Drame à l’Alliance française de Shanghai. Nous sommes le samedi 8 mai 1999, il est 20h15. La troupe des « Acolytes Anonymes » s’apprête à entrer en scène pour la deuxième soirée de représentation de la plus célèbre des pièces de théâtre bruxelloises : Le Mariage de Melle Beulemans.

Le véritable triomphe qui nous a été réservé la veille, lors de la « première » est tel que le mot s’est passé en ville et que le tout Shanghai francophone se presse en masse pour assister au spectacle. Derrière le rideau, je consulte nerveusement ma montre. J’entrouvre le rideau un instant, jette un regard dans la salle, puis le referme aussitôt, et me tourne vers les acteurs qui font le pied de grue sur la scène. « Bon, je crois qu’on va enfin pouvoir y aller » leur dis-je. « Je vais frapper les trois coups ».

Mais à ce moment précis, des bruits de voix en colère me parviennent des coulisses. Aussitôt, plusieurs personnages font irruption sur la scène, parmi lesquels je reconnaîs, Monsieur Gong Ding Xue, le vénérable Président de l’Alliance française, un vieux monsieur, grand amateur de spectacle, qui a personnellement et fortement soutenu ce projet théâtral. Il est accompagné de quelques Chinois, dont certains en uniformes, et d’Olivier Salvan, le Directeur de l’Alliance. Celui-ci explique que ces messieurs sont des policiers de la Sécurité Publique et qu’ils sont là pour empêcher le spectacle de se dérouler. Motif : l’Ambassade de Chine à Belgrade a été bombardée dans la journée par les forces de l’Otan, et dès lors aucune festivité ne saurait avoir lieu. Une violente palabre s’ensuit. J’ai beau tenter d’expliquer que ce spectacle n’a aucune connotation politique, rien n’y fait : les policiers chinois restent intraitables.

Et la mort dans l’âme, le President Gong, flanqué de M. Salvan en guise d’interprète, se dirige vers le devant de la scène pour s’adresser au public, tandis que les policiers vont prendre position dans la salle afin de prévenir toute explosion de violence.

Le bon public insouciant, bavarde gaiement. Personne n’a rien remarqué de ces allées et venues, et, lorsque le rideau s’ouvre sur le président, certains spectateurs abusés commencent à applaudir, croyant à tort que le spectacle débute. Mais les applaudissements s’arrêtent quasi instantanément, puis un lourd silence s’installe dans la salle. Le Président prend alors la parole, et relayant la doctrine officielle chinoise, entame une vive polémique à l’encontre, je cite : « des forces hostiles à la Chine », un discours particulièrement dur sur les dramatiques événements de Belgrade et la responsabilité des Occidentaux. Le public, en majorité français, reste médusé. Lorsque ce discours prend fin, une formidable rumeur monte de l’assistance, et puis lentement, tels des zombies, les gens se lèvent un à un et se dirigent dans l’ordre vers la sortie.

Derrière les décors, le désarroi est total parmi les acteurs et l’équipe technique. Personne ne parle à personne. C’est la douche froide. En quelques secondes, une chape de plomb est tombée sur toute la troupe. Le joyeux enthousiasme du début de soirée s’est mué en silence mortuaire.

Je croise l’espace d’un instant le regard du Président. Celui-ci, son discours achevé, a retrouvé son vrai visage, lequel exprime toute sa désolation. Il esquisse un vague sourire contrit mon attention, puis écarte les bras en signe d’impuissance : Le Mariage de Melle Beulemans n’aura pas lieu … 

Une réponse à « Le mariage de Mademoiselle Beulemans n’a pas eu lieu … »

  1. Avatar de laurence sebeyran
    laurence sebeyran

    c’est vrai que Catherine etait top !! vu le peu que nous avions vu..super…bisous Laurence.

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