Texas Driver LicenseJ'avais cru, en arrivant en Amérique, que tout allait y être simple, que ce grand et merveilleux pays était "service oriented" comme on dit en anglais, c’est à dire que tout y était organisé pour simplifier la vie des gens.

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C’est d’ailleurs assez vrai.

 Le touriste étranger de passage, bien friqué, ne rencontre en effet guère de problèmes aux States. Idem pour l’Américain moyen autour duquel la société tisse sa grande toile pour l’aider à mener une vie sans soucis et à dépenser un maximum de pognon. American Beauty : tout y est magnifiquement organisé si l’on rentre dans la norme, dans le moule parfaitement bien dessiné de la famille américaine type et du citoyen parfait, celui que je vois partir tous les matins au volant de son "pick up truck" avec son petit drapeau US qui flotte au vent. Mais malheur à celui qui ne s’intègre pas dans ce modèle aux allures trop parfaites : il n’y a pas, ou si peu, de filets de protection pour celui qui perd son job à cinquante ans, celui qui doit subir une intervention chirurgicale sans être assuré, ou celui qui, un beau jour, est allé trop loin dans les dépenses à crédit. Alors là, la merveilleuse société américaine montre son visage réprobateur et l’enfer n’est pas loin.

Nous n’en étions heureusement pas là, en ce début d’année 2002, à notre arrivée à Houston. Pourtant, les premiers jours avaient été bien décourageants. Nous en étions au stade des formalités d’installation et l’Amérique ne se montrait guère accueillante à notre égard. Le visa qu’on nous avait octroyé n’était apparemment pas le bon ; en tous cas, il nous compliquait singulièrement la vie car il ne nous permettait pas d’obtenir de numéro de sécurité sociale, sans lequel nous ne pouvions pas obtenir de permis de conduire, ni solliciter une carte de crédit américaine. La vie aux États-Unis sans ces trois précieux sésames se résume à une fuite en avant dans un univers kafkaïen : on a l’impression de tourner en rond, de passer de Charybde en Scylla. Je me souviens d’une démarche infructueuse, une parmi beaucoup d’autres, auprès du bureau de Sécurité Sociale du district de Humble. La guichetière avait griffonné sur un bout de papier et affiché à son comptoir "Jesus loves you". J’en avais déduit qu’il devait s’agir d’un personne humaine et compréhensive. J’avais donc choisi cette file. Pourtant, le moins que l’on puisse dire, c’est que la demoiselle n’était pas gâtée par la nature. Je me disais en attendant mon tour que sa laideur la rendrait peut-être plus douce et tolérante vis à vis des pauvres marginaux dans mon cas. Tiens fume ! Elle m’avait éjecté sans la moindre considération et, en prime, avec un accent texan impitoyable (comme dit Catherine). Je n’avais vraiment pas compris grand chose de son jargon, sauf le principal, à savoir que c’était râpé : à ce sujet, aucun doute…

Je me souviens d’un autre déception le jour où j’avais fait la queue pour ouvrir un compte en banque à la mythique "Wells Fargo". Ce nom évoquait pour moi des souvenirs d’enfance. Je me revoyais, à mes douze ans, le nez plongé dans un Lucky Luke… Dans la file, en attendant mon tour, je m’imaginais déjà donnant mes premières instructions "Veuillez transférer la somme de … sur mon compte 752.454.356 à la Wells Fargo… Ah! J'en rêvais d'avance. Hélas, je n’ai en définitive jamais effectué le moindre transfert, petit ou gros, car figurez-vous que la Wells Fargo m’avait envoyé chez plume … Comme je vous le dis! Pas de numéro de sécurité sociale, pas de compte en banque. Point. Et au suivant, comme disait Brel dans la chanson … Pour les cartes de crédit, ça avait été à peu près pareil. Je m’étais attendu à ce que l’on me déroula le tapis rouge, moi qui étais depuis vingt ans client irréprochable d’American Express. Mais y avait gourance : la carte Visa délivrée en Belgique, ça comptait pour du beurre, je pouvais me la remettre dans le slip : on m’avait dit de repasser quand je me serais constitué un "credit record" digne de ce nom aux États-Unis. Oui, mais voilà : comment se constituer un "credit record" sans carte de crédit ? Cela ils ne me l’avaient pas expliqué …

Vous parlez d’une entrée en matière ! Mais, bon, finalement, je vous rassure : tout avait fini par s’arranger, vous vous en doutez. A force de temps, de patience, de persuasion, et avec un peu de chance aussi, on était parvenus à sauter une à une les haies du "steeple chase" de l’implantation aux States.

On travaillait par équipe avec ma Loupette. Une fois, c’était moi qui allait au charbon, l’autre fois, c’était elle. Elle, elle y allait plutôt en douceur, et moi en force, en gueulant aussi un peu, si nécessaire. A moins que ce ne fut le contraire, car ma petite Loupette, faudrait la voir quand elle devient mauvaise. Enfin, finalement, tout s'était peu à peu mis en place. Travail de titan. Pour nous revigorer le moral, on avait placardé au mûr de notre suite à l’hôtel un papier avec deux colonnes : une sorte de bilan actif / passif, avec du côté droit tout ce qui nous restait à boucler comme formalités, et de l’autre tout ce qu’on avait déjà accompli. Au début, tout était du côté passif, évidemment. Chaque élément qu’on barrait à droite et qu’on inscrivait à gauche était comme un victoire sur l’adversité. Et peu à peu, insensiblement, la colonne de gauche s’était allongée, alors que le côté "passif" rétrécissait comme peau de chagrin, jusqu’à ce qu’il n’y restât plus qu’un seul élément. Mais, celui-là, je vous assure qu’il y était resté longtemps, dans la colonne de gauche : c’était le permis de conduire. Pas le mien : moi je l’avais décroché depuis belle lurette (au deuxième coup, car la première fois, je m’étais fait recaler pour excès de vitesse à l’examen pratique !). Non, je vous parle du permis de conduire de Catherine.

Cinq mois qu’elle avait attendu. Et entre-temps, bien sûr, elle conduisait. Pourtant, si elle s’était fait arrêter par un flic, ça aurait été sa fête, croyez-moi. On n’a jamais su très bien combien de temps on avait le droit de conduire avec notre permis belge : certains nous avaient parlé de deux mois, d’autres trois. C'était pas très clair. En tous cas, cinq mois, c’était vraiment chercher les ennuis. Un jour, je m’étais quand même décidé à lui mettre le nez dans son caca à la Catherine. Évidemment, je m’étais heurté au mûr des lamentations : il fallait la comprendre, elle n’était pas encore tout à fait prête, elle voulait mieux "sentir" la voiture avant de passer l’examen, elle n’avait pas le temps d’étudier (contrairement à moi, bien sûr, qui n’avait que cela à faire au bureau !), si on la forçait elle allait rater, c’était sûr, etc. J’en passe et des meilleures ! Et puis argument choc : elle ne parlait pas assez bien anglais. Ça, c'était le mot de trop. Le lendemain, je téléphonais au DSP (Department of Public Security – les Amerloques raffolent des acronymes), l’organisme en charge des examens théoriques et pratiques, et je leur avais demandé si par hasard ils ne disposaient pas d’interprètes pour les examens théoriques. La réponse m’avait soufflé : oui, Catherine pouvait passer l’examen théorique avec l’interprète francophone de son choix et ça pouvait même être moi si je le souhaitais. Nous en avions parlé le soir, en rigolant comme deux potaches qui s’apprêtent à réaliser une bonne farce. Je me voyais déjà lui traduire les 20 questions à choix multiples en les ponctuant de petits mots du genre : "Moi, je choisirais A à ta place !"  ou "Si tu choisis B, t’es vraiment trop nulle !". Ah oui, on avait bien rigolé, ce soir-là.

Tant mieux, c’était toujours cela de pris… Parce que le lendemain, à l'examen, nous avions beaucoup moins ri ! On nous avait fait entrer dans un minuscule bureau. L’examinatrice était une hispanique épaisse qui m’avait immédiatement parue très antipathique. Elle nous avait fait asseoir sur deux chaises installée au centre de la petite pièce, dos à dos. On avait tout à fait l’air de deux prisonniers sous surveillance, sauf qu’on ne nous avait pas lié les mains derrière le dos et qu'on n'était pas en salopettes oranges. En plus, j’avais Luna sur les genoux (les deux Grands étaient à l’école), et la gamine ne tenait pas en place. La grosse dame nous avait expliqué le modus operandi : elle allait m’énoncer une à une les questions et chacune des quatre solutions proposées. Je devais traduire phrase après phrase. Nous n’avions pas le droit de voir le texte. En plus, Catherine n’avait pas le droit de prononcer le moindre mot sous peine d’annulation de l’examen. Elle devait juste inscrire ce qu’elle croyait être la bonne réponse sur un bout de papier. Par dessus le marché, nous ne pouvions pas bouger le petit doigt sous peine de nullité aussi, car ça aurait pu être un code secret. Mais comment faire pour rester tranquille avec Luna qui se trémoussait sur moi ? Dur-dur aussi pour Catherine de rester muette aux appels de la Petite qui lui demandait "Tu fais quoi maman ?" et insensible à ses suppliques "Luna veut aller chez maman !".

Entre temps l’examen avait commencé. Et tout de suite, j’avais senti que ça allait être une catastrophe ! La goulue lisait les phrases avec un épouvantable accent. Je lui en faisait répéter au moins une sur deux, ce qui l’irritait au plus haut point. En plus, Luna commençait à chahuter vilain. Je suis sûr que la grosse Mexicaine la soupçonnait de souffler les réponses à Catherine car elle la regardait très méchamment. Bref, je traduisais comme je pouvais et je sentais la Catherine qui s’agitait nerveusement derrière moi. A dire vrai, je crois bien qu’elle comprenait mieux ce que disait la dodue que mes pauvres traductions. Je la sentais si nerveuse qu’au bout des quatre réponses proposées elle ne devait même plus savoir quelle était la question posée … Moi, je suais comme tout un régiment pakistanais ; il faisait une chaleur étouffante dans ce cagibis et je n’avais plus un poil de sec, surtout avec la Petite sur les genoux. Bref ! En un mot comme en cent, nous allions droit au mur. Alors, un moment, n’écoutant que mon courage, j’avais crié stop dans toutes les langues. J’avaisi expliqué à la moustachue (à bien y penser, je ne crois pas qu’elle avait de la moustache, mais quand je n’aime pas quelqu’un, j’en rajoute toujours) que dans de telles conditions cet examen était certainement voué à l’échec. J’avais demandé à ce que l’on recommence la procédure selon la manière normale, c’est à dire avec un papier, un crayon, les 20 questions et les 4 choix possibles en regard de chacune d’elles. Je m'étais retourné. Catherine, qui n’osait toujours pas parler de peur d’être remballée, faisait " Oui " de la tête comme un pantin désarticulé.

L’horrible moustachue était sortie furax. Catherine était allée rejoindre les autres candidats dans une des salles d’examen, et moi, j’étais sorti avec Luna pour attendre à l’extérieur.

Cela n’avait pas été bien long, une vingtaine de minutes, tout au plus, puis ma petite Loupette était réapparue, rayonnante. Elle avait réussi haut la main : 17 sur 20. Mieux que moi qui n’avait eu que 16 à l’examen théorique. Pas mal, non, pour une qui ne parlait pas l’anglais ?

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