Vous connaissez la chanson de Dutronc « Sept cent millions de Chinois, et moi et moi et moi »? Et bien, c’est un peu ça qui nous est arrivé. Sauf que dans notre histoire, celle que je vais vous raconter, ils n’étaient qu’un million les Chinois. Mais avouez que ce n’est déjà pas si mal un million! Et c’était des tout petits Chinois : des enfants en fait…
C’était les vacances de Pâques. Et comme à chaque fois qu’on avait décidé de bouger, il pleuvait des cordes. Ce jour-là, on avait décidé d’aller au Shanghai American Dream Park et ce n’était pas quelques gouttes qui allaient nous arrêter. Surtout qu’avec ce temps de chien, et vu que les petits enfants chinois n’étaient pas en congé eux, on avait toutes les chances que le parc soit à peu près vide et les attractions tout entièrement pour nous.
Mais vous vous demandez sans doute ce qu’est le Shanghai American Dream Park. Ça serait comme qui dirait un Disney Land sans Mickey et sa bande de petits farceurs ou un Walibi sans Tintin mais avec une touche américaine. Vous mordez le topo ? Bon, alors je continue.
Et nous voilà partis. Nous prenons le périphérique et, via le district de Putuo, nous nous retrouvons rapidement dans la banlieue. Le nez collé à la fenêtre, dans le crachin de ce petit matin gris, je regardais défiler le paysage : longues colonnes de maisons campagnardes en enfilade, toutes semblables, avec leurs deux étages à larges balcons, leur couleur grisonnante à donner le cafard à un macchabée, et leurs toits aux extrémités en forme d’ailes arrondies qui me font toujours penser aux cornes des casques de nos ancêtres Gaulois. De temps en temps, les maisons campagnardes se trouvaient reléguées au deuxième rang par de gigantesques complexes industriels, bien propres, bien nets, avec leurs murs tapissés de ces petits carreaux de faïence qui me donnent la nausée, et leurs drapeaux détrempés, collés bien haut à leur mats, tellement qu’on ne savait même plus distinguer si c’était des Japanouilles, des Coréens ou des Amerloques…
Et moi, devant ce spectacle déprimant, je me disais que celui qui avait eu l’idée de génie de venir planter un parc d’attraction dans cette morne plaine waterlo-sienne ne devait pas avoir un flair extraordinaire pour les affaires. A moins qu’il ne s’agisse d’un mécène qui pensait que ces pauvres enfants des campagnes chinoises devaient diablement s’ennuyer!
J’en étais précisément là de mes réflexions quand le parc nous est apparu, noyé dans un halo de brume, ce qui lui donnait une impression plus surréaliste encore. Et là, mes enfants, laissez-moi vous dire que quand vous l’apercevez en pleine rase campagne, vous éberluez, vous hallucinez, vous en prenez plein la vue, vous vous pincez tout partout pour bien vérifier que vous n’êtes pas en train de divaguer.
Bref, nous sommes sortis de la voiture, tout choses : nous étions sur une haute planète. Adieu Shanghai-la-grise! Welcome to the States : bienvenue au pays de l’oncle Sam, des cow-boys, des petits Mickeys et des hamburgers …
Mais moi, le premier moment de surprise passé, cartésien comme toujours, je me suis dit qu’ils ne devaient pas faire recette dans le patelin (et c’est vrai qu’on ne voyait pas une seule voiture dans les parages) et qu’il ne faudrait pas trois mois avant qu’ils ne soient en faillite ces téméraires investisseurs. Et je me sentais déjà tout triste, car je compatis toujours au malheur des autres. Si, si !
Mais quand la caissière nous a soulagés de 360 RMB (+/-1.600FB), 100 par adulte et 80 pour les mômes, je me suis senti déjà beaucoup moins triste pour eux, et quand on « les » a découverts en débouchant dans la Main Street USA, j’ai senti mes cheveux se dresser sur la tête. Je veux parler des enfants, du million d’enfants (bon d’accord, j’exagère toujours un peu, mais je vous assure qu’ils étaient vraiment nombreux!) qui nous avaient précédés dans ce temple des plaisirs enfantins.
On est restés un moment interdits, bouche bée, puis Catherine m’a montre du doigt, sur la droite, le parking des autocars où des centaines de véhicules bien alignés semblaient nous narguer.
Du coup, je me suis retrouvé égal à moi-même, ronchonnant et renfrogné, et j’ai grommelé que des prix pareils, c’était scandaleux, et que c’était sûrement encore des prix spéciaux pour les étrangers.
Bref, nous nous sommes retrouvés déambulants dans cet immense village du rêve organisé, un peu déboussolés par tous ces enfants insouciants, courant en tous sens, tandis que les plus petits, moins vernis, faisaient les rangs sous la conduite autoritaire de professeurs à qui on ne la faisait pas.
Et j’aime autant vous dire que l’attraction principale du parc, c’était nous: les enfants qui par mégarde nous cognaient dans leurs jeux innocents s’arrêtaient un instant, pétrifiés à notre vue. Ceux qui faisaient les rangs se penchaient en avant et se bousculaient sur notre passage pour mieux nous voir. Il faut dire qu’avec le buggy de Tom, nos parkas anti-pluie, notre parapluie multicolore format parasol de café, on ne passait pas vraiment inaperçus dans le décor.
Et moi, voir ces petites têtes blondes (enfin, si je puis me permettre cette expression), qui se détranchaient sur notre passage pour mieux nous apercevoir, cela m’a rappelé vachement ma jeune époque, quand je faisais des courses cyclistes dans les kermesses de campagne, et que la foule se pressait à l’approche de la ligne d’arrivée pour nous acclamer. Cela nous donnait des ailes, ces cris d’encouragement, comme un coup de fouet. Et j’aime autant vous dire que cela jouait des coudes dans le peloton pour passer le premier sur la ligne, peu importe qu’il restait encore 45 tours à accomplir avant l’arrivée. Et plus la course se rapprochait de son issue, plus la foule devenait dense et compacte. Ce n’était pas uniquement la course qui les intéressait, les spectateurs. Non, ce qu’ils attendaient le plus, je vais vous le dire : c’était de voir le vainqueur embrasser la miss locale ! Et moi qui vous parle, j’en sais qui, à ce moment, ont regretté leur coup de rein victorieux. Car croyez-moi, des miss il y en avait de pas fréquentables à embrasser Enfin, moi, comme je n’ai jamais gagné de courses, je n’ai jamais été confronté à ce genre de problèmes, mais j’en ai vu qui, au dernier moment, se faisaient des politesses pour ne pas monter sur la première marche du podium : « Après vous, cher ami. Non, non, je n’en ferai rien. ».
Bon, mais je m’éloigne du sujet … Excusez-moi, je vous reviens. Dans notre malheur, on avait quand même la chance que les attractions pour les tout petits n’avaient pas vraiment la cote ce jour-là. Vous comprenez, devant leurs copains, même les plus jeunes n’osaient pas trop s’intéresser aux carrousels. Ils préféraient frimer avec les grands près des attractions vedettes. Donc, notre petit bonhomme de Tom était aux anges, et sa soeur qui aurait quand même préféré le château hanté, le bateau pirate, le tornado, ou le ciné-magique faisait contre mauvaise fortune bon coeur.
Par contre, pour ce genre d’attractions, on pouvait se brosser. Les files bigarrées d’enfants en training bicolores, bleu et blanc, ou vert et jaune, se tortillaient sur des dizaines de mètres comme de petits dragons de fête le jour du nouvel an chinois. On a bien essayé de prendre une file pour faire plaisir à Julie, mais on a vite renoncé : on faisait du surplace parce que des petits malins surgissaient de partout et nous passaient au nez et à la barbe. Exactement comme leurs papas, chauffeurs de taxis de leur état dans la Yanan Road, ou leurs mamans dans la file de la Bank of China.
Notez qu’on ne leur en voulait pas trop : d’abord c’était des enfants et à ce titre ils avaient quand même droit à une certaine indulgence de notre part. Ensuite parce que, après tout, je les ai trouvés, certes un peu indisciplinés, mais quand même vachement sympas. Tenez, un exemple : tout au long de la journée, on s’est fait dévisager par ces milliers de paires de petits yeux bridés; partout, on les voyait se cogner mutuellement du coude pour mater ces bêtes curieuses : nous ! Je les entendais se chuchoter « wai guo ren, wai guo ren » (étrangers) sur notre passage. Mais pas une fois, non pas une fois, je n’ai entendu le mot « laowai« , ce sobriquet sordide dont leurs parents nous affublent si souvent, que l’on pourrait traduire par métèque.
Cette excursion, cela m’a un peu rappelé notre promenade au Bund, le premier dimanche de notre arrivée à Shanghai, quand une foule dense et rieuse nous avait emboîté le pas le long de la balade, comme derrière les Dupond déguisés en mandarins dans « Tintin et le Lotus Bleu ». Je vous avais d’ailleurs narré cette prise de contact catastrophique avec la Chine dans le deuxième numéro de notre petite Gazette. Peut-être vous en souvenez-vous encore.
Mais dans le cas présent, la différence, c’est que c’était des enfants, donc avec le charme et la candeur en plus. Et puis, en deux ans, on s’est vachement endurcis : cela ne nous surprend plus guère d’être dévisagés, montrés du doigt, ou photographiés. Et je vais même vous dire un truc: je crois bien que si on avait rencontré d’autres white faces ce jour-là, on se serait aussi cognés du coude pour dire : « Eh, tu as vu : des étrangers! » …
N’empêche quelle foule mes amis ! Moi, cela m’a rappelé le week-end qu’on a passé à Eurodisney, il y a trois ans. C’était en plein mois de juillet, le temps était au beau fixe et, par dessus le marché, c’était le jour de la dernière étape du tour de France et l’étape démarrait justement à Euro Disney. Un monde : Inouï! Rue de Nankin, le soir du nouvel an chinois, exposant dix ! Je crois qu’ils ont battu tous les records d’affluence ce jour-là. Un moment, je me souviens, Julie qui était juchée sur mes épaules pour être sûr de ne pas la perdre, s’était écriée « Regarde Papa, le voilà! ». Et moi, comme un seul homme, j’avais empoigné mon Kodak, croyant que j’allais pouvoir immortaliser Indurain. Mais, pas de chance, au lieu du maillot jaune du Tour, c’était un gros Mickey tout pataud, tout dodelinant que j’avais vu s’amener dans mon viseur. Y avait gourance. Et comme Julie lui faisait des grands signes désespérés, cela n’a pas raté, c’est vers nous qu’il est venu et j’ai été bon pour poser à coté de ce gros lourdaud. Bon, mais voilà que je dévie de nouveau du sujet. Excusez-moi encore…
Heureusement, à part les carrousels, il y avait aussi les spectacles. D’abord, on a assisté à celui des preux chevaliers, qui se crépaient le chignon dans des joutes équestres, histoire de décider de celui qui pourrait s’envoyer la fille du roi.
La fillotte, elle, elle était perchée là-haut dans la tribune royale, dans une robe bleue vachement bath, regardant tout ce cirque d’un air blasé, assise à coté de sa vieille mère qui aurait pu être sa grand mère tellement qu’on lui voyait ses rides même à deux cents mètres. Le père, donc le roi, lui, il commandait la manoeuvre en play back, engueulant en chinois les endoffés qui s’étaient fait jeter bas de leur monture, comme quoi ils pouvaient prendre leur cliques et leur claques et se barrer vite fait, que les divertissements continuent sans ces vauriens. Finalement, c’est le chevalier noir qui l’a emporté. Et moi je vais vous dire un truc : ça puait le chiqué à cent lieues à la ronde car j’ai distinctement vu le chevalier jaune sauter de son cheval avant que la lance de l’autre ne l’ait touché. N’empêche, qu’est-ce que c’était chouette tout ce ramdam : ces beaux grands gaillards, le visage masqué sous leur heaume, ces écuyers en habits qui sonnaient du cor, leur tendaient les lances et les boucliers que les chevaliers tenaient fièrement en fonçant à bride abattue sur leurs adversaires, juchés sur leur magnifiques montures, caparaçonnées de pied en cap. Ah! le temps des chevaliers, quelle noblesse quand même. Bien que, tout à fait entre nous, en voyant tout ce tralala, je me disais que je n’aurais quand même pas voulu naître à cette époque : car reconnaissons-le, je vois mal comment j’aurais pu me la gagner, la Catherine, dans ce genre de joutes. Bon, d’accord, c’est pas la fille du roi, mais quand même.
Enfin soit ! Ensuite on a raté le spectacle du saloon et le show des cow-boys, qui venaient de se terminer, mais on s’est consolé sur le spectacle des petites fées. Et là, on est même arrivés un bon gros quart d’heure trop tôt, et comme on a eu la bonne idée de s’asseoir au premier rang, ça a été le défilé des classes pour venir nous mater le portrait. Pendant un bon quart d’heure, le spectacle c’était nous. Même les instit’ abandonnaient leurs classes, l’espace d’un instant, pour venir caresser le menton de notre petit Tom ou tordre amicalement la joue de Julie. Au bout d’un moment, ça n’a pas raté, une petite fille est venue demander à Julie si elle voulait bien poser à coté d’elle pour une photo. Julie a hésité un moment puis, bon coeur, elle a dit oui. Moi aussi j’ai pris la photo. Elles sont restées toutes les deux droites comme des « i », sérieuses comme des papes, mais c’était mignon quand même.
Au fur et à mesure qu’on attendait, la salle se remplissait, et au fur et à mesure qu’elle se remplissait, le sol se jonchait de tout un fatras de déchets : sachets de snacks en tous genres, cannettes de limonades et autres friandises … Même les profs y allait de leurs oboles pour les balayeurs. Sans scrupules…C’est dingue ce qu’ils peuvent ingurgiter comme saloperies, les petits Chinois. Pas étonnant après cela qu’il y en ait de plus en plus qui aient le format bonhomme Michelin.
Moi, je me suis dit que celui qui voulait réaliser une étude de marché sur la consommation de snacks à Shanghai ne devait pas aller plus loin. Le marché, il était là : à nos pieds. Y avait plus qu’à dépouiller tout cela. En un clin d’oeil, on pouvait mesurer la part de marché relative de Pepsi par rapport à Coca Cola, vérifier les marques préférées des Chinois pour les snacks aux crevettes, le riz soufflé, les saucisses de poisson, ou les chips de mais.
L’attente aidant, la salle se remplissant, la tension montait. J’en voyais de plus en plus qui chahutaient. Je ne voudrais pas être sexiste, mais je dois quand même bien avouer que, dans ces cas-là, en Chine comme ailleurs, ce sont toujours les garçons qui foutent la m… On est bêtes, nous les mecs. On est toujours prêts à en faire des tonnes, juste pour épater la galerie. Tout cela, en définitive, pour attirer l’attention des nanas. Et c’est évidemment le contraire qui se passe. C’est une règle universelle, aussi bien pour les petites minettes blondasses de mon enfance, que pour les petites Chinoises à nattes: les chahuteurs, elles aiment pas cela les donzelles. Je les ai bien observées en attendant : leurs favoris aux petites Shanghaïennes, c’était pas les forts en gueules, c’était ceux qui profitaient calmement du répit pour sortir de leur sac à dos un game boy, ou un ouvrage sur l’effet batracien des atomes scrofuleurs dans l’atmosphère névralgique ou encore un précis grammairien sur l’hypoténuse paralytique des micro-courants galvanisés.
N’empêche l’ambiance montait dangereusement quand, enfin, le spectacle a commencé. C’était un peu cucul-la-praline, j’aime autant vous le dire. Les fées étaient déguisées en fruits. Par exemple, il y avait la fée-prune, toute menue dans ses collants mauves, la fée-ananas bien ronde de partout, la fée-fraise avec ses joues plus roses que sa combinaison, etc…. La chef des fées, c’était une espèce d’Alice au pays des merveilles en perruque et couettes blondes, style Frida Oum Papa. Même que ça m’a fait penser que le jour ou les Chinoises se feront teindre en blond, on aura vraiment touché le fond. Vous riez, mais cela viendra, vous verrez. Soit! Un moment, les fées-fruits ont commencé à haranguer la salle, et tout le monde s’est mis à farfouiller sous son siège. Comme je n’avais pas bien tout compris de l’histoire, j’ai cru d’abord qu’elles les avaient engueulés à cause de leurs détritus, mais, renseignements pris auprès de Julie, qui elle suivait parfaitement l’intrigue, il s’agissait en fait d’un goûter d’anniversaire chez la mère Frida, goûter auquel deux spectateurs dans l’assistance étaient conviés : les deux heureux élus qui avaient une rose sous leur chaise. Il ne manquait que Guy Lux pour commenter tout cela, et c’eût été complet! Frida commençait tout doucement à s’énerver de ne voir personne venir, quand finalement, deux garçons, un petit rondouillard et un grand, un peu dégingandé (style Le-Grand- Duduche dans Pilote, pour ceux qui ont connu) se sont retrouvés sur la scène, à coté des fées-glandulettes, poussés dans le dos par leur camardes narquois. Pas joyce y étaient les copains d’être là. Si vous voulez mon avis, la rose ils en auraient volontiers fait cadeau à l’amicale du parti socialiste. Mais vous parlez que leurs copains en remettaient. C’était le grand délire dans l’assistance. C’est alors que Prunette-des-bois est venu chercher Julie, une discrimination à mon sens scandaleuse, vu qu’elle n’avait pas de rose sous sa chaise (j’ai vérifié), mais qui a eu le don de calmer l’émeute qui couvait et qui vous vaut la photo de Julie dans la ronde des fées-glandulettes ci-dessous.
Julie, malgré ses neuf ans, est encore très nu-nuche et même si elle n’osait pas trop sourire sur la scène, je suis sûr que quelque part ça lui faisait quand même vachement plaisir de jouer les stars en public. D’ailleurs, elle m’a confié, un peu plus tard que même si la fée-ananas était la plus rigolote, c’était la petite prunette sa favorite …
Bon, je m’arrête là, faute de place. Finalement, c’était quand même une bonne journée, à condition, bien sûr, de prendre tout cela avec humour…





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