Un endroit très original pour rencontrer des expatriés à Shanghai, c’est le Public Security Bureau. Bien sûr, cela ne vaut pas le lobby du Hilton, ni, pour les Messieurs, l’ambiance torride du Casablanca (c’est un bar très « chaud »).
D’ailleurs, tout le monde ne va pas au Casablanca. Ce serait trop beau si nos femmes avaient toutes l’esprit aussi large, pas vrai ? Par contre, tout le monde passe, un jour ou l’autre, au Public Security Bureau… Même si l’ambiance y est beaucoup moins chaleureuse…
Que je vous explique : le Public Security Bureau, c’est le lieu où tous les expatriés doivent se rendre pour y prolonger leur visa de séjour ou pour obtenir leur permis de résidence. Un peu l’équivalent de notre Police des Étrangers. Tenez, moi par exemple, j’y suis déjà allé quatre fois.
Cette fois-là, c’était la quatrième. Je m’étais levé de bonne humeur. Pourtant, aller au Public Security Bureau, cela veut dire se taper une heure à une heure et demi de taxi dans la cohue et la pollution du centre-ville. Sans compter la fournaise, car c’était en septembre… L’extérieur est pourtant plutôt sympa : jolie maisonnette chinoise, entourée d’un jardinet ombragé. Très rare à Shanghai. Si je me souviens bien, il est même affiché « Welcome » quelque part. Puis, quand on entre, cela devient tout de suite moins sympa : il y a une grande pièce, avec, au milieu, une immense table, tout autour de laquelle des gens – des étrangers pour la plupart, mais parfois aussi leurs assistants chinois – remplissent nerveusement des formulaires. S’ils sont nerveux, c’est parce que derrière des guichets, tellement hauts qu’on les voit à peine, des policiers, impitoyables avec le règlement, les épient tels des chats se délectant d’avance en observant les souris qu’ils s’apprêtent à dévorer. Difficile de passer à travers les mailles du filet.
Tenez, moi par exemple, la fois précédente, j’avais une nouvelle fois été refoulé. Et pourtant j’avais été loin : j’avais fait au moins trois mauvaises files, avant qu’on me renvoie finalement à la première, d’où je venais. Le policier bougon, à qui j’avais entrepris d’expliquer que son collègue m’avait renvoyé chez lui, avait finalement daigné empoigner l’impressionnante liasse de papier que je transportais, documents en tous genres agrémentés de nombreux chops (tampons officiels) imprimés à l’encre rouge, témoignant chacun d’une sanction officielle, obtenue généralement après de longs et pénibles efforts et de nombreuses heures de file d’attente…
Donc, mon policier avait tout inspecté, jusqu’au bout. Et à chaque fois qu’il écartait un document d’un air satisfait et se saisissait d’un nouveau papier, mon espoir grandissait d’obtenir le chop final et salvateur : la green card était en vue, pensais-je…Et bien, non, malheureusement, car en me rendant ma liasse avec une moue dégoûtée, comme s’il s’était agi d’un fromage nauséabond, il m’avait fait comprendre qu’il me manquait une lettre de recommandation pour demander l’octroi des permis de résidence. Tiens, oui, je n’avais pas pensé à cela : j’étais allé, naïvement, demander les permis sans penser qu’il me fallait une lettre signée par le chef de mon Bureau, c’est-à-dire moi-même, expliquant par écrit ce que j’étais venu demander ! Bref, j’avais oublié de me recommander. Erreur de débutant, bien entendu. Et c’est pourquoi, je m’étais donc retrouvé une nouvelle fois à la rue, tout penaud et honteux de m’être ainsi laissé prendre.
Mais ce jour-là, donc, j’étais de bonne humeur, vous dis-je. Car cette fois, j’étais sûr de mon coup. Plus rien ne pouvait m’arriver. En effet, le policier ne m’avait-il pas laissé entendre, qu’à part ce document, tout était en règle ? C’est pourquoi, le menton fier, je regardais les pauvres gens s’affairer autour de la grande table du centre, le regard chargé à la fois de pitié et de mépris. Car je les devinais déjà maladroits, allant de guichet en guichet, tendant, d’une main tremblante, leurs documents que des policiers narquois refouleraient sans pitié.
Tout confiant, je me glisse dans ce que je sais être la bonne file. Bon prince, je me laisse aller à prodiguer, de ci, de là, quelques conseils d’ancien à deux ou trois malheureux Teutons barbus et désemparés. Sans doute des coopérants, à en juger à leur barbe hirsute et à leurs pieds sales dans des sandales tressées. Lorsqu’enfin vient mon tour, je tends fièrement mes documents au policier qui s’avère, en fait, être une policière. Je l’examine, la trouve presque jolie, et me dis que c’est fantastique ce pays où tous les policiers se promènent sans arme. Tiens, oui, je réalise alors que, depuis Karachi, je n’ai plus vu un fusil ou une kalachnikoff de près. Dire que là-bas, tous les gardiens de maison étaient armés et que des combis de rangers sillonnaient la ville une mitraillette pointée, prête à cracher leur hargne à la moindre alerte. J’en suis là de mes réflexions, quand la voix nasillarde de la policière me tire de ma rêverie. Pire : elle me rend ma liasse et tend la main pour prendre celle de la demoiselle qui me suit dans la file. « Mais Madame » lui dis-je en chinois… Erreur fatale, car elle me répond dans la même langue et, bien sûr, je ne comprends rien.
Mais la demoiselle derrière (probablement une Singapourienne, si j’en juge à son air courtois et ses problèmes de peau) est assez aimable pour me traduire. Elle m’explique qu’il y aurait un problème de photos… Alors là, je n’en crois pas mes oreilles ! Çà, c’était lors de ma deuxième tentative au Public Security Bureau, quand on m’avait éjecté parce que je n’avais pas emmené de photo de Tom. À juste titre, selon moi : puisque Tom n’avait pas de passeport, il n’avait pas droit non plus à un permis de résidence. Logique, non ? Et bien non, pas du tout, m’avait-on expliqué : comme il est inscrit dans le passeport et dans le futur carnet de résident de Catherine, il lui fallait donc aussi une photo ! Bon, soit ! Je veux bien. Mais cette fois, je l’ai bien, la photo de Tom (même qu’on n’est pas parvenu à le cadrer tout à fait sur aucune des quatre photos réalisées par le photo maton du quartier, parce qu’il prenait trop de place et qu’il n’arrêtait pas une seconde de bouger). « Regardez Mademoiselle : je l’ai, la photo de Tom » expliquai-je à la gentille Singapourienne qui continue de traduire à la policière, laquelle avait déjà le nez plongé dans ses documents à elle et m’avait déjà presque oublié.
Elle me toise, en effet, l’air de dire « Tiens, vous êtes encore là, vous ? » Au fond, plus je la regarde et moins je la trouve jolie. Elle se lance alors dans ce qui ressemble furieusement à une engueulade, mais qui, après que la gentille Singapourienne m’ait traduit, s’avère être une simple explication (il faut dire que, les Chinois, quand ils s’expliquent, on dirait toujours qu’ils s’engueulent) selon laquelle il ressort que : puisque Tom doit être inscrit dans le carnet de résident de Catherine, il faut donc une photo de Catherine et de Tom ensemble… et pas deux photos séparées.
Bon sang, mais c’est bien sûr ! Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? Et vlan ! Me revoilà donc, à nouveau à la rue, tel un chien errant. Avant de sortir, je jette un regard furtif derrière moi et j’aperçois, avec un pincement au coeur, la main de la policière abattre lourdement un tampon sur ce que je devine être le formulaire du permis de résidence de la Singapourienne.
« Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » expliquai-je au balayeur du quartier, en plein exercice de taiqi, qui visiblement n’a pas dû lire Corneille dans sa jeunesse et, tout surpris d’être ainsi apostrophé, en oublie de ramener sa jambe gauche devant sa jambe droite et s’affale au beau milieu du trottoir. Je le redresse, en me confondant en excuses et, pour lui remonter le moral, lui fait le serment que, moi aussi, je l’aurai, un jour, mon permis de résidence…
Bon allez, je vous rassure. On l’a eue finalement notre green card. La fois suivante, ça y était. On a été refaire des photos : Catherine et Tom. Ensemble. Pas facile, je vous jure, de les caser tous les deux sur la photo. On a remercié le ciel de n’avoir pas eu des triplés !
Enfin, vous voyez, les formalités à Shanghai, ce n’est pas vraiment la joie… La prochaine fois, je vous raconterai la visite médicale. Pas triste non plus, la visite médicale, vous verrez !


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