L’histoire qui est m’arrivée, et que je vais vous raconter, est vraiment extraordinaire. Il a fallu, pour qu’elle se réalise un incroyable concours de circonstances. Certains appelleront cela un signe du destin. Moi, je préfère me dire que c’est un splendide hasard …
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Mais pour que vous compreniez bien, il faut que je vous raconte d’abord une autre histoire. Tout commence en 1933. Hergé, le père du Tintin, n’en est alors qu’au tout début de sa fulgurante carrière. Il se prépare à envoyer son héros à Shanghai, qui vit alors l’une des périodes les plus troubles de son histoire. Shanghai est, en effet, séparée en quatre zones d’occupations appelées » concessions » ; elle est aussi le repère de tout ce que la terre compte comme trafiquants et gangsters en tous genres, le carrefour international du jeu, du vice et de la drogue. Pour aider Hergé à donner à son récit un support historique crédible, l’abbé Wallez, véritable mentor de Hergé à l’époque, lui présente un jeune shanghaien, Tchang Tchong-Jen, étudiant à l’Académie Royale des Beaux-arts de Bruxelles. La rencontre entre Tchang et Hergé va non seulement permettre à ce dernier de réaliser l’une des aventures les plus palpitantes de Tintin, mais elle va aussi avoir une influence considérable sur son style. La » ligne claire « , c’est à dire le trait simple et dépouillé, qui caractérisera désormais l’œuvre de Hergé est en effet directement inspirée de la calligraphie chinoise dont Tchang va enseigner les rudiments à Hergé. De cette rencontre découlera aussi une amitié sincère et durable. L’amitié des deux jeunes gens va d’ailleurs transparaître dans le « Lotus Bleu », car Tintin va lui aussi se lier d’amitié avec un jeune chinois, nommé Tchang et dont le portrait est directement inspiré de Tchang Tchong-Jen. Hélas, le cours de l’histoire va séparer les deux amis. Le parti communiste prend le pouvoir en 1949 et la Chine entre dans une période d’isolationnisme. Tchang s’impose pourtant comme l’un des plus brillants sculpteurs et peintres de son pays ; mais il sera rattrapé par la révolution culturelle. Comme beaucoup d’artistes et d’intellectuels, Tchang sera accusé d’être un contre-révolutionnaire, ses œuvres seront détruites pour la plupart, ses biens confisqués, sa famille dispersée.
Hergé reste sans nouvelle de son ami chinois pendant de longues années. En 1968, il réalise son plus célèbre album » Tintin au Tibet » où Tintin vole au secours de Tchang, victime d’une catastrophe aérienne dans l’Himalaya. Cette histoire scelle les retrouvailles des deux héros imaginaires. Mais il faudra encore attendre treize ans pour que la réalité rejoigne la fiction : c’est Gérard Vallet, un journaliste de la télévision belge parti tourner un reportage sur la révolution culturelle en Chine en 1977 qui parvient enfin à retrouver la trace de Tchang Tchong-Jen. Et ce n’est finalement qu’après quatre années supplémentaires de patience que les retrouvailles des deux amis pourront enfin avoir lieu en 1981, à Bruxelles, sous les feux des projecteurs de dizaines d’équipes de télévision…

A présent, j’en viens à mon histoire à moi … Nous étions le 20 décembre 2001, exactement trois jours avant notre départ de Shanghai. J’avais fait mes adieux au bureau depuis quelque temps déjà. Les déménageurs avaient embarqué nos meubles et nous passions ces derniers jours au Convention Hotel. Il nous restait pourtant encore mille et une choses à faire avant le grand départ : des amis à saluer une dernière fois, les dernières petites courses, les derniers endroits insolites à découvrir ou redécouvrir avant de quitter définitivement la ville. L’un de ces endroits était le marché aux timbres. Si Catherine et les enfants s’y rendaient assez fréquemment pour compléter leurs collections, moi, je n’y avais jamais encore mis les pieds. Les enfants insistaient pourtant depuis longtemps pour que je les y accompagne et j’avais finalement accepté de m’y rendre.
J’imaginais un de ces petits marchés en plein air, comme on en voyait beaucoup à Shanghai, avec des petits vieux venus jouer aux échec ou au mah-jong, ou y promener leurs oiseaux en cage. Mais j’avais été bien déçu en arrivant au n°188 de la Tian Mu Xi Lu de découvrir un bâtiment sinistre, un bloc de béton rectangulaire construit à la va-vite et sans la moindre imagination. Le marché était logé aux 5ème et 6ème étage et, pour y accéder, il nous avait fallu prendre place dans un ascenseur qui semblait sorti d’un autre age. Les enfants étaient surexcités. Moi beaucoup moins; vraiment l’endroit ne m’enchantait guère. Pas plus d’ailleurs que la perspective de passer en revue des planches de timbres. En fait, je n’ai jamais réellement pu m’intéresser à aucune collection de timbres. Pourtant, j’apprécie comme tout le monde recevoir un beau timbre sur une carte ou une enveloppe, mais c’est le côté répétitif qui me lasse rapidement. Après quelques minutes, j’en ai assez et il me semble alors qu’ils se ressemblent tous… C’est un peu comme les musées. Les musées m’ont toujours passablement ennuyé. Cette succession d’objets exposés en enfilade me fatigue avec leurs explications historiques ou artistiques souvent alambiquées qui s’empilent dans mon esprit, l’une chassant l’autre. Je suis souvent sorti des musées en me trouvant un peu idiot, parce que je n’en avais rien retenu ou si peu. J’ai découvert récemment, par contre, que je pouvais prendre un réel plaisir dans un musée en concentrant mon attention sur les seuls objets qui me touchaient vraiment. Depuis lors, c’est ainsi que je les visite : je laisse planer mon regard jusqu’à ce que mon attention soit attirée naturellement par un objet et là, je m’arrête et je l’observe dans les moindres détails pendant de longues minutes. J’y éprouve alors un réel plaisir…
C’était exactement dans cet état d’esprit que je rodais à travers les allées du marché aux timbres. J’avais abandonné les enfants à leur quête minutieuse, et tandis qu’ils passaient entre leurs mains des centaines de timbres dont ils négociaient durement les prix avec les commerçants, je m’étais doucement éclipsé, sans toutefois les perdre complètement des yeux; à intervalles réguliers je revenais sur mes pas pour m’assurer que tout allait bien. Parfois, c’était Tom ou Julie qui me rejoignaient pour venir me montrer leur dernière acquisition. J’allais donc sans but précis, me laissant guider par mon intuition. Dans un premier temps, je m’étais arrêté pour faire l’achat de cartes postales anciennes de la ville. Il faut dire que le mot « ancien » quand on parle de Shanghai prend une signification très particulière : des cartes vieilles de 7 ans sont en effet déjà très anciennes dans un certain sens, car la ville a complètement changé entre temps. Je trouvais donc amusant de récolter quelques-unes de ces cartes pour nos albums photos afin de montrer les changements progressifs de cette ville qui a complètement mué en 7 ans, un peu comme un serpent qui se serait débarrassé de sa vielle peau ….
J’avais déjà fait une belle provision de cartes et je commençais à trouver sérieusement le temps long. Les commerçants continuaient de m’interpeller pour me montrer d’autres cartes postales, des calendriers ou leurs planches de timbres, mais je n’y prêtais plus guère attention. Je continuais à déambuler sans but, en attendant que les enfants eussent fini leur achats, m’arrêtant uniquement de temps en temps lorsqu’un objet particulier attirait mon attention.
Et c’est à ce moment précis que je l’avais vue. J’avais ressenti comme un choc. C’était une lettre manuscrite sur une double page. Elle était ouverte et présentée verticalement. Il y avait un dessin du coté gauche et le texte de l’autre, en écriture penchée, irrégulière, maladroite, caractéristique de celle d’un enfant. Je m’étais approché, et tout en m’approchant, et bien que j’étais encore trop loin pour pouvoir lire le texte, je savais déjà de quoi il s’agissait. Je sais, cela peut paraître incroyable, mais c’est pourtant vrai. Et quand, je m’étais retrouvé suffisamment près pour pouvoir lire la première ligne, « Cher Monsieur Tchang », un long frisson avait parcouru mon échine. Bien sûr, je m’étais rebellé, me disant qu’il devait y avoir des millions de Monsieur Tchang en Chine. Pourtant, mon intuition était bien la bonne. Cette lettre, en français, n’était pas adressée à n’importe quel Monsieur Tchang. C’était la lettre d’une petite fille de 11 ans qui avait suivi avec beaucoup d’émotion les retrouvailles des deux amis en ce mois de mars 1981 et qui avait envoyé spontanément un message d’amour à ce vieux monsieur chinois pour lui témoigner de toute son affection. J’avais pris la lettre entre les mains et l’avais lue et relue plusieurs fois de suite, incrédule. Le vendeur avait vite réalisé que cette lettre devait avoir une valeur particulière. Mais il s’était mépris : il m’avait montré le dessin, comme s’il s’était agi d’un chef d’œuvre, et m’avait aussitôt annoncé un très gros prix. Habitué à marchander, j’avais fait mine d’éclater de rire et avais déposé la lettre sur son comptoir, comme si elle ne m’intéressait plus. Il me l’avait aussitôt rendue en me demandant combien j’en offrais. Finalement, et après quelques ultimes marchandages, je l’avais eue pour 10 Yuans (un peu plus d’un Euro). Pourtant, je crois que j’en aurais bien donné vingt fois plus ! Une fois l’affaire faite, il m’avait demandé de quoi il s’agissait ; avec mon misérable chinois, j’avais tout juste pu lui expliquer que c’était une lettre adressée par une petite Belge à un vieux monsieur Chinois … Impossible de lui raconter tout l’histoire.
J’avais rejoint Catherine et les enfants et, en proie à une vive excitation, leur avais montré triomphalement la lettre. Ils n’en revenaient pas, eux non plus. Et pour cause : par quel incroyable hasard cette lettre écrite en 1981 était–t-elle arrivée, 20 ans plus tard, sur le comptoir de ce marchand de timbres à Shanghai ? Et comment se faisait-il que ce fut moi, qui connaissais parfaitement toute cette histoire, qui l’y avait découverte ? Mais, le plus troublant n’est-il pas cette certitude qui fut la mienne de savoir ce que cette lettre contenait avant même que je n’en n’ai lu le premier mot ?
Quoi qu’il en soit, j’avais choisi de venir à Shanghai 7 ans plus tôt, grâce à Tintin et à l’extraordinaire fascination que j’avais éprouvée, durant mon enfance, pour le héros à la houppette à la lecture du « Lotus Bleu ». Avec la découverte de cette lettre, la boucle était bouclée…
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Finalement, je n’ai pas conservé la lettre. J’ai décidé de la renvoyer à son destinataire, Tchang, ou plutôt à sa fille Yifei, qui vit aujourd’hui à Bruxelles et avec qui je me suis lié d’amitié durant mes années « Shanghai ». Elle conserve méticuleusement la correspondance de son père, et notamment tout ce qui l’a rattaché à Hergé. Je suis sûr qu’elle doit avoir dans ses archives des dizaines de lettres envoyées à son père, suite à cet émouvant moment des retrouvailles. Mais je suis sûr aussi qu’une seule aura mis 20 ans pour lui parvenir …



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