Julie en Texane souriante ...

Julie aura quinze ans le 12 octobre prochain. Depuis toute petite, le moment de la mettre au lit a toujours été quelque chose de très spécial entre nous. Cela a pris différentes formes avec le temps, mais ça a toujours été un moment de très grande complicité, important pour elle. Et pour moi aussi, bien sûr. 

Au début, il y avait « petit loup ». Elle s’était inventée ce petit personnage dans l’attente, je pense, d’avoir frère et sœur. Il l’accompagnait partout dans son imaginaire, surtout le soir. Elle était la seule à pouvoir le voir et à l’entendre, et il faisait plein de bêtises. Nous le grondions à deux. Julie me « traduisait » ce qu’il répondait quand on lui parlait.

Puis il y a eu ses peluches. Chacune avait un nom, un caractère, une personnalité… Il y avait les Globulettes, Zizi, Spizzi, Maître Hibou, Nursy, Marsupilami (pardon Docteur Marsupilami : Julie comprendra!), Bambi, Aldo et tant d’autres encore. Chaque soir était devenu une véritable représentation théâtrale : Julie prenait deux ou trois peluches et moi toutes les autres et je réagissais à ce qu’elle inventait : bonjour l’improvisation! C’était amusant mais aussi très éprouvant. Et plus Julie grandissait, plus cela devenait complexe car il y avait de plus en plus de personnages, et il fallait que cela soit drôle à chaque fois et, bien sûr, toujours nouveau. Je rentrais souvent complètement éreinté du bureau et cela devenait vraiment très lourd à gérer. Un jour, vers ses dix ans, je lui ai avoué que je n’y arrivais plus. Cet aveu d’impuissance fut sans doute l’un des moments les plus douloureux de ma vie. J’ai ressenti comme une lâcheté de ma part. Je savais qu’elle en serait profondément triste car c’était peut-être le meilleur moment de sa journée…

Quoi qu’il en soit, je lui donc enlevé ce moment de pur bonheur. Pour dire la vérité, je crois que je m’en voudrai toujours! On a continué un peu, les week-ends ou en vacances, mais peu à peu, cela s’est estompé, jusqu’à disparaître. J’en ai reparlé avec elle, l’an dernier. Elle m’a dit qu’elle ne m’en voulait pas, que je ne devais pas m’en faire … Je me suis demandé si je serais encore capable d’inventer, comme ça, des histoires en pure improvisation. On a fait l’essai. Pendant qu’on était à l’hôtel en attendant de trouver une maison à Houston, je la couchais avec Tom en leur racontant une histoire. Ils me donnaient deux ou trois  » clues  » (= indices) comme ils disent – car ils se parlent de plus en plus souvent en anglais, malgré notre résistance acharnée à Catherine et moi – et j’inventais le reste. Cela a bien marché, je crois, mais ils n’ont finalement pas trop insisté. Mes histoires n’étaient peut-être pas très bonnes, ou bien se sont-ils simplement rendus compte que leur père n’était pas un surhomme et qu’il valait mieux le ménager un peu ? Je préfère croire que c’est plutôt cela l’explication…

Julie en star décadente ...

A présent, quand je la mets au lit, c’est d’ailleurs plutôt Julie qui me parle. Quand je viens « lui donner un bisous dans son lit », comme elle dit, c’est presque devenu un rituel. Je lui donne son bisou, fait mine de m’en aller rapidement, mais alors elle m’attrape par le revers de la manche et m’oblige à m’asseoir au bord de son lit. Alors, elle lève les bras au ciel, puis m’étreint en me disant « Ah Papa, si tu savais!!! ». Elle me prend dans ses bras et me raconte ses « lamentations », comme elle dit. En fait, elle me raconte sa vie, tout simplement … Puis, je dois m’étendre à ses côtés et elle me montre sa chambre, que je connais pourtant par cœur : rose, la chambre. Très rose. A la limite du supportable. C’est presque fuchsia, la couleur de ses mûrs. Elle me dit : « Regarde! Mes chats!!! » Et oui : ses chats! Partout des chats. En photos, en calendriers, en posters, en maquettes, en figurines, en moulages, en … Elle m’oblige à lui dire que je les trouve beaux (ce qui est vrai, dans l’ensemble). Et puis, partout aussi, des photos de son Shane West, cet espèce de jeune bellâtre arrogant pour jeunes filles en fleur. « Comme il est beau, hein ? » me dit Julie. Je grommelle un « hmm » qu’elle interprète comme un « oui » mais qui veut dire « non » dans ma tête. Je suis jaloux, c’est sûr. Ah ! Pourvu qu’elle ne nous ramène jamais un spécimen pareil à la maison …

Mais elle enchaîne sur Shane West. Je n’aurai donc pas la paix ce soir…

– Tu crois que je pourrai tourner un jour avec lui? Tu sais, il n’a que 10 ans de plus que moi ! »

– Oui mais, tu sais, actrice, c’est dur-dur comme métier. Surtout ici aux States. Beaucoup d’appelées, peu d’élues !

– Donc, tu ne crois pas que je sois suffisamment douée pour y arriver ?

– Il ne suffit pas d’être douée. Il faut aussi avoir beaucoup de chance et un physique très, très spécial, qui attire, qui te rende différente ! Pas nécessairement, la plus belle. Mais « spéciale » quoi !

Elle fait mine d’être vexée.

– Oui, c’est cela ! Moi, je ne suis pas assez « spéciale » pour Monsieur !

– Tu es très spéciale pour moi, au contraire. Mais on verra bien si tu arriveras à être aussi spéciale pour les autres, quand tu seras en âge de percer.

– Tu sais, il y des actrices qui commencent à 15 ans! D’ailleurs, j’te rappelle que j’ai obtenu la médaille d’or au concours de théâtre des écoles de Humble (NB : c’est un des 6 « comtés » de Houston, celui où on habite) .

– Oui, je sais, mais enfin, t’es pas encore à Hollywood, hein ! Restons les pieds sur terre …

Après une courte pause, elle change brusquement de sujet.

– Fafa ! (Elle m’appelle « Fafa », au lieu de « Papa » le soir; c’est resté du temps où elle portait un appareil d’orthodontie pour dormir ce qui lui donnait un défaut de prononciation). Fafa, tu te rends compte que j’ai deux tests demain à l’école. Sciences et US History. J’en ai marre de cette école ! Et en plus, je déteste US History. Qu’est-ce que j’en ai à faire de tous ces noms et de toutes ces dates. C’est pas ça qui me servira à devenir une actrice !

– Pourtant, tu ne devrait pas trop te plaindre! Tu sais, moi à ta place, j’avais bien plus de tests que toi et …

Mais elle ne me laisse pas achever ma phrase.

– Oh oui, je sais : de ton temps, c’était bien plus dur que maintenant, et tu n’avais pas la télé, ni d’ordinateur, ni internet, et tu n’avais jamais pris l’avion, et patati et patata…

Puis elle éclate de rire. Moi aussi.

Et subitement, elle me parle de Luna, me dit qu’elle devient jalouse quand Luna prend Mao dans ses bras (Mao, c’est le chat), en l’appelant « mon bébé ».

– Parce que Mao, c’est mon bébé à moi, me dit Julie, avec des yeux méchants que je ne lui connaissais pas.

Notre discussion prend soudain la tournure d’une vraie psychanalyse. Elle m’en parle d’ailleurs de psychanalyse. Me dit qu’elle aimerait bien aller voir un psy pour voir « comment ça fait ». Moi, ça me fait un peu peur quand elle parle de psy. Pourtant, ça lui ferait peut-être du bien. Car je sens qu’elle me dit parfois des choses très importantes; et j’ai bien peur de ne pas être toujours à la hauteur pour en comprendre à chaque fois le sens et la portée …

Mais pour cette fois encore, je m’en sors avec ma pirouette habituelle:

– OK! On verra ça plus tard, hein! Allez, je te laisse parce qu’il est tard et j’ai encore plein de trucs à faire. Bonne nuit, Puce !

– Bonne nuit, Fafa ! ♦

Julie en bonniche marrante ...

2 réponses à « Quand Julie me prend dans ses bras »

  1. Mon Dieu qu’elle est belle cette petite !

  2. bonne nuit fafa bisous

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