Trois semaines plus tard, je fais les cent pas dans mon grand appartement vide. D’ici deux ou trois jours, je devrai quitter ma chambre d’hôtel et emménager pour de bon, avec le strict minimum : quelques meubles loués pour deux mois, le temps que notre conteneur arrive. Justement, les meubles loués doivent arriver cet après-midi, de même que les quelques appareils électroménagers que j’ai achetés, les installateurs de Dish-TV et d’internet. En homme bien organisé, j’ai tout prévu, tout calculé, pour que tout soit réglé en une après-midi. Tous mes gens doivent arriver entre trois heures et trois heures trente. Avec un peu de chance, tout devrait être fini pour six heures du soir.
Pourtant, rien ne se passe jusqu’à quatre et demie, et je commence tout doucement à me ronger les sangs. Ils ne vont quand même pas me faire faux bon. Tous en même temps, en plus, ce serait du sabotage, de la mutinerie. Mais non, fausse alerte, car subitement tout s’accélère, l’appartement se transforme en une scène de théâtre sur laquelle entrent et sortent à un rythme effréné une foule de personnes. Cela commence par les livreurs de meubles, qui vont, en fait, s’y reprendre à trois reprises, car leur minuscule camionnette ne peut transporter que quelques pièces à la fois. Sur ce, arrive un technicien de la compagnie de téléphone AIRTEL, venu installer la ligne de téléphone préalable à la connexion internet. Après avoir inspecté l’état des câbles, il me sort une longue diatribe en hindi dont je n’entrave que pouic, mais dans laquelle il a glissé subrepticement « signal problem, signal problem ! ». Ah, non, hein, pas déjà des problèmes, que je lui dis ! Comme on ne se comprend pas très bien tous les deux, je téléphone à ma précieuse assistante Nisha pour voir de quoi il retourne. Elle bavarde un temps infini avec le gaillard. Et surprise, lorsqu’il me repasse le GSM, Nisha m’annonce que tout va bien. Que se sont-ils dit ? Mystère ! Effectivement, le voilà qui s’active auprès des câbles. Chouette ! Entre temps, sont entrés deux installateurs de Dish TV. Bracelets, colliers, boucles d’oreille, manières légèrement efféminées, pas de doute, ils sont de la jaquette. Mais chacun son truc, après tout … Bref ! L’un des deux boys, le plus maniéré des deux, s’est emparé du téléphone au bout duquel Nisha est toujours là. Une chance ! Nouvelle palabre interminable, à laquelle je ne participe pas, non seulement parce que c’est en hindi, mais aussi parce qu’un vieux Monsieur est là, sur le seuil de la porte d’entrée. Que veut-il ? Il vend des abonnements à des revues et journaux, a vu la porte ouverte (ils ne ferment jamais les portes derrière eux dans ce pays !) et est entré voir ce qui se passait. Je le repousse à grand peine en signant au hasard deux abonnements gratuits à l’essai. Mais en se retournant, il manque d’écraser une dame en sari fluo et sa petite fille qui attendaient leur tour derrière. C’est la nettoyeuse des communs qui est venue quémander son argent pour avoir entretenu mon palier ces derniers mois (c’est la petite fille qui traduit tout cela, ce qui m’impressionne énormément). Je lui dis que « ça ne va pas non, et puis quoi encore ? Je ne vais quand même pas payer pour les mois où l’appartement était inoccupé, il n’y a pas écrit pigeon là, non mais sans blague !», mais je tiens à terminer l’entretien sur une note positive, donc je lui dis, toujours via la fillette, que je la payerai désormais si elle continue son job consciencieusement.
Entre temps, la conversation téléphonique à propos de Dish TV est terminée et il en ressort que mon installation ne permet pas la réception par satellite. Il faut donc tirer de nouveaux câbles. Comme on a trois TV et donc besoin de trois récepteurs, j’imagine déjà l’appartement criblé de câbles du sol au plafond pour relier les récepteurs les uns aux autres. Je leur dit que « Merci bien, mais je vais réfléchir » et vlan ! La porte claque derrière les boys. Ouf. Enfin seul.
Ah ben, non,il y a quelqu’un que je n’avais pas vu entrer. En fait ils sont trois et ils sont aussi de Airtel, mais eux, c’est pour installer le router internet wifi. Sauf que, pas de chance, ils n’en ont justement plus de stock, mais qu’à cela ne tienne ils peuvent revenir demain, si je veux. OK, mais du vent ! Re-vlan ! Seul enfin ! Euh non, car il y a du bruit dans ma future chambre. Mince ! Qui s’est permis ? Ah, ce sont mes livreurs de meubles qui sont revenus avec le deuxième chargement.
Ding, dong ! On sonne à la porte. J’ouvre et voilà un nouvel arrivant. Non, deux. D’abord, un marchand de brosses, balais, serpillères et autres accessoires de nettoyage et puis il y aussi le patron de Dish TV qui s’en vient m’expliquer qu’il y n’a pas de soucis, qu’ils vont me mettre trois antennes paraboliques sur le toit pour le même prix et qu’il y aura des câbles extérieurs mais qu’il n’y en aura pas à l’intérieur entre les TV. Juste un petit trou-trou dans le mur là où on mettra chacun des récepteurs, c’est tout, pas de quoi fouetter un chat. Je lui dis que bon d’accord et revoilà les deux boys qui refont leur entrée car ils étaient restés à proximité immédiate. Profitant de mon inattention, se sont également engouffrés : un vendeur de véritable tapis du cachemire, deux personnes non identifiées qui ne font que passer, ainsi que Sunita une jeune indienne qui vient proposer ses services de nettoyeuse. En fait, elle travaille chez les gens du dessus et voudrait bien arrondir ses fins de mois. C’est la voisine du dessus, arrivée en renfort, qui me l’explique car bien sûr elle ne parle pas anglais (la jeune fille). Elle s’appelle Divya (la voisine) et me résume sa vie en 5 minutes. Elle est indienne d’origine, mais a passé la majorité de sa vie entre Genève et New York, vu que son père travaillait aux Nations Unies. Autour de nous, c’est subitement un attroupement. Tous les ouvriers, installateurs, déménageurs et autres personnes de passage ont tous présentement quelque chose de pressant à me dire et ils en profitent que Divya est là pour traduire. Je sens que je vais craquer. Divya rigole en voyant ma mine. Elle doit remonter chez elle pour s’occuper de sa progéniture, mais elle appelle son chauffeur Kursheed, qui parle très bien anglais, et gentiment me le prête pour me servir de traducteur face à la horde.
A vingt heures trente pétante, tout le monde est parti. Je referme la porte derrière le brave Kursheed et Alok, le mari de Divya, qui était venu aux nouvelles lui aussi, en rentrant du bureau. Bilan de la journée : pas terrible. Tous les meubles sont là, mais il y a un divan-lit atroce que je vais remballer dare-dare et le matelas du grand lit, soi disant neuf, a dû servir de paillasse à la moitié de la ville. Il est plein de taches et sent le moisi, la transpiration et l’urine. Ils vont venir le changer le lendemain, paraît-il. A part ça, internet ne marche pas et Dish TV non plus. Par contre, j’ai plein de brosses et de balais, un abonnement à « Times Of India » et à « Hindoustani Paper » ainsi qu’une ligne téléphonique en état de fonctionnement. Mes électroménagers sont arrivés aussi, mais les livreurs ont laissé les cartons en pagaille. On dirait un champ de bataille. Je me sens las …
Je reviens sur les lieux le lendemain soir car ils doivent me changer le matelas puant et finir d’installer internet. Mais à mon arrivée, je suis obligé de décommander les gars d’Airtel car la ligne téléphonique installée la veille est déjà morte. Elle n’aura tenu qu’un jour. Renseignements pris, on a amené le générateur électrique dans la matinée et afin de l’installer dans la cour arrière, ils ont du couper un arbuste pour le faire passer, et ce faisant, ils ont malencontreusement sectionné les câbles de téléphone. Tout le building est privé de communication. Mais rien de grave, parait-il. Demain, ce sera déjà réparé. Demain, c’est le mot magique ici …
Entretemps, je pique une tète dans la petite salle de bain où le proprio nous a gracieusement fait installer une baignoire, mais son homme de main a mal calculé son coup et la baignoire est trop grande, ou la salle de bain trop petite. Qu’à cela ne tienne, cet homme ingénieux a trouvé l’astuce : il a installé la baignoire en pente, on dirait un toboggan, c’est les gamins qui vont être contents.
La journée se termine quand même sur une bonne note : les boys sont revenus aussi et m’ont installé Dish TV. Et ça marche ! Je regarde les infos sur TV5 avant de rejoindre à pied ma chambre d’hôtel (c’est à cinq minutes). En rentrant, je me dis que la technologie c’est vraiment super et bravo l’Inde !
Je reviens donc à nouveau le lendemain, mais cette fois avec la ferme intention de m’installer définitivement. J’ai fait le check out à l’hôtel et affété un taxi. Il s’arrête devant la maison, plein à craquer avec mes 4 valises et tous mes vêtements sur les cintres empilés à l’arrière. Mais que se passe-t-il ? Le gardien de l’immeuble a l’air catastrophé de me voir ainsi débarquer. Dans les minutes qui suivent, je me retrouve entouré de sept personnes et une nouvelle palabre débute dont il ressort que les électriciens sont en train d’installer notre générateur (dans l’obscurité !), et du coup, ils ont coupé le courant de mon appartement jusqu’au lendemain midi. Shoot ! Il est huit heures du soir, il fait nuit noire et pas question de m’installer dans cet appartement infesté de moustiques sans lumière, ni électricité. Pas même une lampe de poche. Je déteste l’Inde. Je sens que je ne vais pas m’y faire, à ce pays.
Heureusement, le chauffeur de taxi est toujours là. Il attendait lui aussi l’issue des palabres et il me ramène donc à l’hôtel, tout dépité. Malheureusement, les choses ne s’arrangent pas. L’employé de l’hôtel m’annonce avec un air consterné que tout est plein et qu’ils n’ont plus de chambre libre. Re-shoot ! Me voilà donc à la rue, avec 4 valises et 100 cintres sur les bras. Je lui demande d’appeler le directeur qui m’accueille d’un sourire chaleureux mais embarrassé. Le brave homme téléphone à toutes ses connaissances mais je vois bien à sa mine que c’est râpé pour moi. Alors il me dit qu’il a peut-être une solution de la dernière chance : une toute petite chambre, si je veux, mais ce n’est pas vraiment une chambre : il y a juste un petit lit d’une personne et une minuscule salle de bain attenante. Il me la fait visiter, c’est plutôt une chambre de bonne, mais j’ai oublié de dire que depuis la vieille, je suis malade come un chien (diarrhée carabinée, j’ai passé la moitié de la journée sur la toilette) et sa petite chambre de bonne me fait l’effet d’un palace. Je lui serre la main chaleureusement et lui annonce que cela ira très bien, que je la prends. Je claque la porte derrière lui, tombe sur lit et m’endors aussitôt, tout habillé, terrassé, exténué, vanné, découragé.
Découragé ? Pas pour le longtemps. Car le lendemain, samedi, je suis d’attaque et me voilà qui vous écris tout cela depuis mon appartement. Tout est arrangé. Le générateur est installé, l’électricité a été rétablie, le téléphone fonctionne à nouveau, de même qu’internet et la TV, j’ai deux femmes de ménages, des produits d’entretien pour un an, des journaux partout et pleins de gens qui sonnent à ma porte sans arrêt et qui me veulent un bien fou. Tout va bien ! Allez, je retire ce que j’ai dit sur l’Inde. Ça ira, vous verrez !


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