Coucou les amis ! Aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire qui avait commencé par une petite blague, pas bien méchante, mais qui s’est terminée dans le mauvais goût le plus absolu ! Jugez plutôt …

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Notre petit Tom était allé prendre le courrier à la boîte et il en était revenu les bras chargés de tout un tas de lettres et de revues publicitaires. D’ordinaire, on est littéralement envahis de pubs, mais ce jour-là, c’était vraiment exceptionnel. Il y en avait deux fois plus que d’habitude. Surtout des catalogues de mode féminine, je me souviens. Et puis une grande enveloppe, blanche, sur laquelle était indiquée : « Ne pas plier, contient une photo présidentielle. »

Allons bon! Voilà Georges qui nous envoyait sa photo! Manquait plus que ça; c’était le bouquet! Non content d’inonder les ondes radios et télévisées, à l’approche des élections, sans parler du Houston Chronicle où il faisait la une tous les jours depuis des semaines, voilà que Bush venait nous polluer la boite aux lettres de sa gueule enfarinée! J’avais ouvert l’enveloppe d’un geste rageur et, effectivement, c’était bien lui, posant fier comme Artaban, derrière son minuscule petit bureau de la Maison Blanche, avec un énorme drapeau à la bannière étoilée en toile de fond. Jolie photo, je dois dire, très chic, enfin je parle surtout de la qualité photographique, pas du sujet de la photo, vous vous en doutez…

Et il y avait une lettre aussi : en fait, elle ne nous était pas destinée, mais bien au précédent occupant de la maison. Le Président en personne lui transmettait ses chaleureux remerciements pour son soutien indéfectible, sans lequel il ne n’aurait pas pu mener à bien sa croisade contre les mécréants de la terre pour restaurer la paix et la sécurité dans le monde et aux États-Unis, ni faire mordre la poussière aux ennemis de la démocratie et des libertés. Là, je vous fais un résumé, parce que cela continuait ainsi sur toute la première page. En même temps que je lisais ces propos, je rameutais mes troupes : « Eh! Les gars, devinez quoi ? Il y a l’ami Bush qui nous envoie sa photo! » Catherine et Julie m’avaient rejoint, incrédules. Tom avait levé un œil distrait de son game boy, pour demander si Bush était vraiment un ami. Luna elle, n’en avait cure, et continuait paisiblement son dessin attablée à son petit banc d’école.

De plus en plus intrigué, je poursuivais la lecture de cette passionnante missive. Sur la deuxième page, le ton changeait radicalement. Le Président ne se contentait plus de remerciements appuyés mais faisait remarquer avec insistance qu’il envoyait sa photo en annexe. En couleur et dédicacée encore bien! Et il demandait à l’heureux destinataire de bien vouloir lui confirmer que ce précieux document était arrivé sans encombre. Il y avait d’ailleurs un talon réponse à renvoyer. Le Président ajoutait qu’il apprécierait tous les dons qui accompagneraient cet accusé de réception. Cette phrase était reprise trois fois dans les deux derniers paragraphes. Et soulignée encore bien. Du fric! Du pognon! Du blé! Du flouze! Voilà donc ce qu’il voulait! Il acceptait toute forme de dons, le copain Bush : du cash, des chèques avec pleins de zéros dessus, des numéros de cartes de crédit.

Moi, ça me sidère, les montants engrangés dans les campagnes électorales aux USA. Trois cent millions de dollars! C’est ce que les Républicains allaient finalement récolter comme dons pour la campagne électorale de Bush en 2004! Ça vous en bouche un coin, hein! Et tout cela lors de dîners, réceptions, campagnes de levées de fonds et j’en passe. Ils sont fous, ces Amerloques, non? On donne combien chez nous pour la campagne électorale? Je ne sais pas moi, mais rien de comparable, en tout cas. On prend bien une carte au Parti, quand on est à la recherche d’un job. Cela ne mange pas de pain! Et quand on assiste à une réunion électorale, on glisse bien un petit billet par ci, une petite piécette par là, comme à la collecte à la messe. On remue bien le panier tout en déposant sa piécette, pour pas que le préposé de service sache ce qu’on a vraiment donné. Mais ici, y a des gens qui payent plus de mille dollars par tête de pipe rien que pour assister à un dîner où le Président prononcera un discours où il vantera la beauté et la grandeur des USA et où on sait d’avance qu’il va placer les mots suivants : Al Quaeda, democracy, ennemies, freedom, health care reform, justice for all, patriots, Saddam, security, tax break, terror, troops, war, weapons of mass destruction. Et bien sûr « God bless America » (Les autres? Tiens, fume!). En définitive, le seul suspense c’est de savoir dans quel ordre il va placer ses petits mots. Et pendant le dîner, en se tordant le cou dans tous les sens, les bienheureux convives pourront peut-être apercevoir le Président, à sa table d’honneur, vingt mètres plus loin. Ceux qui auront la chance de casser la croûte avec lui auront sans doute payé 50 fois ce prix.

Mais j’en reviens à la fameuse lettre. Pendant que j’en poursuivais la lecture, à voix haute, Julie s’était emparée de la photo. Elle avait pris des marqueurs de couleur rouge et noir et avait commencé à dessiner des cercles concentriques autour de la frimousse de Mister Bush. « Et voilà! », nous avait-elle annoncé un peu plus tard en montrant son œuvre : une superbe cible pour jeu de fléchette dont le Président constituait le centre. Je l’avais grondée mollement, d’une moue faussement réprobatrice, car en fait cela m’amusait plutôt. C’était alors que mon regard s’était posé à nouveau sur l’enveloppe et que quelque chose m’avait soudain semblé bizarre. Bolly. C’était le nom du destinataire. Et subitement, un doute: ce nom ne m’était pas inconnu, mais à bien y réfléchir, ce n’était pas celui du précédent locataire. J’avais interrogé ma douce et tendre « Dis! Bolly, ça te dit quelque chose, toi? » Oh oui! Pas de doute, ça lui disait quelque chose. Son visage avait changé de couleur instantanément. « Bolly? Mais évidemment! C’est le voisin! », qu’elle m’avait dit! Mais oui, merde! C’était le voisin. Crotte de mammouth! Et d’ailleurs la lettre était adressée au n°3575 Cottage Glen, et pas au 3577! Ce bon dieu de facteur s’était gouré de boîte.

D’ailleurs, en y regardant de plus près, les trois quarts du courrier, et toutes ces pubs, c’étaient pour eux aussi. Crotte de mammouth, je vous dis. Et la photo présidentielle : dans quel état elle était, maintenant. Qu’allions-nous devenir? Si le voisin apprenait ça, il allait sûrement nous dénoncer. Et on allait se retrouver à Abu Graib, tous nus sur des cartons, avec des chapeaux pointus et des fils électriques aux mains, aux pieds et à la bistouquette, ou bien à Guantanamo Bay avec le statut d’ennemi combattant. Moi qui ai réussi tant bien que mal à échapper au service militaire belge… Ennemi combattant, vous vous rendez compte ?

Notez que c’est pas le mauvais bougre, le Tim Bolly. Comment le décrire? La type même de l’Américain moyen, honnête et bien pensant. Tôt levé le matin, rentré tôt le soir. Et aussitôt de retour, dans son 4 x 4, le v’là qui troque son pantalon Tommy Hilfiger contre un bermuda, et sa chemise Ralph Loren contre un t-shirt et une casquette de base Ball. Grand, costaud, le verbe haut, il est super sympa ! Il s’intéresse à tout. Surtout au base ball et au football (américain évidemment, pas le nôtre). Aux programmes télé aussi. Et à l’Irak, car il est ouvert aux autres cultures. Ben, oui, c’est ce que disais, à tout quoi ! Enfin presque. C’est super facile pour la conversation. Le samedi matin, il se lève tôt aussi, y a pas de raison ! Bam-bam-bam, fait la balle de basket dans l’allée contiguë à la notre. Le dimanche, pas de repos pour les braves : on entend leur suburban (la voiture de Madame) qui s’ébranle aux petites heures pour aller à l’église en réveillant tout le quartier. En plus, Tim a un humour formidable. Quand on rentre de voyage, il ne manque jamais une occasion de nous faire rire en nous disant que tout s’est bien passé en notre absence, qu’il est allé personnellement vérifier plusieurs fois dans la maison, et qu’il en a profité pour vider notre frigo et notre bar. Ce qu’il est drôle ! Vraiment hilarant. C’est déjà la vingtième fois qu’il nous fait cette blague et on en rigole à chaque fois.

Bon, d’accord, il est peut-être sympa, mais quand même pas question de lui donner cette lettre. Surtout sans la photo. Et encore moins avec la photo, évidemment. En un instant, nous nous étions donc retrouvés en situation d’urgence. Fenêtre occultée, toutes lumières éteintes. Conseil de guerre chez les Muller. Rapidement, notre décision était prise : nous allions couper la lettre et la photo présidentielle en mille petites morceaux, les disperser dans dix sachets poubelles et les éparpiller parmi les ordures ménagères. Tout cela afin que personne ne puisse jamais trouver trace de cette maudite photo. Même des archéologues extraterrestres dans mille ans! Quant au reste du courrier, nous n’allions pas le porter aux voisins, mais bien le redéposer dans la boîte aux lettres (la bonne cette fois), afin que personne ne puisse faire la relation entre la lettre présidentielle qui n’allait jamais arriver à son destinataire et le reste du courrier.

Et tout s‘était déroulé suivant nos plans. Dans les jours qui avaient suivi, on avait même eu le vague sentiment que notre fille avait été choisie par le destin pour poser ce geste fort, afin de priver Bush de deuxième mandat. Pourtant, malgré le manque à gagner de la contribution financière de notre voisin – celui-ci n’ayant jamais reçu la photo présidentielle, n’avait par conséquent donc pas pu remercier le Président de la lui avoir envoyée, ni bien sûr ne pas oublier de joindre son chèque de remerciement pour la photo – malgré ce manque à gagner, disais-je, Bush avait quand même gagné les élections haut la main. Ou plutôt Kerry les avait perdues, ce qui revient un peu au même pour le destin de ce beau et grand pays et du monde …

Pour ce qui nous concernait directement, il faut bien dire que la réélection de Bush nous plaçait dans une situation quelque peu délicate, à cause de cette histoire de photo présidentielle amochée, des fois que cela se serait su dans le quartier… Cela nous tracassait quand même un peu.

Mais finalement cela ne s’était jamais su. Et puis, au fond, nous avions bien tort de nous en faire pour si peu, car c’était trois fois rien cette petite histoire de cible. Question de se payer la tête de Bush, nos Ministres étaient en effet allés beaucoup plus loin que notre petite Julie. Jugez plutôt : quelques mois plus tard, le bush2.jpgPrésident Bush effectuait un voyage officiel à Bruxelles et, grâce à des indiscrétions savamment orchestrées, on découvrait avec stupeur que les urinoirs du cabinet du Ministre de l’intérieur étaient ornés des autocollants repris ci-dessus, représentant une caricature du pauvre Georges avec la mention « Go ahead, piss on me » (Vas-y, pisse sur moi), le tout sur fond de bannière étoilée. Dans le genre mauvais goût, on pouvait difficilement frapper plus fort, non ? La tête de Bush, c’est déjà d’un gout douteux, mais le drapeau américain en toile de fond, faut quand même pas pousser, je trouve!

On a vraiment frôlé l’incident diplomatique. Dans la journée, on a quand même vu le Président Bush serrer mollement la main du Ministre belge. Mais il avait une moue vaguement dégoûtée, le Président, et je m’imagine parfaitement bien ce à quoi il pensait à ce moment précis : c’est que cette main qu’il était en train de serrer était celle-là même qui avait dû tenir, quelques minutes plus tôt, la …, enfin le …,  disons l’instrument  du Ministre belge au-dessus de la caricature qui le représentait en cet endroit si peu glorieux.

En dépit du côté burlesque de la situation, cette pensée ne m’a pourtant pas fait sourire du tout. Je me suis dit qu’on vivait décidément dans un monde très bizarre, un monde où il n’y avait plus de limites à l’indécence et à la vulgarité, un monde où, sous prétexte de la liberté d’expression, il est désormais devenu politiquement correct, même pour un Ministre, de compisser le portrait et le drapeau d’un visiteur officiel. Et je me suis dit que, Belges ou Américains, nous avions décidément les politiciens que nous méritions… 😦

Une réponse à « Y a-t-il quelqu’un pour pisser sur le président ? »

  1. […] Circulez, y  a rien de voir ! »  Avouez que ce serait marrant ! En deuxième positon, vient Y a-t-il quelqu’un pour pisser sur le Président ? Et là, évidement, c’est le titre un peu racoleur qui explique le grand succès, bien que […]

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