Le minivan Odyssey s’enfonce mollement, presque en silence, dans le flot dense du trafic Shanghaien, guidé d’une main experte par notre jeune chauffeur Li Fang. Dans le miroir du rétroviseur, j’aperçois par moments ses yeux en amande, si finement dessinés. Je la sens nerveuse ce soir, sans doute parce qu’elle me sent nerveux, moi aussi. Je suis assis à l’arrière et Julie se tient à mes côtés. Nous roulons en silence depuis un long moment.
Nous venons de franchir le Huangpu Dajiao, le pont suspendu sur le fleuve Huangpu, ouvrage d’art immense qui relie les deux parties de la ville. De l’autre côté, Pudong apparaît dans toute son insolence, une ville dans la ville, foret de gratte-ciel, littéralement sortie de terre en quelques années, joyau d’architecture moderne, presque aussi grande que Singapour. Mais nous abandonnons Pudong et obliquons vers la droite, franchissons un nouveau pont, plus petit cette fois, et c’est le vieux Shanghai des petites rues étroites et colorées qui apparaît. Dans quelques instants sous arriverons à Hong Kou. Ce n’est que la deuxième fois que je me rends dans ce quartier en sept ans. La première fois, c’était à l’invitation d’un homme d’affaire chinois qui avait voulu m’épater, peu après mon arrivée, en m’invitant dans le plus grand hôtel du lieu, doté d’un restaurant tournant perché au sommet du bâtiment, au 39ème étage. Cela m’avait effectivement impressionné, mais depuis lors, les restaurants de ce type se sont multipliés et cela n’impressionne guère plus personne. Surtout depuis que le Grand Hyatt, l’hôtel le plus élevé au monde, a ouvert son penthouse bar au 88ème étage de la tour Jin Mao.
Et ce soir là, si j’y retourne, ce n’est pas pour aller au restaurant, mais bien pour aller applaudir Wang Fei, la plus célèbre pop star chinoise. Elle y donne un récital unique dans le stade de Hong Kou, le stade fétiche de l’équipe de football de Shanghai.
À mesure que nous approchons, la foule se fait plus dense. A présent, les voitures roulent au pas. Li Fang doit faire preuve d’une extraordinaire dextérité pour ne heurter aucun des piétons imprudents qui frôlent le véhicule. Tout autour de nous, des milliers de jeunes fans se pressent pour arriver au stade. Quelques instants plus tard, le voilà qui apparaît dans toutes sa splendeur, écrin blanc nacré, somptueusement éclairé. Il était temps d’arriver d’ailleurs, car il ne nous reste plus qu’un gros quart d’heure avant le début du spectacle. J’avais naïvement espéré que nous pourrions garer la voiture à proximité, mais c’est peine perdue. Le service d’ordre nous exhorte de dégager la voie, sans le moindre égard pour notre plaque diplomatique. Las ! Julie et moi déboulons sur le tarmac dans un tonnerre de klaxons. La voiture est déjà loin ; nous rentrerons en taxi…
Je lui serre très fort la main. Toujours la hantise de la perdre dans la foule. Le stade sera plein ce soir. Cinquante mille personnes au moins … Nous nous frayons à notre tour un passage dans la meute grouillante et vociférante, pour gagner nos places. J’en ai pris de bonnes, pour ne rien perdre du spectacle. Nous arrivons à nos chaises sans trop de problèmes, en dépit du fait que tout est indiqué en chinois. Effectivement, nous sommes quasiment aux premières loges. La scène, majestueuse, est plantée dans l’un des deux angles circulaires du stade. Nous nous trouvons au niveau de la pelouse, juste en face. On ne ratera pas grand chose. D’un coup d’œil circulaire, je me rends compte que nous ne passons pas inaperçus. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’étrangers dans ce stade de 50.000 places. Le public est constitué en grande majorité de jeunes, surtout des filles, mais beaucoup de couples d’amoureux aussi.
Ils sont mignons, je trouve, ces petits amoureux, tout empreints de tendresse. On en voyait si peu il y a sept ans quand nous sommes arrivés à Shanghai. Cela aussi, c’est un signe qui ne trompe pas : la Chine change, la Chine s’ouvre, la Chine se décontracte. Je suis frappé par leur sérénité. Mais qui donc parle d’oppression, d’état policier, de droits de l’homme bafoués? Tout autour de nous, les gens nous dévisagent. Dans les premiers rangs, on se retourne pour nous observer, Julie et moi. Je devine que nous devons être le sujet de bien des conversations; dans leurs regards, je lis de l’étonnement, mais aussi un brin de fierté de voir que des étrangers s’intéressent à Wang Fei. Je regarde ce stade immense achever de se remplir à la vitesse de l’éclair et c’est un spectacle à lui seul assez fascinant. Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passerait s’il fallait évacuer dans l’urgence…
Mais ces sombres pensées sont aussitôt chassées; les lumières du stade viennent de s’éteindre. C’est l’obscurité totale. Quelques secondes qui semblent durer une éternité. Des cris, des sifflements fusent. Peu à peu, une clameur monte de la foule, redouble d’intensité lorsque les premiers projecteurs éclairent la scène. Les musiciens apparaissent un à un sous les feux des projecteurs tandis qu’une musique d’intro s’élève. C’est le tout grand show : quatre guitares, deux batteries, deux violons et une contrebasse, des percutions, un piano et un synthé « à la Jean-Michel Jarre », avec claviers multiples. Les trois choristes apparaissent à leur tour, superbes dans leurs longues robes blanches. Puis le silence retombe très brièvement, la foule applaudit. Nous sommes tous là, électrisés à chercher Wang Fei des yeux. Et soudain sa voix monte, magistrale, dans l’arène qui laisse éclater sa joie. Elle a choisi de débuter par « Gan qing sheng huo » (Emotional life), sa chanson fétiche. Et la voilà qui apparaît enfin, sous le halo bleu des projecteurs, debout sur une plate-forme qui s’élève lentement à travers une tour de cristal. Bientôt, elle se retrouve haut perchée au sommet de cette tour translucide. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la vue sur le stade qu’elle doit avoir de là-haut doit être à couper le souffle. Elle salue le public des deux mains. Grâce aux deux écrans géants, nous apercevons son visage de femme-enfant dans les moindres détails. Elle dispose d’un minuscule micro fixé à un casque miniature. Merveille de la technique. Á mes cotés, une jeune fille exulte. Comme des milliers d’autres, elle hurle le nom de sa star à s’en faire péter les cordes vocales. Julie se serre un peu plus contre moi, surprise de cette ambiance électrique. Elle connaissait Wang Fei mais sans plus; elle découvre une superstar et surtout le culte que lui vouent des millions de personnes en Chine. Je lui avais expliqué dans la voiture que Wang Fei était sans doute l’une des artistes les plus connues au monde : plus d’un milliard d’individus connaissent ses chansons ; tous ne l’aiment pas, bien sûr, mais plus personne en Chine ne peut l’ignorer…
Le spectacle est total. Une grande professionnelle. Elle alterne les morceaux de rock avec des mélodies plus lentes, romantiques. Le public se régale. Beaucoup se sont munis de bâtonnets fluorescents qui brillent de leurs couleurs vertes, jaunes ou roses dans la nuit du stade. C’est magique de voir tous ces bâtons fluos battre la mesure frénétiquement d’avant en arrière sur des rythmes saccadés ou, au contraire, se balancer langoureusement de droite à gauche au gré des slows. Je ne peux m’empêcher de me retourner de temps à autre pour admirer le spectacle fascinant de ces milliers de petites lumières fluos agitées en cadence. Le spectacle est tout autant sur scène que dans le public. Je vois des filles se jeter par terre en hurlant comme chez nous, jadis, au temps des Beatles. Wang Fei leur en donne pour leur argent. Elle n’a jamais mieux porté son nom. C’est Wang « fée », ce soir. Tantôt elle disparaît, noyée dans un nuage de fumées ou aspirée par une trappe qui s’ouvre sous pieds et la voilà qui, quelques secondes plus tard, réapparaît comme par magie, à l’autre bout de la scène, complètement renippée et recoiffée. Elle court, saute, danse, maîtrise parfaitement son sujet et se dépense sans compter pour satisfaire son public.
Elle leur parle même. Elle à qui l’on reproche parfois d’être froide et distante… Moi, je la trouve plutôt bavarde et chaleureuse. Elle donne l’impression de s’amuser comme une petite folle. Elle alterne les coiffures et les toilettes les plus excentriques et les plus provocantes, mais déclenche une tonnerre d’applaudissements quand elle apparaît en qibao, la longue robe traditionnelle chinoise, pour la chanson « Ni kuai le, suo wo ye kuai le » (When you are happy, I am happy, too), chanson qu’elle a dédiée à son petit bébé. Elle s’est fait dessiner de grosse taches noires autour des yeux, pour simuler un panda. Il n’y a vraiment qu’elle pour rester jolie, ainsi outrageusement maquillée.
Dans unélan de sympathie, une jeune voisine nous tend, à Julie et moi, quelques bâtons fluorescents en nous demandant si nous apprécions le spectacle. Et bientôt, je me surprends moi-même à battre la mesure en agitant mon stick fluo, communiant ainsi dans l’action avec tous ces jeunes Chinois. Julie me regarde mi-intriguée, mi-amusée. Je l’embrasse. C’est un moment très fort. J’aimerais bien qu’il ne finisse jamais.
Et c’est ainsi que, plus de deux heures durant, nous nous laissons transporter au rythme des chansons d’une Wang Fei rayonnante, dans un état de grâce, illuminée d’un feu de lasers et de projecteurs. Et soudain, la voilà qui entonne « Zhi mi pu hui » (No regrets) et ma gorge se serre, car je sais que c’est toujours par cette chanson qu’elle termine ses spectacles. Le cœur gros, j’explique à Julie qu’il est temps de partir si on ne veut pas se retrouver dans la cohue au moment d’attraper un taxi. Julie me suit à regret, complètement subjuguée par le spectacle.
Nous nous frayons un chemin vers la sortie, mais avant de nous engouffrer dans les corridors du stade, je me retourne une dernière fois vers la chanteuse. Tout le public chante avec elle. A travers le prisme de mes jumelles, je la regarde une dernière fois, la trouve tellement belle, tellement chinoise. Mon cœur se serre et mon émotion est grande car je sais qu’à ce moment, c’est la Chine que je quitte, et sans doute pour toujours. Il nous reste, en effet, moins d’une semaine à passer à Shanghai, la Perle de l’Orient, puis ce sera le grand saut vers l’inconnu.
Et là, un événement inattendu se produit. Tout à notre émotion, nous nous égarons dans le dédale des corridors. Après quelques recherches, nous finissons par retrouver une indication de sortie. Et en suivant les flèches, nous débouchons finalement dans un long couloir très éclairé, orné d’un tapis rouge, et le long duquel une haie d’honneur est constituée par le personnel du stade : employés, hôtesses, service d’ordre… Je comprends que nous sommes en train d’emprunter le chemin qui mènera dans quelques secondes Wang Fei vers la sortie. Pourtant personne ne songe à nous arrêter. Au contraire, chacun nous salue gentiment et simplement, d’un signe de la main, d’une geste de la tête ou d’un simple sourire. Ils apprécient visiblement que des étrangers soient venus applaudir leur star à eux. Ce moment là est magique aussi. C’est un peu comme si c’était la Chine qui nous saluait une dernière fois, comme si elle nous offrait cette haie d’honneur, à nous qui l’avons appréciée à sa juste valeur durant toutes ces années. Enfin, nous débouchons au dehors. C’était bien la sortie des artistes que nous venons d’emprunter, car une somptueuse limousine attend au dehors. Le chauffeur se tient debout, prêt à ouvrir la porte dès que Wang Fei fera son apparition Tout autour, maintenue à distance respectable par des barrières de protection, la foule se presse, nombreuse. Tout ce petit monde s’étonne aussi de nous voir déboucher à ce moment, alors qu’ils attendent leur star. Mais à nouveau c’est par des sourires que nous sommes accueillis. Nous avons même droit à quelques applaudissements.
Tous ces gens ont suivi le concert de l’extérieur. On entend en effet très distinctement la chanteuse qui termine son spectacle. Le public scande son nom. Auront-ils droit à un rappel ? C’est probable. Mais je préfère ne pas m’attarder. Nous fendons la foule et nous engouffrons dans le premier taxi.
A présent, nous roulons en silence. Julie se tient tout contre moi. Elle sait mon émotion extrême en ce moment et la respecte. Dans le spectacle de la nuit de Shanghai, des centaines d’images s’entrechoquent dans ma tête. Il paraît que l’on revoit toute sa vie défiler en quelques secondes avant de mourir. C’est un peu ce qui m’arrive en ce moment. Je crois bien que je mourrai en quittant Shanghai. Mais, à l’image du phénix, je renaîtrai de mes cendres. Ailleurs. [


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