Les plages d'Acapulco

Nous avons effectué un magnifique voyage au Mexique durant la période des fêtes des fin d’année. Voici le récit de l’un des épisodes les plus hauts en couleur…

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Bienvenido al paraíso Acapulco. J’avais aperçu cette phrase sur un panneau le long de la route et l’avais lue gaiement, à voix haute, dans la voiture. Catherine, toute fière de pourvoir faire la preuve de ses connaissances toutes fraîches en Espagnol l’avait aussitôt traduite  » Bienvenue au Paradis d’Acapulco « . Ça commençait bien. C’est vrai que dans ma tête,  » Acapulco  » résonnait comme un nom de paradis. J’avais dû l’entendre prononcer dans des chansons de ma jeunesse ou dans des films aux saveurs exotiques et cela m’était resté. Je me sentais le cœur en fête, comme quand on sait qu’on va réaliser un vieux rêve. Deux jours de paradis et de farniente nous attendaient, brève parenthèse dans notre périple éprouvant de dix jours au pays des Aztèques, Mixtèques, Toltèques et autres Zapotèques. Je rêvais déjà de palaces grandioses, de restaurants aux mets savoureux, de plages de sable fin où l’on me servirait de délicieuses boissons exotiques, de jolies baigneuses en bikini…

Malheureusement, ces délicieuses pensées s’étaient évanouies instantanément lorsqu’une voiture de police nous avait doublé toutes sirènes hurlantes, et m’avait contraint de manière pour le moins musclée à m’aligner sur le bas coté. Deux flic vociférants et plus moustachus que Zapata en étaient descendus et s’étaient précipités de mon côté, la main sur le colt, à la manière texane. J’avais baissé la fenêtre, interloqué, et nous avions compris tant bien que mal dans l’anglais laborieux du plus gros des deux que nous venions d’effectuer une manœuvre soi disant interdite. Je dis  » soi disant  » car je reste persuadé, aujourd’hui encore, que je n’avais enfreint aucune règle. Bref ! Je vous passe les détails mais il allait nous en coûter 200 dollars (oui, vous avez bien lu, des dollars US, pas des pesos !) car c’était vraiment gravissime ce que j’avais fait, au point qu’on devait même les suivre au commissariat. A moins, bien sûr, que l’on n’arrange tout cela à l’amiable, leur avait suggéré Catherine… A cette aimable proposition, la moustache du gros policier s’était étirée, telle une grosse limace visqueuse, laissant s’échapper quelques miettes de pain qui étaient restés coincées dans les poils, de même qu’une arête de poisson et une série d’autres objets non identifiés. Son sourire, car je suppose qu’il devait sourire en ce moment en disait long sur sa satisfaction. Allons, les  » Gringos  » connaissaient les usages !!

Finalement, on s’en était tirés avec un billet de 100 $ cash, plié en quatre que j’avais glissé en toute discrétion dans la main du gros. Il m’avait bien expliqué la technique pour plier le billet. C’était Catherine qui avait discuté. Moi, j’étais resté pétrifié, dans l’impossibilité totale de prononcer le moindre mot. La corruption m’a toujours fait cet effet : en fait, c’était la troisième fois de ma vie que cela m’arrivait et à chaque fois j’avais ressenti ce même sentiment d’impuissance et de profond dégoût, le tout mêlé à une colère sourde. La première fois, c’était à Douala, au Cameroun quand j’avais été arrêté par des militaires ivres et armés jusqu’aux dents, au lendemain d’un coup d’état militaire, la deuxième lors de nos vacances à Bali, et voilà ! Le paradis prenait soudain des allures d’enfer. J’étais vert de rage et je fulminais en reprenant la route de notre hôtel, sans même un regard pour les splendeurs de la ville que nous traversions. Catherine s’employait du mieux qu’elle pouvait à me calmer, mais c’était en pure perte…

La vue impressionnante de notre chambre d'hôtel sur les falaises de  Il n’avait pourtant pas fallu très longtemps pour que la colère qui grondait en moi s’apaise. Il faut dire que l’hôtel  » El Mirador  » où nous étions descendus était spectaculaire. Bâti à flanc de falaise, il était constitué de plusieurs plateaux aménagés en terrasses reliées les unes aux autres par des ascenseurs funiculaires : avec ses deux piscines en plein air, ses jardins étagés à la végétation luxuriante, ses restaurants aérés, il offrait tout le confort dont on pouvait rêver. En plus, la vue sur la mer qu’on avait de notre chambre était à couper le souffle.

Spectacle de plongeons du haut des falaises déchiquetées de La QuebradaCe même soir, nous avions pris place au restaurant de fruits de mer. A notre plus grande joie, le personnel du restaurant nous avait annoncé qu’un spectacle de plongeons du haut des falaises déchiquetées de La Quebrada, juste en face de l’hôtel, allait commencer dans quelques minutes. De notre table idéalement située en terrasse, nous n’allions rien perdre du spectacle. Nous nous félicitions de cette heureuse coïncidence ! Et effectivement, ce fut un dîner très réussi aussi bien sur le plan culinaire que sur celui du spectacle qu’il nous fut donné d’admirer. Ces plongeurs qui escaladaient à mains nues les falaises puis se lançaient dans le vide à 40 ou 50 mètres de hauteur dans les vagues bouillonnantes étaient de vrais cascadeurs. A chaque saut, nous retenions notre souffle craignant qu’un coup de vent soudain ne vienne projeter le plongeur contre les rochers meurtriers ou qu’une lame de fonde traîtresse ne le propulse contre la roche au moment où il pénétrait dans les flots. Mais tout s’était admirablement bien passé. La foule nombreuse qui s’était agglutinée au bas de la paroi et au sommet des collines, le long du bord de mer, applaudissait à tout rompre. Nous aussi, du reste. Nous étions ravis de cette soirée. Acapulco reprenait des allures de paradis.

Je m’étais échappé quelques instants aux toilettes, tout enchanté de la soirée. Pourtant, à mon retour, une désagréable surprise m’attendait. Notre table était entourée de mendiants à moitié nus. J’étais accouru pour prêter main forte à Catherine, mais renseignements pris, il ne s’agissait pas de mendiants mais bien des valeureux plongeurs qui venaient s’enquérir si nous avions apprécié convenablement le spectacle. Contrit de ma méprise, je m’étais senti obligé d’ouvrir largement mon portefeuille pour récompenser ces téméraires jeunes gens.

Nous rions encore de cette méprise à l’heure de regagner nos chambres; je ne cessais de répéter à ma joyeuse petite troupe quelle chance nous avions eu d’arriver à l’hôtel juste le soir du spectacle. Mais le lendemain, de même que le surlendemain d’ailleurs, nous avions eu droit au même spectacle. Non seulement les soirs, au dîner, mais également les matins, au petit déjeuner. Cela commençait franchement à bien faire. Surtout qu’à chaque fois, les plongeurs venaient quémander leur aumône par après. Bien entendu, ma générosité avait fondu comme neige au soleil. J’avais cru bon de me justifier auprès de Catherine et des enfants en expliquant que finalement on n’était même pas sûrs que c’était bien eux, que ce n’était pas parce que ces garçons étaient trempés comme des canards et à moitié nus qu’ils s’étaient forcément jetés du haut des quarante mètres.

Bref ! Ce matin-là, nous nous préparions pour une journée à la plage. La veille, nous étions restés au bord de la piscine pour récupérer des premières fatigues du voyage. C’était en fait la seule journée  » plage  » de notre programme chargé au Mexique et nous en attendions beaucoup, convaincus que cette fois Acapulco n’allait pas nous décevoir. Les enfants aussi étaient surexcités. On s’était levés de bonne heure et, après l’inévitable petit-déjeuner-spectacle-de-plongeurs, puis l’interminable séance de préparation des sacs, pipis, crèmes à bronzer et autres préparatifs du genre, nous avions enfin mis le cap sur la plage de Caleta. Le choix avait été ardu. Il faut dire que la baie d’Acapulco est truffée de plages, plus réputées les unes que les autres, en particulier celles situées aux abords des grands palaces de luxe, Hilton, Sheraton, et consorts. Ne sachant finalement laquelle choisir, nous avions décidé en dernier recours de nous en remettre à notre guide de voyage. Non sans quelques appréhensions quand même, il faut bien le dire. Ce guide sur le Mexique, je l’avais acheté en Belgique, lors de mon bref passage en octobre. Catherine m’avait bien recommandé d’en choisir un bien gros, bien fourni, et en français.  Incontestablement j’avais pris le plus gros du rayon. De loin. Il était tellement gros que cela nous faisait, à chaque fois, une brique à transporter. Et il était tellement bien fourni en explications, qu’il n’y avait plus place pour des photos. Des cartes, oui, mais pas de photos. Par contre, sur chaque site, chaque monument, chaque pièce de musée, on avait droit à de longues et souvent fastidieuses explications. Il fourmillait aussi d’adresses de restaurants et de logements. Mais à chaque fois qu’on arrivait dans un de ces endroits, on jouait  » Jésus Christ Super Star « . On se croyait à Woodstock, trente ans plus tôt. Moi, je pensais que l’époque  » baba cool  » était révolue. Mais non, pas du tout ! Les derniers hippies, tout comme les derniers des Mohicans, étaient apparemment durs à cuire, et ils avaient visiblement tous acheté le même book que nous. Et c’est ainsi que de ville en ville, on se retrouvait inévitablement en fin de journée à discuter le bout du gras avec de jeunes barbus aux orteils sales dans des sandales tressées, qui traversaient le Mexique en combis VW à fleurs, accompagnés de blondes à nattes et robes gitanes.

 » Let’s Go ! « . C’est le nom du guide. Je vous le dis pour que vous achetiez en connaissance de cause. Un homme averti en vaut deux. Le logo, c’est un pouce levé à la manière des auto-stoppeurs; évidemment, cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille ; mais au début j’avais pris ça pour un signe aztèque. Y avait gourance ! Bref ! Notre guide  » Let’s go  » nous recommandait de mettre le cap sur l’extrême sud de la baie d’Acapulco (30 bornes !) pour fuir les plages de touristes  » m’as tu vu  » et les cohortes de petits vendeurs en tout genre qui harponnaient les touristes  » m’as-tu vu « .

Nous avions donc décidé de faire une fois encore confiance à notre guide  » Let’s Go « . Nous roulions donc depuis un certain temps déjà, abandonnant, la mort dans l’âme, sur notre chemin des kilomètres de plages de sable blanc, passablement encombrées de touristes, il est vrai. Je me disais qu’au fond, une petite trotte de 30 km n’avait jamais fait de mal à personne et qu’il serait bien agréable de se retrouver sur une plage vierge de toute civilisation. Hélas, nous allions découvrir, à nos dépends, que la plage de Caleta se trouvait en fait logée au cœur même d’une cité-dortoir grouillante, crasseuse et malsaine. Quant à la mer, c’était pire. Notre book annonçait :  » Si la présence de petits bateaux de pêche ne vous dérange pas, il vous sera bien agréable de vous baigner dans ces eaux calmes « . En réalité, les bateaux de pêche en question dégageaient une odeur pestilentielle et il faut croire qu’ils avaient tous dégazé la veille car les  » eaux calmes  » étaient boueuses et poisseuses. De plus, on était dimanche et des milliers de familles s’étaient données rendez-vous en cet endroit ô! combien bucolique.

Pour échapper à cette horreur, nous avions cru bon, toujours en nous fiant à notre vénérable guide de voyage  » Let’s Go  » d’embarquer sur un petit rafiot poussif à destination de la petite île de La Roqueta, située à deux encablures de Caleta. Mais une fois de plus, nous avions rapidement déchanté. L’île en question n’était rien d’autre qu’un grand rocher et, en plus, cela avait tout d’un rocher à Cormorans. Non, pas que l’on y trouva le moindre de ces sympathiques volatiles, mais bien que l’on ne pouvait y faire un pas sans trébucher dans les jambes d’une grosse mémé à maillot à baleine et moustache d’éléphant de mer, ou s’éperonner les bijoux de famille sur des moutards qui s’égayaient en tous sans regarder devant eux. On eut dit que la ville entière s’était donnée rendez-vous à la Roqueta. Sans grand danger de me tromper, je crois pouvoir affirmer que nous étions parvenus à nous fourrer dans l’endroit le plus  » craignos  » de toute la baie d’Acapulco ! Si cela n’avait tenu qu’à moi, nous reprenions dare-dare le premier bateau vers Caleta et, de là, retour à l’hôtel illico pour noyer ma honte et mon désespoir dans deux litres de whisky, histoire d’oublier ce vilain cauchemar. Mais voilà, on avait dit aux enfants qu’on allait à la plage, et bien on était à la plage ! Point. Pas la peine d’oser même imaginer ne fut-ce qu’un instant leur dire :  » Bon, c’est fini, on rentre ! « . Nous aurions, sans nul doute déclenché, une mutinerie dans nos rangs et cela au beau milieu de cette foule grouillante qui nous regardait de travers (sans doute la première fois qu’ils voyaient des touristes !).

Je n’ai pas dû dire grand chose cette matinée là, mais je vous jure que dans ma tête, ça carburait. Je repensais à ce satané guide de voyage qui nous conseillait de fuir les plages  » m’as-tu vu  » du centre ville. Et bien, moi, je vais vous dire une bonne chose : question d’être vus, on a été vus à La Roqueta ! On faisait  » tâche  » avec nos teints blafards (sauf Luna bien sûr). Et quitte à être vus, moi, j’aurais bien aimé que l’on me voit sur de belles plages bien nettes, parce que, c’est vrai quoi, Acapulco, c’est pas la porte à côté, on n’y retournera sûrement jamais, et ça faisait quand même loin et cher pour aller se serrer à cinq sur un petit bout de serviette au milieu de la populace des bas-fonds d’Acapulco, non ? J’en sais qui vont me traiter de snob, mais tant pis, j’assume, et en plus je leur compisse la raie.

 Luna fait joujou à nos pieds sur la plage idyllique de l'île de Je vous rassure : on est quand même parvenus, après un long et patient round d’observation, et une lutte féroce contre de redoutables Mexicains aux allures de Général Alcazar, à s’emparer d’une table qui se libérait. Enfin, table, c’est beaucoup dire ! Disons plutôt deux chaises en plastique blanches, une pour ma petite Loupette et une pour moi, et rien pour les enfants, malheu-reusement, mais ce n’était pas trop grave parce que de toute façon Julie et Tom batifolaient dans la flotte tandis que Luna jouait comme une pauvrette avec ses petits jouets de plage à nos pieds, coincée au beau milieu d’un forêt de pieds de chaises et de jambes mexicaines velues, plus les nôtres bien entendu.

Seule consolation de la journée, les deux grands étaient apparemment ravis. Ils se sont amusés comme des petits fous dans les eaux de la Roqueta. Pourtant, il n’y avait guère de quoi fouetter un chat, si vous voulez mon avis. Après de longues suppliques de Julie, j’ai fini par consentir à mettre un pied dans l’eau. Elle y avait aperçu, disait-elle, des bans de merveilleux poissons multicolores. Je dois dire que j’en ai bien vu l’un ou l’autre (des poissons, pas des bans) en cherchant bien, parmi la foret de jambes et après m’être entaillé les deux pieds jusqu’au sang sur les rochers coupants comme des arêtes. Sur le coup de treize heures, j’ai sonné le repli général après trois longues heures dans cet enfer. Ce fut, à n’en point douter un grand moment de notre vie, de ceux que l’on n’oubliera jamais. De retour à l’hôtel, dans l’après-midi, nous avons enfoui le guide de voyage  » Let’s Go  » au plus profond de nos valises, dans l’espoir qu’il y reste pendant des siècles et des siècles.

Le lendemain matin, tôt, nous avons repris la route vers de nouvelles aventures, direction Oaxaca. En quittant la ville, nous avons longé de magnifiques plages, quasiment désertes en cette heure matinale. Je me suis arrêté un peu plus loin, au sommet d’une crique qui surplombait la baie pour admirer le point de vue et y prendre la merveilleuse photo que vous découvrez en haut de cette chronique. Paraiso Acapulco ! Allez y, c’est super ! ! ■

Une réponse à « Paraiso Acapulco »

  1. […] Si vous me permettez de vous donner mon avis, ce hit parade des billets les plus consultés ne correspond pas nécessairement aux véritables « best off » des meilleures chroniques du blog. Franchement dit, je les aime bien toutes, sinon, je ne les aurais pas postées. Mais j’ai quand même mes préférées, que je relis régulièrement et toujours avec le même plaisir. En Chine, dans ce qui s’appelait alors « La Gazette de Shanghai », je mettrais à égalité La Mer du Nord, c’est encore loin ?,  Home Sweet Home et Le caleçon du Père Noël. Aux States, mes préférés sont Big thicket pour l’aventure, Belgian kiss, La plus noble conquête du Texan et Luna aime bien l’avion. En Inde, sans hésiter, je place en première position Fast pass in Mumbai. Et parmi nos souvenirs de vacances, j’épinglerai particulièrement On n’avait jamais été aussi près du paradis et Paraiso Acapulco. […]

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