n’ai regardé que les trois premiers épisodes de la série, puis j’ai arrêté. J’étais choqué par tant de cruauté entre ces jeunes, dégoûté, horrifié !

Quand des mini-crises éclataient à la maison, le téléphone était l’arme de dissuasion ultime, en fait la seule menace qui marchait vraiment. Mais pas tout le temps. À deux reprises en six ans, on a décidé de lui confisquer son IPhone, dont une fois pendant deux longs mois ! C’était vraiment le dernier ressort, quand la situation était vraiment bloquée, qu’on n’arrivait plus du tout à lui parler. Alors je lui écrivais de longs messages pour essayer de lui expliquer notre décision et lui faire comprendre notre désolation et que cela nous attristait de devoir en arriver là.

—  Je les ai gardés tes emails, tu sais ! Je les relis parfois, elle dit.

J’aimerais bien qu’elle ajoute : « Tu avais raison Papa, je se suis désolée de vous en avoir fait voir de toutes les couleurs par moments. » Mais ce sont des mots qu’elle ne dit pas facilement, Luna. Je sais qu’elle nous aime, mais sa pudeur extrême l’empêche souvent de dire ces petits mots qui guérissent les bleus au cœur …  D’ailleurs, elle a plutôt été une ado facile, si on excepte ces problèmes de communication. Et parfois on la retrouvait presque comme avant. Par exemple en vacances, quand il n’y avait pas de wifi à l’hôtel …

Pour changer de sujet, je lui demande :

— Quels sont les meilleurs souvenirs que tu gardes avec moi ?

Sa réponse fuse.

— J’aimais bien tes histoires quand tu me mettais au lit.

Je lui racontais des histoires d’une petite fée, appelée Didinette. Chaque jour, l’histoire progressait un peu au gré de mon imagination. Par la suite, je les ai enregistrées sur des CD. Il y en a 12 au total.

Elle rigole.

— Tu sais, je regardais parfois dans mon tiroir à chaussettes, pour voir s’il n’y avait pas une petite fée dedans !

C’est vrai que la Luna de l’histoire avait découvert la petite fée Didinette dans une de ses chaussettes sales, oubliée au fond d’un tiroir. Elle y était restée bloquée car elle était allergique à l’odeur de fromage !  À l’époque, Luna m’écrivait chaque soir un petit mot où elle racontait sa journée, et qui commençait toujours par « Dadeee, I may be sleeping or not … », mais  bien sûr elle ne dormait jamais, au contraire elle m’attendait avec impatience pour la suite de l’histoire. Toutes ses petites lettres, je les ai gardées, et cela reste un des plus beaux cadeaux qu’elle m’ait jamais fait.

J’ai essayé de prolonger ces moments d’intense complicité avec elle le plus longtemps possible. Jusqu’au jour où, alors qu’on était en train de lire « le petit prince » de Saint-Exupéry, elle m’avait dit avec une petite mine gênée et  le regard fixé sur ses pieds, qu’elle préférait que j’arrête de lui lire le soir… Çà a été un choc, mais j’ai encaissé. Elle avait 15 ans, je suppose que c’était déjà bien d’avoir tenu jusque-là.

— Et « Game of thrones » aussi !

J’étais un peu perdu dans mes pensées, donc je ne comprends pas tout de suite.

— Quoi, « Games of thrones » ?

— J’aimais bien quand on regardait « Game of thrones », tous les deux !

Ah oui, c’est vrai qu’on a regardé toutes les saisons à deux, un nouvel épisode chaque dimanche soir. Elle attendait cela avec autant d’impatience que mes histoires de Didinette quand elle était petite … Pourtant, ce n’est pas tout à fait le même genre … Mas bon, il faut bien que jeunesse se passe, n’est-ce pas ?

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Monte Alban, Oaxaca, Mexique – décembre 2003 (Luna a 4 ans)

— Et sinon, les meilleurs souvenirs de ton enfance ?

— Oh, je ne sais pas, j’ai trop honte quand je revois les vidéos de moi petite !

— Mais tu ne dois pas. Tu étais vraiment mignonne à croquer, si drôle, si pleine de vie, une vraie boule de bonheur !

— Ah bon, donc je ne suis plus mignonne à croquer, alors ?

Elle fait sa petite mine renfrognée, fait semblant d’être fâchée. Puis, elle rigole.

— Bien sûr, tu es très jolie.  Je dirais même que tu es de plus en plus jolie. Mais maintenant, tu es devenue une jeune femme, plus une petite fille. On ne peut plus te croquer.  Ou alors, cela veut dire autre chose…

Là je sens qu’il vaut mieux changer de sujet car elle est embarrassée.  Au bout d’un moment de silence, je lui demande :

—  Qu’est ce qui te fait peur dans la vie, Luna ?

—  Plein de choses, en fait ! J’ai peur du noir, peu de rater mes études à Rotterdam, peur de ne pas me faire des amies, peur du regard des autres, qu’ils ne m’aiment pas, peur de ne pas être riche.

—  Ah bon ? Tu veux être riche, toi ?

—  Mais oui ! Enfin, je veux avoir assez d’argent pour bien vivre et faire tout ce que je veux.

C’est vrai qu’elle a des cotés très matérialistes, Luna. Parfois des goûts de luxe, je dirais même. Elle est très préoccupée par l’argent. Déjà, toute petite, quand je lui racontais mes histoires, ou lui lisais un livre, elle m’interrompait parfois soudainement et elle me demandait combien on avait d’argent sur notre compte en banque et combien on payait de loyer par mois. Elle disait qu’elle avait peur qu’on n’ait pas assez d’argent pour payer le loyer ! Je lui répondais que cela ne la regardait pas et elle me suppliait de le lui dire, comme si sa vie en dépendait, en s’accrochant à moi comme un naufragé à son cocotier. Elle a gardé ce côté-là de son enfance …

—  Ne t’inquiète pas, tu auras toujours des amis et des amies. Tu en as toujours eus. Tu n’as jamais été seule, n’est-ce pas ?

C’est vrai qu’elle est populaire, Luna. Populaire, dans le bon sens du terme. Pas « popular » dans le sens « bitch » ! Elle est gentille. C’est vraiment une de ses qualités premières. Les gens l’aiment bien. Elle a le cœur sur la main, elle ne supporte pas les querelles, les disputes. Elle me dit que dans sa classe, elle intervient quand un enfant est harcelé. En tous cas, je ne me souviens pas l’avoir entendu dire du mal de quelqu’un, ou faire du mal à quelqu’un.  Et elle ne peut pas rester fâchée sur quelqu’un non plus. Bien sûr, parfois nous avons eu des crises à la maison, des disputes ; alors elle s’en allait mécontente, mais un peu plus tard, elle revenait sans rien dire, comme si elle avait déjà tourné la page.

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Luna prête pour aller à « Prom », le bal de sa promotion à l’école américaine de Johannesbourg.

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—  Donc tu vas être riche, alors ! Et tu auras des enfants, de la famille ?

Alors là, elle est catégorique :

—  Non, pas d’enfants : ça coûte cher (sic !) Et pas de mari, non plus. Des petits amis, oui, mais je n’ai pas besoin de mari. Des chevaux, des chiens, ça je veux bien…

Sur ce, on se décide à reprendre la route de la maison. Mine de rien, on a papoté plus de deux heures. On ne s’est pas tout dit, avec Luna. Mais on s’est dit beaucoup. Il est presque trois heures de l’après-midi et on n’a même pas pensé à manger, un comble pour elle qui est un vrai estomac sur patte !

Quelques jours plus tard, je la serre dans mes bras. Nous sommes le 19 juin, elle va prendre l’avion pour la Belgique avec sa maman. Puis ce sera la Hollande. Elle ne reviendra plus ici, en tous cas ce sera différent. Elle reviendra en visite. On bredouille tous les deux quelques mots. Un signe de la main et le taxi est déjà loin. Je referme la porte d’entrée. Je me retrouve tout seul et, aussitôt, je me sens submergé par l’émotion.  La chanson de Sardou trotte dans ma tête : « Mes chers parents, je pars. Je vous aime, mais je pars. Vous n’aurez plus d’enfant, ce soir, je pars… »  Un flot de larmes se met à couler sur mes joues. Farewell Luna … 😉

Luna 85 Resized

 

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