Luna et moi ...

Ce jour-là, je m’étais rendue pour la première fois à l’orphelinat de Shanghai. J’avais pris rendez-vous avec « Monsieur Jean ». C’est un vieux monsieur chinois de 82 ans qui parle assez bien le français. C’était une amie qui m’avait parlé de lui. Monsieur Jean est un ancien professeur, aujourd’hui à la retraite, et qui passe le plus clair de son temps à aider les personnes en difficulté, que ce soient des personnes âgées vivant seules, et parfois dans des conditions dramatiques, des orphelins ou des familles ayant des difficultés a payer la scolarité de leurs enfants.

Il m’avait présenté à la responsable du 2ème étage de l’orphelinat, le seul étage où les étrangers sont autorisés à effectuer du bénévolat. Comme il y avait plusieurs salles, on m’avait fait faire le tour de l’étage. Toutes les salles se ressemblaient à première vue : il s’agissait en fait de dortoirs comportant une vingtaine de petits lits cages métalliques accolés les uns aux autres, ainsi qu’un espace ouvert où les enfants pouvaient jouer. Pour ainsi dire, les enfants ne quittaient donc jamais ces dortoirs. Dans la plupart de ceux-ci, trois ou quatre Occidentales, parfois davantage, aidaient les nurses chinoises à occuper les enfants. J’avais finalement choisi la salle où il n’y avait pas d’étrangères ce jour là car mon but était bien de m’occuper des enfants et non pas de papoter avec d’autres dames. Je pensais que c’était donc là que je serais la plus utile. Les nurses chinoises que les enfants appelaient familièrement « Mama » (maman en chinois) m’avaient accueillie avec le sourire.

C’était déjà presque l’heure de manger pour les enfants. Monsieur Jean était resté quelques temps en ma compagnie puis, comme les nurses commençaient à nourrir les enfants, il m’avait fait asseoir sur une petite chaise, avait pris un enfant dans le groupe, et me l’avait amenée pour que je la nourrisse à mon tour. La nourriture était composée d’une bouillie de riz mélangée avec des légumes, pas ou peu de viande. J’allais d’ailleurs me rendre compte par la suite que le menu ne changeait guère à l’orphelinat. A chacune de mes visites successives, j’avais eu l’impression de donner la même bouillie de riz aux enfants. C’était très chaud. J’en avais mal au cœur pour la petite fille en face de moi, debout dans un trotteur. Je soufflais sur chaque cuillerée pour essayer de refroidir la nourriture. Les nurses me regardaient avec un sourire un peu moqueur. Elles ne s’embarrassaient pas de tant de scrupules : peu importait que la nourriture soit trop chaude ou non, elles en gavaient littéralement les enfants : à peine avaient-ils avalé une bouchée brûlante que déjà une nouvelle leur était enfournée. Je peux difficilement leur jeter la pierre car, à trois pour la vingtaine de bouches à nourrir, les nurses avaient effectivement intérêt à ne pas traîner, compte tenu du fait que les enfants étaient tous encore trop petits pour manger seuls. Elles avaient donc déjà donné à manger à deux voire trois enfants alors que je n’en avais pas encore fini avec la petite fille que m’avait amenée Monsieur Jean. Au fond, peu m’importait d’ailleurs. Mon but était bien d’apporter un peu de réconfort à ces enfants et tant mieux pour cette petite fille, qui pour une fois pouvait prendre son temps et manger pas trop chaud.

Elle était très calme et mangeait bien, sans émettre le moindre son. A première vue, je lui donnais un peu plus d’un an. Ce qui m’avait frappé chez elle, c’était le regard qu’elle portait sur moi. Elle me regardait fixement et profondément tout en mangeant. Je me disais qu’elle était sans doute intriguée par mon visage d’Occidentale et par la blondeur de mes cheveux. En effet, plusieurs enfants étaient venus toucher mes cheveux et les caresser dès les instants qui avaient suivi mon arrivée. La petite fille en avait terminé à présent. Je lui avais essuyé la bouche et l’avait prise un peu dans mes bras. Elle était toujours aussi calme. A ma grande surprise, les nurses avaient alors commencé à coucher les enfants dans leurs petits lits respectifs. Il était pourtant à peine onze heures du matin. J’appris plus tard qu’on réveillait les enfants tous les matins dès cinq heures, et je compris donc qu’à onze heures ils étaient complètement épuisés, surtout que l’atmosphère dans cette pièce était pesante et qu’un lecteur de cassettes hurlait des comptines chinoises et anglaises dans un vacarme assourdissant.

J’avais donc porté la petite fille dans le lit qu’on m’avait désigné. Mais j’avais laissé faire les nurses pour la changer car les enfants ne portaient pas de couches, mais bien des langes en tissus retenus à la taille par une corde, un système complètement archaïque et surtout qui devait être très inconfortable pour les enfants qui se promenaient donc en permanence avec ce « paquet » encombrant entre les jambes, même quand leur lange était encore propre.

La nurse en avait fini et je m’étais mise à caresser doucement la tête de cette petite fille pour qu’elle s’endorme. Il ne lui avait d’ailleurs pas fallu plus de cinq minutes pour sombrer dans les bras de Morphée. Elle semblait abattue. Il restait encore quelques enfants à coucher. Cette fois, j’avais mis la main à la pâte, si je puis dire, et avais entrepris de changer tant bien que mal un autre enfant. Ce n’était pas très facile, mais heureusement une nurse était venue à ma rescousse. C’était un petit garçon. Comme pas mal d’autres enfants du groupe il souffrait d’un léger handicap physique, trois fois rien en fait, un simple bec-de-lièvre. Il s’était montré très câlin avec moi. Une fois couché, le petit coquin avait emprisonné ma main sous sa joue, faisant mine de vouloir la garder. J’étais donc restée quelques minutes ainsi, à lui caresser lentement le front de mon autre main restée libre, jusqu’à ce qu’il s’endorme lui aussi. Il était l’heure de repartir.

J’étais complètement épuisée par ces deux petites heures passée à l’orphelinat. Vannée par l’émotion, exténuée mais en même temps très heureuse car je m’étais sentie à l’aise dans cet endroit et surtout j’avais eu l’impression que je pouvais apporter quelque chose à tous ces enfants. Je revoyais leur visage en pensée dans la voiture qui me reconduisait à la maison, surtout celui de cette petite fille.

Lorsque j’y étais retourné la semaine suivante, c’était elle que j’avais repérée la première. Elle était immobile dans un trotteur, un peu à l’écart des autres. Mais avant que j’eusse pu m’approcher d’elle, plusieurs enfants m’avaient agrippée pour que je les porte ou que je joue avec eux. J’avais ôté mes chaussures et étais entrée dans le parc où les plus petits s’ébattaient.

Hasard ou destin ? Je ne sais. Toujours est-il que ce fut de nouveau à la même petite fille que je donnai à manger ce jour-là. Elle me regardait toujours aussi intensément en mangeant, et toujours sans proférer le moindre son, au point que j’avais cru un instant qu’elle était muette. Mais une des nurses avait apaisé mes criantes. Elle m’avait par contre montré l’emplacement du cœur d’un geste de la main pour me faire comprendre que la fillette souffrait de problèmes cardiaques. C’était elle que j’avais à nouveau couchée la première, en changeant son lange sans aide extérieure cette fois. Je l’avais regardée s’endormir paisiblement.

Luna dans son petit lit de l'orphelinat de ShanghaiCette petite fille, c’était toi, Luna. Je te voyais pour la deuxième fois seulement et pourtant je me sentais extrêmement émue en te regardant ainsi t’abandonner au sommeil.

Par la suite, je revins de plus en plus régulièrement à l’orphelinat. Mes visites, d’abord hebdomadaires passèrent rapidement à deux puis à trois fois par semaine. Au fil du temps, je me sentais de plus en plus à mon aise avec les enfants et je m’organisais. J’amenais chaque fois de nouveaux jeux pour les enfants afin de les distraire ou stimuler leur créativité. Je dois dire que l’expérience de « La Farandole » m’a beaucoup aidée dans cette nouvelle tache. Les nurses étaient toujours contentes de me voir arriver et m’accueillaient à chaque fois avec la même gentillesse. Lorsqu’elles couchaient les enfants, je passais devant chaque petit lit et massait délicatement le visage de chacun des enfants à l’aide d’un crème pour bébé que j’emmenais dans mes bagages.

Mais c’était à ton chevet, ma petite Luna, que je restais le plus longtemps. Au fur et à mesure de mes visites, notre relation devenait chaque fois plus intense. Bien que je me défendais de m’occuper de toi uniquement, c’était vers toi que j’étais irrésistiblement attirée. Toi aussi. Tu ne me quittais pas des yeux. Partout où j’allais, si je me retournais vers toi, j’étais sûre que tu me regardais. En peu de temps, je t’ai vue évoluer. Tes premiers babillages et surtout ton premier bisou furent pour moi. Ce jour-là, cela me fit l’effet d’un premier baiser d’amoureux. A peine dans la voiture, j’avais téléphoné à ton Papa pour le lui raconter :  » Tu te rends compte : elle m’a embrassé ! Elle m’a donné un bisou, un gros bisous tout mouillé ! » J’en avais pleuré de joie.

Pour te voir le plus souvent possible, j’étais donc passée à trois matinées de bénévolat par semaine. A chaque fois, j’en sortais complètement éreintée, mais en même temps le cœur transporté par mon amour pour toi qui grandissait.

Un jour pourtant, j’eus un choc terrible en arrivant dans le dortoir. Tu n’étais pas là. En un instant, une foule de choses étaient passées dans ma tête. J’imaginais que tu avais été adoptée par une autre famille ou pire…

Constatant mon trouble, une des nurses était venue vers moi et m’avait fait comprendre que tu étais simplement malade (un gros rhume disait-elle) et que tu te trouvais sous surveillance à l’infirmerie. Cela m’avait rassurée quelque peu. Malheureusement les bénévoles n’avaient pas accès à l’infirmerie, comme d’ailleurs à aucun autre endroit à part ces salles du 2ème étage où se trouvaient les enfants « adoptables » par les étrangers.

On m’avait promis que tu serais rétablie pour le jeudi. Je n’y étais donc pas allée le mercredi mais bien le jeudi, il m’étais trop difficile de te savoir deux étages au-dessus et de ne pas te voir. Ces deux jours avaient été terriblement longs à passer, mais surtout une nouvelle déception m’attendait. Tu n’étais toujours pas revenue. La nurse m’avait demandée d’être patiente, en me promettant qu’on allait t’amener un peu plus tard. Ce jour-là, Julie et Tom étaient en congé et m’avaient accompagnée comme à chaque fois qu’ils le pouvaient. Mais à onze heures tu n’étais toujours pas là. On m’avait alors expliqué que tu étais sous baxter et qu’il fallait attendre que le baxter soit vide. Je n’y comprenais rien : pourquoi mettre un enfant sous baxter pour un simple rhume ? Mais j’avais surtout compris qu’il me faudrait ruser pour te voir. Par chance, j’avais emmené ce jour-là une paire de chaussures que je t’avais achetée la veille. J’avais menti en leur disant que je devais absolument l’essayer ce même jour si je voulais pouvoir les échanger auprès du magasin. Devant mon insistance, une des nurses avait finalement consenti à téléphoner à l’infirmerie pour leur demander qu’on te fasse venir. Ce fut un nouveau choc : ils t’avaient placé une perfusion dans le crane et, pour éviter que tu ne l’enlèves, t’avaient lié les deux mains. Tu ne pleurais pas, semblais complètement groggy, sans doute sous l’influence d’un tranquillisant. Moi par contre, j’avais pleuré lorsque j’étais rentrée à la maison, désespérée, souffrant le martyre dans ma chair. Car au fil du temps, tu étais déjà devenue comme ma propre fille. Et je souffrais à l’idée de te savoir loin de moi et dans un tel état.

Ce week-end fut interminable. Et le lundi plus long encore car je m’étais retrouvée seule à la maison. Par bonheur, lorsque j’étais arrivée à l’orphelinat le lendemain, tu étais de retour à ta place. J’étais la première arrivée, ce jour-là, et la dernière partie. J’essayais de tirer en longueur le maigre laps de temps qui nous était accordé et, bien que je m’efforçais de m’occuper en même temps d’autres enfants, je voulais profiter à fond de chacune des secondes que je passais avec toi. Je me sentais un peu dans la peau de ces épouses ou mères de prisonniers en visite auprès d’un époux, d’un fils, d’un être cher, et que l’on arrache d’elles à chaque fois avec le même déchirement. Je rentrais exténuée à la maison; à chaque fois, il me fallait quelques heures pour me calmer et récupérer de cette fatigue nerveuse.

Finalement, cette période d’émotions extrêmes n’aura heureusement pas duré très longtemps. Nous avons eu beaucoup de chance. Trois mois et demi, à peine, après ma première visite à l’orphelinat, nous obtenions ta garde provisoire, en attendant que la procédure d’adoption soit complètement officialisée.

C’est ainsi que tu es devenue partie intégrante de notre famille, de notre vie. Et je m’émerveille de te voir évoluer chaque jour avec le même bonheur que j’ai vu mes propres enfants grandir. Si je ne t’ai pas portée en moi, je ressens pourtant pour toi une émotion tout aussi forte que pour Tom et Julie. Et je ne puis m’empêcher de penser que toi, Luna, tu m’a choisie autant que moi je t’ai choisie. Ton simple regard m’a suffi pour que je comprenne que c’était toi et personne d’autre, que notre route devait inévitablement se croiser. Mais je frémis rétrospectivement à l’idée que j’aurais pu ne jamais aller à ta rencontre.

A présent, nous retournons, toutes les deux, chaque semaine à l’orphelinat. Et tandis que je m’efforce de continuer à donner le meilleur de moi-même pour apporter un peu d’amour et de joie à tous ces enfants, toi tu attends calmement que nous rentrions à la maison.

Mais où que je sois, je sens bien que ton petit regard reste posé sur moi et que tu ne me quittes pas une minute des yeux… 

Première photo à la maison

 

Une réponse à « Luna »

  1. Cette histoire est très émouvante.

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