Luna et son PapounetIl y a quelque mois, j’étais en voyage en Belgique pour participer à des réunions de travail. Le soir, on se retrouvait autour d’un verre entre collègues pour discuter de tout et de rien. Et ce soir-là, la discussion avait porté sur la série culte  » Le Seigneur des Anneaux « . Tout le monde avait vu et adoré. Sauf moi, qui n’avait rien vu du tout, et forcément, pas adoré. Mes collègues, eux, étaient tous des spécialistes, apparemment. Comme vous l’imaginez, la soirée avait été mortellement ennuyeuse pour votre serviteur. Non seulement, je me sentais exclu de la discussion, mais surtout je ne comprenais pas un traître mot de ce dont ils parlaient. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il était question de trolls, de hobbits, d’uruk-haï, d’orks, de nazgüls, de Gollum et j’en passe … Franchement dit, je me serais cru sur le stand norvégien à la foire du pétrole de Houston …

De retour à Houston précisément, alors que nous dînions en famille, je leur avais raconté cette mésaventure et toute la frustration qui avait été la mienne. C’était un samedi et ça tombait bien, car c’était justement mon tour de choisir le grand film du samedi soir, celui que nous nous projetons sur grand écran. J’avais donc proposé qu’on regarde le  » Seigneur des Anneaux  » comme grand film ce soir-là, histoire de se mettre un peu dans le coup. On n’avait qu’à aller le louer chez Blockbuster …

C’était alors que Tom était intervenu. Il était resté plutôt silencieux jusque là, écoutant mon histoire avec intérêt (et un petit sourire moqueur que j’avais feint de ne pas remarquer). Mais là, son expression avait changé du tout au tout. Il s’était arrêté de mâchouiller son steak, avait levé la main droite avec la plus grande dignité, genre l’empereur romain Caligula saluant les gladiateurs avant la boucherie, et m’avait déclaré péremptoire :  » Fais pas ça, ‘Pa ! Tu ne vas rien comprendre. Même moi, j’ai pas tout compris !  »  Et toc ! Pan dans la gencive ! Un gamin de douze ans, vous vous rendez compte ? L’instant de surprise passé, je m’étais rendu compte qu’il ne l’avait pas dit méchamment. Je crois même qu’il l’avait dit pour mon bien, pour m’éviter (et à eux aussi sans doute) que j’interrompe dix fois le film, comme cela m’arrive souvent, pour leur demander des explications sur  » Qui était le mari ou le fils de qui ? », et  » Qu’est- ce qu’il avait dit ? « , et patati et patata. J’énerve toute la famille avec mes questions, je le sais bien, mais je n’y peux rien. Cela a toujours été le cas, d’ailleurs; tout petit déjà, j’éprouvais les pires difficultés à suivre les intrigues des films un peu compliqués. Surtout quand il y avait beaucoup de personnages. Et aussi les films d’espionnages, où on ne comprenait plus, après un quart d’heure, qui était avec qui et qui était contre qui. Mon pire cauchemar, c’était les films d’espionnage avec beaucoup de personnages. Je dis  » c’était  » car c’est fini, maintenant, je n’ai plus de problème avec ce genre de films. Je ne les regarde plus, je les ai rayés définitivement de ma liste.

Honnêtement, je pense que je ne suis pas tout à fait stupide. Non, disons que je suis très distrait, le cerveau en constante ébullition, et aussi, sans doute, un peu lent à la détente. En général, je peux comprendre les choses, mais il faut m’expliquer longtemps. A part ça, ça va, je ne suis pas bête, je vous assure …

Enfin, bref, la sanction de Tom était sans appel. Le Seigneur des anneaux, ce n’était pas pour moi. Trop compliqué. Trop de personnages. Et des noms que je ne retiendrais pas. Je n’avais d’ailleurs pas insisté et, à la place, on avait loué  » Madagascar « , le dessin animé de Dreamworks qui faisait fureur à ce moment. C’était nettement plus dans mes cordes…

Et ce soir-là, comme à l’accoutumée, j’avais arrêté le film au beau milieu de la projection pour un  » pit stop  » (arrêt pipi) et un  » refill  » (deuxième tournée de boissons et snacks). Nous descendions donc les escaliers vers la cuisine, Luna et moi, main dans la main, quand elle m’avait demandé :  » Ça va, Papa ? Tu comprends ? « . J’étais resté un instant interdit, me demandant si c’était du lard ou du cochon. Franchement dit, n’importe qui d’autre qu’elle m’aurait posé cette question, je crois que j’aurais été sérieusement blessé dans mon amour propre. Mais venant d’elle, cela avait un côté touchant. Elle m’avait posé la question le plus naturellement du monde, sur un ton doux et aimant, avec une infinie tendresse, un peu comme quand on parle à une veille personne que l’on aime beaucoup. Et instantanément, j’avais eu un flash. Elle et moi, trente ans plus tard, moi au crépuscule de ma vie et elle, à la force de l’âge. J’en avais eu des frissons. Pour chasser ma torpeur, je l’avais prise dans mes bras et l’avais embrassée, en lui disant :  » Oui, ça va, ma Louloute. Jusqu’ici, je comprends… ». 

Arrivé aux bas des escaliers, je l’avais déposée par terre et je l’avais regardée se précipiter vers l’armoire de snacks en pensant qu’elle était vraiment une drôle de petite fille. Tellement imprévisible et énigmatique… 

Une réponse à « Tu comprends, Papa ? »

  1. Comme quoi,rien n’est plus intéressant que le « parler vrai » des enfants !Et puis tu nous le racontes si bien…

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