Moi oui ! Ça s’est passé sur l’île paradisiaque de Phú Quốc, au Vietnam, pendant les vacances de Pâques. Nous y étions pour quatre jours de plage et de farniente, avec Julie ma fille ainée, son mari Jérémy, et leurs deux adorables petites filles : Keva 7 ans (alias Princesse Keva[1]), et Cassie 5 ans (alias Cassinette), sans oublier bien sûr ma Douce et Tendre.

J’ai une famille adorable, mais moi, la plage, c’est pas mon truc ! Ça m’emmerde ! J’aime bien le bruit des vagues, les embruns qui vous fouettent le visage par grand vent et l’horizon infini. Mais je n’aime pas du tout les baignades en mer, toujours trop froide à mon gout, ou trop chaude, ou trop salée, ou trop sale, ou trop pleine de bestioles qui vous piquent, vous mordent, vous frôlent ou vous chient dessus. Et encore moins la sensation du sable entre mes orteils, de la crème solaire grasse dont il faut se tartiner toutes les deux heures, et de la chaleur humide qui vous fait transpirer sans que vous ayez fait le moindre exercice. A dire vrai, je trouve les vacances à la plage incroyablement ennuyeuses. Je n’arrive jamais à lire un bouquin plus de 10 minutes ; après, j’attrape mal au cou parce que les dossiers de ces fichues chaises longues ne se relèvent pas plus de 30 degrés. Alors, pour tromper mon ennui, je lis mes emails du bureau sur mon smartphone, et je me culpabilise car je suis en vacances et je devrais déconnecter… Alors, je laisse divaguer mes pensées et la plupart du temps, allez savoir pourquoi, je rumine des pensées négatives sur les impôts à payer, la guerre en Ukraine, mon rendez-vous de la semaine prochaine chez l’urologue, ce con de Trump, la famine à Gaza, les chantiers de Bruxelles qui n’en finissent pas, cette ordure de Poutine, le dérèglement climatique, cette verrue disgracieuse sur mon gros orteil, ce salop de la pire espèce de Netanyahou, l’IA générative qui va détruire notre société, la guerre au Soudan dont tout le monde se fout, et j’en passe !

Donc quand Catherine m’avait proposé de l’accompagner pour une petite promenade à la plage pour aller inspecter le restaurant du resort voisin pour le diner du soir, je n’avais pas hésité une minute, surtout que Cassinette était de la partie.

Arrivés sur place, le restaurant était fermé, il n’ouvrait que deux heures plus tard, mais le menu semblait alléchant, nous allions certainement revenir diner ici. Nous avions alors déambulé gaiement à travers les allées de resort. C’était un magnifique endroit, avec de très beaux bungalows, des sentiers bien entretenus, entourés d’une végétation luxuriante. Je marchais cinq bons mètres devant ma joyeuse petite troupe en faisant le clown pour faire rigoler Cassinette.

Et tout à coup, voilà que je sens un truc me frôler la cheville ! Je pense instantanément à un chat ou un chien, mais tout de suite je ressens une piqure fulgurante qui me fait hurler. Je baisse les yeux, et aperçois un truc grisâtre, long et mince, qui s’enfuit.

Je me retourne vers les filles et m’écrie : « Purée, il y a un serpent qui m’a mordu ! » Je crois que je l’ai dit exactement sur le même ton que lorsque je m’étais fait voler mes lunettes par ce foutu macaque lors de notre escapade à Can Gio, il y a quelques mois, pour fêter l’anniversaire de ma Petite Loupette ! Oui, sur le même ton, à la fois sidéré, incrédule, et horrifié !

Sauf que pour mes lunettes, on avait pu les récupérer, après les avoir chèrement négociées contre des cookies. Avec le serpent, c’était une autre histoire. Tout s’était passé en un éclair, une fraction de seconde. Je n’y avait vu que du feu ! Par contre, Catherine et Cassinette, elles, elles avaient tout vu. Le serpent s’était, paraît-il, enroulé autour de ma cheville et puis m’avait planté ses crocs sur le dessus du pied. Cassinette avait été la première à me rejoindre. Elle scrutait mon pied avec le plus grand intérêt : deux petits points rouges y étaient apparus immédiatement, deux gouttelettes de sang qui marquaient clairement l’emplacement des crocs de mon serpent.

Notre première réaction avait été de courir à la réception du resort pour y demander un antiseptique. La réceptionniste nous avait fait répéter plusieurs fois ce qui s’était passé pour être bien sûre qu’elle avait compris. Elle était sous le choc. Franchement dit, je pense qu’elle se sentait plus mal que moi à ce moment-là ! J’ai bien cru qu’elle allait nous faire un syncope ! Finalement, elle s’était éclipsée un instant et puis était réapparue, toute en affaire, avec une trousse de secours costaude. On y avait déniché un désinfectant, genre iso-bétadine. Je m’en étais enduit, et sans demander notre reste, nous avions rebroussé chemin, direction notre hôtel.

Cassinette nous avait fait la causette durant tout le chemin du retour. Elle était volubile, surexcitée, une vraie pipelette. Elle nous racontait des tas de choses, mais je dois dire que je n’écoutais son bavardage que d’une oreille, car j’étais perdu dans mes pensées. Je sais qu’il y était beaucoup question de serpents, et aussi que son papa était fort courageux. Le reste, je ne sais pas. Je me contentais d’acquiescer de temps en temps en lui répondant par onomatopées, tant cela turbinait dans ma tête. Une petite voix me disait que ce n’était rien du tout, cette morsure de serpent, que j’avais bien désinfecté la plaie et que le saignement s’était arrêté tout de suite. Donc, pas de quoi fouetter un chat ! Mais, une autre petite voix me disait que j’aurais mieux fait de me faire pipi sur le pied, car il parait que c’est le meilleur désinfectant, au lieu d’étaler sur la plaie ce produit dont l’étiquette était toute en vietnamien.  

De retour à l’hôtel, je m’étais précipité dans la chambre de Julie et Jérémy pour leur annoncer fièrement que nous avions trouvé un endroit sympa pour le dîner, mais que je m’étais malencontreusement fait mordre par un serpent. Julie m’avait fixé du regard un moment, en silence, se demandant si je n’étais pas en train de lui faire le coup du premier avril avec une semaine de retard. Mais quand Cassinette nous avait rejoint et lui avait raconté sa propre version de l’histoire du serpent, les doutes de Julie s’étaient évaporés, et elle m’avait demandé ce que j’attendais pour foncer à l’hôpital. J’avais balayé cette idée d’un revers de la main, tel Napoléon Bonaparte méprisant Talleyrand avant sa désastreuse campagne de Russie, en ajoutant que je n’allais tout de même pas me taper les urgences pour une simple couleuvre, non mais sans blague !

Mais en retournant à ma chambre d’hôtel, le doute s’était immiscé en moi. Et si ce n’était pas une couleuvre ? Et si c’était un serpent mortel ? Je m’étais connecté à internet sur mon laptop pour me documenter sur les serpents de Phú Quốc, et, surtout, sur les symptômes des morsures de serpents venimeux. Au début de ma lecture, je me sentais assez bien. Normal, quoi ! Juste une petite douleur au pied, là où j’avais été mordu, mais rien de plus. Vingt minutes plus tard, après avoir parcouru à toute vitesse un tas de sites et de forums traitant des morsure de serpents, je ressentais en moi tous les symptômes possibles et imaginables: douleur aigue à l’endroit de la morsure,  engourdissement musculaire au niveau du mollet, fourmillements, difficultés respiratoires, augmentation du rythme cardiaque, sensation de nausées et de diarrhée, migraine, bouche sèche, impression d’étourdissement, faiblesse généralisée.

Il n’y avait plus une minute à perdre : j’avais certainement été mordu par un serpent très venimeux et j’étais en train de mourir. Il fallait aller à l’hôpital séance tenante, car ça n’allait pas du tout. 

Et 5 minutes plus tard, Catherine et moi roulions à toute vitesse dans un taxi en direction de l’hôpital VinMec International de Phú Quốc.  VinMec, c’est la chaîne d’hôpitaux du plus grand conglomérat privé vietnamien, VinGroup, fondé par M. Phạm Nhật Vượng, le tout premier milliardaire vietnamien (en dollars). [2] Si l’on en croit sa biographie, ce monsieur, doté du génie des affaires, avait commencé ses activités dans un petit commerce de nouilles instantanées à Kharkiv, en Ukraine. Aujourd’hui, il est à la tête du plus grand groupe privé vietnamien et  le plus riche homme d’affaires du pays. Selon le dernier classement de Forbes, son patrimoine dépasserait les 10 milliards de dollars, le positionnant à la 258ème place mondiale.

C’était la première fois que je mettais les pieds dans un de leurs hôpitaux, chez VinMec. Il était passé 20 heures, tout était fermé, sauf les urgences. Donc voilà, j’essaie de leur expliquer que j’ai été mordu par un serpent très venimeux, que ceci-cela et s’il vous plaît aidez-moi, parce que je suis en train de mourir. Mais en fait, il n’y en a pas un parmi les urgentistes de service qui parle anglais. Qu’à cela ne tienne, à l’aide de Google Translate, nous arrivons plus ou moins à nous faire comprendre. Le gars nous demande si nous avons emmené le serpent avec nous. On s’entre regarde avec la Catherine, se demandant si c’est de l’humour. Mais apparemment pas car il n’a pas l’air d’un petit rigolo. Il demande ensuite qu’on lui décrive la bête. Et puis, si j’ai des symptômes. Je fais oui en hochant la tête de manière frénétique, mais j’aperçois dans le miroir d’en face Catherine qui lui fait une grimace, l’air de dire « Bah ! Ne vous inquiétez pas trop, Monsieur, tout est dans sa tête » !

Je me sens trop mal pour argumenter et la laisse continuer à papoter par smartphone interposé. Je me laisse tomber dans le premier fauteuil venu, en proie au désespoir. Je suis hagard. Je regarde autour de moi et me dis in petto que cet endroit sinistre sera probablement celui où je passerai les dernières heures de ma vie.

Le gars nous explique, toujours avec l’aide de Google translate, que je vais devoir rester en observation entre 4 et 6 heures et qu’ils me feront des prises de sang toutes les 2 heures pour suivre l’évolution. Il nous dit aussi, mais cette fois dans un très bon anglais, et sans l’aide de Google translate, que nous devons payer 5 millions d’avance. Bon, je vous rassure : au Vietnam on arrive vite à des gros chiffres, mais cinq millions c’est quand même 200 balles qu’il faut cracher, et ça, ce n’est rien qu’une avance, et pour la suite, on verra bien, qu’il nous dit me Monsieur !

Comment çà, pour la suite on verra bien ? Oh, mais je n’aime pas ça du tout, moi ! Voilà qui a le don de me remettre les idées en place. Tout à coup, je me sens requinqué. Je me lève de mon fauteuil, comme un seul homme pour aller dire au gars que ça va beaucoup mieux tout à coup, et merci beaucoup, on va s’en aller car je n’ai plus de symptômes.

Mais pas de chance, le caissier a déjà tapé ma carte de crédit sur son appareil et me la rend avec le reçu, tandis qu’un infirmer s’installe à mes côtés avec sa seringue et tout son attirail pour me prendre du sang et me placer un cathéter. Ouille, mais c’est qu’il me fait mal, ce salopard, quand il me pique dans la main. Croyez-moi, je ne pense plus du tout à mon pied à ce moment, surtout que voilà-t-il pas qu’il me fait en plus une piqûre de tétanos dans le triceps, parce que je ne me souviens plus exactement quand j’ai fait mon dernier rappel !  

Bon, finalement, je me laisse tomber sur le lit dans le bloc des urgences et me voilà perdu dans mes réflexions. Je repense à Kingwood, dans la banlieue de Houston, où nous habitions quand nous étions aux États-Unis, à l’orée d’une grande forêt marécageuse. Nous y allions parfois avec les enfants pour observer les serpents dans les bayous. Il y en avait beaucoup par-là, et certains très venimeux, par exemple le serpent mocassin, le crotale, mais surtout, le plus redoutable de tous, le serpent corail, à ne pas confondre avec sous  cousin, le scarlet (serpent écarlate), qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, sauf que ses anneaux ne sont pas dans le même ordre, un peu comme le drapeau belge et le drapeau allemand, si vous voyez ce que je veux dire. Pour les reconnaître, il y avait un truc mnémotechnique infaillible : on disait « Red touches yellow, kill a fellow ! » (Rouge touche jaune, ça tue un gars), et « Red touches black, friend of Jack » (Rouge touche noir, c’est l’ami de Jack). Il fallait juste regarder si les anneaux rouges touchaient les anneaux jaunes. Facile non ? Euh … Facile, c’est vite dit ! Dans le feu de l’action, il fallait quand même avoir de sacrés réflexes pour évaluer instantanément si tu pouvais prendre la bestiole en main, ou au contraire prendre tes jambes à ton cou ! Mais rassurez-vous, on y allait avec des bottes en caoutchouc et équipés de bâtons pour repousser les bébêtes au cas où… Bref ! Tout ça pour vous dire que je n’ai pas vraiment la phobie des serpents, c’est plutôt le contraire : j’aime beaucoup ces petites bêtes !

Mais j’en reviens à ma salle des urgences chez VinMec, car je sais que vous vous inquiétez beaucoup pour moi. Finalement, le résultat des courses était que mon serpent n’était pas venimeux du tout, car je ne développais strictement aucun symptôme. Après 4 heures à me morfondre sur mon lit d’hôpital, tout allait bien, je pouvais retourner à l’hôtel. Mais entre-temps, j’avais envoyé Catherine nous dégoter un truc à grignoter, donc j’avais encore dû attendre qu’elle se rapplique.

Il était presque minuit quand nous étions de retour à l’hôtel. Et tout le monde dormait. Nous aussi, très vite, éreintés par les émotions du jour. Le lendemain matin, j’avais été célébré comme un héros par les filles. il paraît qu’elles avaient pleuré à chaudes larmes juste après mon départ. Elles avaient peur de ne plus jamais me revoir ! Cassinette avait dit qu’elle aimait beaucoup son Papinou et Princesse Keva avait fait des dessins pour moi (avec moi terrassant un vilain serpent, comme Saint-Michel le dragon).

N’empêche, j’ai quand même eu chaud avec ce serpent ! Eh bien, vous savez quoi ? Quelques jours plus tard, de retour à la maison, devinez sur qui je suis tombé dans notre jardin ? Mais oui, un très joli serpent à ventre blanc et au dos argenté avec des écailles. il ressemblait fort à celui de Phú Quốc, sauf qu’il était plus long. Je dirais un bon mètre cinquante, mais plus fin aussi. Je faisais mon petit tour matinal, autour de la piscine, avec nos deux chattes. On fait ça tous les matins, quand je leur ouvre la porte du jardin, pour nous mettre à jour. Moi, j’admire nos fleurs et nos plantes tropicales luxuriantes. Les chattes sont surtout intéressées par les cacas et les pipis des autres matous et de toutes les bestioles qui rodent la nuit. Il y a des geckos, des écureuils, des chauve-souris, des gros escargots, des grenouilles, des scarabées et autres gros insectes, donc il y a toujours des petites choses à découvrir. Mais le serpent, c’est Ciboulette qui l’a vu la première : une  magnifique bête ! J’ai regretté de ne pas avoir mon téléphone portable sous la main pour le prendre en photo. Quand je me suis avancé vers lui, il a foncé vers le mur du fond, s’est retrouvé coincé dans l’angle et a fait demi-tour. Il est passé à moins de 50 centimètres de moi, puis il a disparu dans un trou du mur, près du système de pompage de la piscine. Les chattes n’étaient pas du tout impressionnées. Elles l’ont regardé passer, sans s’approcher trop près, mais sans faire la grosse queue. A mon avis, ils se connaissaient déjà ces trois-là, ils avaient déjà dû se rencontrer auparavant. Je crois que notre serpent habite chez nous depuis un petit bout de temps. Depuis lors, il reste bien caché, mais j’espère le revoir un de ces jours !

Quand je pense que les filles ont passé deux semaines chez nous, quasiment la moitié du temps à la piscine, pendant leur vacances de pâques ici, je me demande comment elles auraient réagi en le voyant ! Et je n’ose pas imaginer la tête de mon beau-fils, lui qui a une peur bleue des serpents. Mais chut ! Pas un mot ! Il ne faut surtout pas qu’il apprenne cette histoire, j’ai bien trop peur qu’ils ne reviennent plus au Vietnam l’an prochain, à cause d’un petit serpent de rien du tout. Mais je ne m’inquiète pas trop, Cassinette saura bien trouver les mots pour le convaincre. Elle, les serpents, elle connait ! Même pas peur !! 😂🤣


[1] Je la surnomme ainsi en référence à Princesse Leia dans « La guerre des étoiles ».

[2] Outre VinMec, Vingroup se compose de 48 filiales, dont Vinfast (les voitures électriques), VinCom (les centres commerciaux) et VinHome (l’immobilier). Mais il y a aussi VinCity, Vincom Retail, VinCommerce, VinWonders, VinLand, VinPearl, VinSchool, VinUni, VinDS, VinPro, VinEco, VinSmart, VinID, VinCSS, VinConnect, VinFa, Vinata, et j’en passe !

2 réponses à « Avez-vous déjà été mordu par un serpent ? »

  1. encore une aventure de jean(pierre) l’indien .. Indiana Jones … génial, mais quand même contente que tout va bien!

  2. Merci Nancy ! Cela faisait bien longtemps qu’on ne m’avait plus appelé « Jean l’Indien »! 😂😘

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