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C’était notre premier jour à Saigon. Nous étions en voyage de reconnaissance en vue de préparer notre prochaine installation, trois mois plus tard. Nous avions passé la journée à visiter des maisons et des appartements sous la canicule. De retour à l’hôtel, on s’était mis à l’horizontale. Nous étions claqués. Mais je m’étais quand même décidé à sortir de l’hôtel en fin de journée pour aller chercher des boissons fraîches et autres petits snacks. Eh oui ! Désolé, je ne suis pas radin, mais le minibar du Sofitel, ça coûte un bras ! Mais j’avais à peine fait 100 mètres qu’il s’était mis à flotter : une de ces grosses averses qui vous tombent dessus sans crier gare. Et bien sûr, j’avais omis d’emporter le magnifique parapluie « Sofitel » mis gracieusement à disposition des clients dans chacune des chambres. Après dix bonnes minutes sous la drache, j’avais enfin trouvé un « Convenience Store » » où j’allais pouvoir me ravitailler. Oui, mais il y avait un souci, et de taille : Il se trouvait de l’autre côté de l’avenue ! J’allais donc devoir traverser !!

Dans le court laps de temps du début de ma promenade nocturne, j’avais enregistré simultanément, et quasi instantanément, cinq informations très importantes : la première c’est qu’il pleut beaucoup à Saigon, surtout le soir, sournoisement, quand on ne voit pas les nuages s’accumuler dans le ciel ; la deuxième, c’est que les trottoirs de Saigon sont défoncés et encombrés d’obstacles en tout genre (véhicules garés, étals de marchands ambulants, poubelles, etc.) ; la troisième c’est que les motos roulent aussi sur les trottoirs, et dans les deux sens ; la quatrième, c’est que les piétons marchent le plus souvent sur la chaussée ; et enfin, la cinquième, c’est que le trafic semblait ne jamais devoir s’arrêter !

Je pense que je suis bien resté cinq minutes, planté là comme un idiot à attendre que le flot de véhicules ne finisse par se tarir, ou que les conducteurs, dans un geste magnanime, ne s’arrêtent de concert pour laisser traverser l’ami étranger. Mais tiens, fume ! C’est du Belge, comme disait mon pote San Antonio. Et il me semble que j’y serais encore si j’avais continué d’attendre. Je m’étais donc décidé à faire contre mauvaise fortune bon cœur, et à poursuivre ma marche jusqu’à ce que j’arrive enfin à un feu rouge afin de traverser en toute sécurité. Ensuite, vous vous en doutez, j’avais dû revenir sur mes pas de l’autre côté de l’avenue pour arriver enfin au fameux « Convenience Store ». Une bonne demi-heure plus tard, à mon retour à l’hôtel, j’étais trempé comme une soupe et au bord de la crise de nerf, d’autant que j’avais dû, évidement, faire le chemin en sens inverse pour rentrer, et que, cette fois, en plus, je portais mes sacs de courses.

Pour tout dire, cette petite promenade m’avait complètement sapé le moral. Je m’étais longuement épanché sur mes malheurs en racontant ma mésaventure à ma douce et tendre. Je lui avais dit des mots tels que : #horrible, #chaotique, #bordélique, #cauchemardesque, #effroyable, #épouvantable, #hallucinant, #tarés, #débiles, #ausecours, #àl’aide, #àl’assassin,  #maisqu’estcequ’onfoutdansceputaindepays, #jeveuxrentrerenafriquedusud. Et j’en passe !

J’avais évoqué « une fourmilière en fusion » pour tenter de lui décrire ce trafic saccadé, désorganisé, infernal, à l’image de fourmis vaquant à leurs occupations, allant et venant en tous sens. Dans une fourmilière, chacune connait son rôle, ses tâches à accomplir, sa feuille de route. Elles se meuvent en toute hâte, et sans cesse se heurtent à leurs congénères arrivant de partout à la fois. Mille fois, elles s’arrêtent, mille fois, elles repartent inexorablement obliquant à gauche, à droite, voire en arrière afin de trouver une échappatoire et de reprendre leur course effrénée. Et qui sait si, dans leur langage à elles, inaudible pour nous pauvres humains, elles ne sont pas en train de se traiter mutuellement de chauffard, de taré, de sapajou, de boit-sans-soif et autres injures fleuries empruntées à ce cher Capitaine Haddock. Voire même, peut-être, de se faire des doigts d’honneur.

Mais je n’avais rien compris. La comparaison du trafic de Saigon avec une fourmilière était complètement erronée. Ce n’était que plus tard, en abordant le sujet avec un compatriote de passage à Saigon, un vieux routard qui avait bourlingué au Vietnam d’Est en Ouest et du Nord au Sud que mon franc était tombé. Le gars s’était bien payé ma tête ! Il avait rigolé en m’entendant comparer les petits scooters vietnamiens à des fourmis ouvrières.  « Tu sais, au Vietnam, il y a une règle et une seule concernant le trafic : ne jamais s’arrêter ou, en tout cas, le moins souvent possible !», qu’il m’avait dit ! Et il avait ajouté : « C’est comme le flot d’une rivière qui s’écoule tranquillement, en se jouant de tous les obstacles : elle ne s’arrête jamais, l’eau. Les obstacles, elle les contourne en souplesse ! ». Bon sang, mais c’est bien sûr ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Il avait mille fois raison. Car nulle part ailleurs qu’au Vietnam, l’expression « le flot du trafic » ne prend autant son sens ! Eh oui, car ici, Mesdames et Messieurs, le trafic est FLUIDE !! Le conducteur de scooter est passé maître dans l’art de contourner en souplesse chaque obstacle, y compris VOUS, si vous vous trouvez sur sa route. Car le principe de base du trafic vietnamien, la pierre angulaire, le fondement sur lequel l’édifice repose tient en cinq syllabes :  AN-TI-CI-PA-TION.  Quand vous avez compris çà, vous avez tout compris !

La preuve : cela fera bientôt deux ans que nous sommes au Vietnam. Eh bien, croyez-le ou non, mais nous n’avons jamais vu d’accidents. Des petits accrochages, sans gravité, oui bien sûr ! Des motards qui se retrouvent à terre à la suite d’une touchette, ou d’une glissade, c’est inévitable avec une telle densité au mètre carré, pire que dans le peloton du Tour de France ! Mais aussitôt à terre, aussitôt relevée la jolie employée vietnamienne dans son tailleur moulé sur mesure de chez Cardin. Un petit coup d’œil pour voir s’il n’y a pas de dégâts au scooter, un autre petit coup d’œil, furibard celui-là, à l’égard du conducteur maladroit, et hop ! elle est repartie ! Des accidents au Vietnam ? Il y en a, bien sûr. Mais surtout sur les grands axes, là où les voitures roulent vite, là où les autobus et les poids poids-lourds foncent à bride abattue pour livrer leurs marchandises dans les temps ou déposer leurs passagers selon l’horaire prévu. Mais en ville, quasi jamais ! Et lorsqu’il y en a, ça fait vraiment la une des journaux !

Quant à la police, on n’en a pas besoin pour régler la circulation. Les flics, on les aperçoit surtout les vendredis et les samedis soir pour les alcools-tests. Et là, ça ne rigole pas, croyez-moi ! C’est la tolérance-zéro ici : pas d’alcool au volant (ou au guidon) ! Les amendes sont salées et le véhicule du contrevenant (de même que son permis de conduire) est automatiquement confisqué s’il n’est pas en mesure de payer l’amende sur le champ. Oui, oui vous avez bien entendu : confisqué ! A la fourrière, la moto ! Et bonne chance pour la récupérer dans les montages de motos confisquées.

Si le sujet vous intéresse, lisez donc cet article qui vient de paraître dans Le  Courrier International 

Scooters stacked at police impound lot in Ho Chi Minh City, Vietnam on Jan. 30, 2024. (Linh Pham /The New York Times)
Scooters stacked at police impound lot in Ho Chi Minh City, Vietnam on Jan. 30, 2024. A campaign against the harmful effects of alcohol has been a major factor in the bikes piling up. (Linh Pham /The New York Times)

Bref ! Pour en revenir au trafic, il arrive quand même qu’il y ait des embouteillages. Pas très souvent, mais ça arrive. Et c’est bien normal, après tout : vu la densité de trafic et quasiment pas de transport en commun, forcément ça ralentit aux heures de pointe. Il y a quelques jours, nous avions décidé, avec ma petite loupette, de faire une petite sortie shopping, un vendredi soir, dans un magasin de décoration pour la maison, tout à fait calqué sur le modèle Ikea et situé, comme il se doit, en périphérie. C’était donc le vendredi soir et on aurait dit que le tout Saigon s’était donné le mot pour aller faire la fête ou des emplettes. Un bouchon, mes enfants ! Vous n’avez pas idée ! En deux heures, nous avions tout au plus parcouru 500 mètres. Et encore, c’est bien payé. Dès qu’on avait trouvé une échappatoire, nous avions bifurqué sur la droite pour revenir sur nos pas et retour à la maison. Il nous avait encore bien fallu une heure pour y arriver, et là je dois dire que je fulminais ! En particulier, contre notre chauffeur qui, s’il s’était connecté sur Google Maps comme tout bon chauffeur le ferait avant de se mettre en route aux heures de pointe, aurait tout de suite remarqué que tout était rouge de rouge dans le trafic. Mais non, lui, il n’a pas besoin de Google Maps. Cela fait trente ans qu’il conduit à Saigon : il connait ! Google Maps, c’est bon pour les autres. Donc il s’était lancé, l’idiot, tête baissée dans l’embouteillage du siècle.

Donc, je râlais fortement, ce qui est quand même il faut bien le reconnaître, un de mes traits de caractère distinctifs. Mais, soudain, une pensée m’avait traversé l’esprit. Une pensée qui avait eu le don de me calmer instantanément : nous étions restés bloqués dans cet embouteillage de malheur pendant une éternité, mais je venais de réaliser qu’aucun chauffeur n’était sorti de son véhicule en gesticulant ; personne n’avait esquissé un doigt d’honneur en direction d’un autre conducteur, et personne (ou presque) n’avait poussé avec insistance sur le klaxon de son véhicule. Incroyable non ? J’imagine ce qui se serait passé à Shanghai, à New Delhi ou même à Bruxelles dans de telles circonstances : ça aurait été la cacophonie, la pagaille, l’émeute !

Moi qui avais quasiment attrapé une crise d’apoplexie lors de ma première sortie à pied à Saigon, j’ai fait d’immenses progrès depuis lors. Je traverse maintenant les rues quasiment les yeux fermés. Et je n’hésite pas une seconde à prendre le volant de notre voiture les week-ends ou lorsque notre chauffeur est en congé. Et je vais même vous dire une bonne chose : conduire ici, moi ça me relaxe !

Cela dit, il y a quand même un point noir en ce qui concerne le trafic à Saigon : c’est la pollution ! Pas étonnant, me direz-vous, avec un parc de 7,2 millions de motos et 800.000 voitures enregistrées ! Et la toute grosse majorité des véhicules à essence. La planète ne leur dit pas merci, comme dirait ma petite fille, Keva (6 ans) ! (NB : Elle m’avait sorti cette petite phrase très comique alors qu’elle était en visite chez nous, il y a quelques mois, et que j’avais eu le malheur de quitter ma chambre à coucher en laissant le climatiseur allumé : « Papinou, la planète ne te dit pas merci ! », qu’elle m’avait dit 😊).

Et hélas, ce n’est pas le constructeur vietnamien de véhicules électriques VINFAST qui va révolutionner les choses. VINFAST peine tellement à les vendre, ses voitures et ses scooters électriques, qu’ils ont décidé de créer une compagnie de taxi (et de taxi-scooters) baptisée XANH (vert en vietnamien) afin d’écouler leur stock d’autos et motos électriques. Je leur souhaite bonne chance, mais ils ont une montagne à franchir ! Non, croyez-moi, pour ce qui est de la qualité de l’air, on n’est pas gâtés ici, à Saigon. L’indice quotidien affiché par mon application préférée « IQair », pour mesurer la qualité de l’air, flirte souvent dans la zone rouge, aux côtés de villes tristement célèbres pour la pollution telle que New Delhi, Karachi, Mumbai ou Shanghai. Et c’est encore pire à Hanoi, la capitale.

Bon, j’arrête ici mon bavardage car je vois que mon temps de parole va bientôt être écoulé. Mais non pas sans répondre à la question qui vous brule les lèvres, j’en suis sûr : comment faire pour traverser une rue à Saigon ? Le mieux pour débuter, c’est de vous joindre à des Vietnamiens qui traversent. Vous vous collez à eux et hop ! le tour est joué. Ils vont certainement vous repérer et se moquer un peu de vous, mais ce n’est pas grave. Votre égo en prendra un petit coup, mais en échange vous aurez vécu une expérience qui vous servira beaucoup pour la suite de votre séjour au Vietnam. Si malheureusement il n’y a personne dans les parages pour vous aider à traverser, cherchez un feu rouge. Les automobilistes les respectent scrupuleusement, les scooters un peu moins. Et notez que les deux roues ont le droit de tourner à droite, au feu rouge. Et s’il n’y a pas de feu de signalisation dans les parages, il ne vous reste plus qu’à prendre votre courage à deux mains et traverser tout seul, bravement. Attendez un moment propice pour vous lancer, quand le trafic est un peu moins dense. Allez-y hardiment ! Vous aurez la sensation d’être Moïse traversant la Mer Rouge. Vous pouvez d’ailleurs faire comme lui : tendre la main vers le flot du trafic, ça aide ! Vous verrez alors celui-ci se fendre harmonieusement, et le plus naturellement du monde, autour de vous. Si, si, je vous assure ! Mais attention ! Achtung !! Surtout, ne vous arrêtez pas quand vous êtes lancés. Ou pire : ne reculez jamais ! Là, vous allez à coup sûr provoquer un accident.

Et pour terminer, voici une petite vidéo récapitulative :

Bon, allez ! Je pense que vous êtes prêts à traverser maintenant. Je vous attends de l’autre côté de la rue, ok ? Allez, jetez-vous à l’eau ! Un peu de courage, nom d’une pipe ! Il n’y a que le premier pas qui coûte. Tout va bien se passer, vous verrez ! 😉

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