La chemise détrempée et collée à la peau, je me déleste enfin de nos valises devant le comptoir d’enregistrement de la compagnie SpiceJet. Mes mains sont en sang. Je suffoque dans la fournaise du petit aéroport de Khajurâho, dans l’état de Madhya Pradesh. Derrière moi, j’entends une voix familière soupirer : « Oh ! Je vois tout en noir, avec des étoiles ! ».

 L’employée de SpiceJet s’est levée comme un seul homme de derrière son comptoir. A sa mine effarée, je devine que quelque chose vient de se produire. Allons, bon ! Qu’est-ce qui lui arrive à ma cousine ? Je me retourne, et la découvre affalée sur le sol.  Autour d’elle, c’est l’effervescence. Deux jeunes touristes espagnoles se sont précipitées pour la relever. Mais ma petite Catherine les a précédées et les rassure d’un geste posé, genre : « Laissez-moi faire, j’en ai vu d‘autres! ». Elle a empoigné les chevilles de ma chère cousine et les tient aussi haut que possible. « Respire, respire », lui dit-elle ! Ma cousine a les yeux quasiment révulsés, elle est blanche comme un linceul et respire fébrilement comme une femme prête à accoucher. « Merde, elle n’est quand même pas enceinte ? », me dis-je in petto ! Mais non, je suis bête ! Avec elle, on peut s’attendre à tout, ou presque, mais tout de même …  

Je jette un coup d’œil rapide vers Jean-Marie, son mari. Lui, il n’a pas l’air inquiet pour un sou. Il regarde tout cela d’un air détaché, vaguement embarrassé. Les flics de la sécurité indienne se sont approchés, des Sikhs malabars. Toujours mal à l’aise dans ce genre de circonstances, ils font de grands gestes pour lui ordonner de se relever et de dégager les lieux. Dégager ? Ils en ont de bonnes, eux ! Elle n’est pas prête de se relever, si vous voulez mon avis. Je suis en train de finir le check-in de nos 6 billets, donc je loupe une partie des dialogues qui s’ensuivent, mais j’entr’aperçois, à travers la foule qui se presse, ma douce et tendre qui gesticule et hausse le ton vis à vis des Sikhs. Je devine qu’elle est train de leur dire de se remuer les fesses pour aider ma cousine. Effectivement, un des grands sikhs enturbannés disparait et se rapplique un instant plus tard avec une chaise roulante. Ils sont maladroits comme tout, les gars, ne savent pas comment, ni par quels bouts, empoigner cette femme blanche, si blanche, tellement blanche qu’on dirait de la porcelaine fragile, prête à éclater si on la serre trop fort. Et  finalement, ce sont les jeunes espagnoles et ma petite Loupette qui la calent dans la voiturette (comme dit ma « Moman »), et les voilà partis vers un endroit inconnu.

Je les rejoins peu après, une fois les formalités d’enregistrement terminées ; elles sont dans le bureau du Chef de la sécurité, sur une espèce de banc en bois vermoulu, où j’imagine que des derrières moins augustes que celui de ma chère cousine ont dû trainer. La chaleur est toujours aussi pesante, l’air brûlant est brassé mollement par un grand ventilateur de plafond asthmatique aux pales crasseuses. Elle a le teint crayeux ! Catherine est toute en affaires autour d’elle. Je dénombre déjà, par terre, trois petits sachets en papier dans lesquels mon infortunée cousine a dû vider ses tripes et que Catherine a déposés précautionneusement sur le sol, comme pour marquer le territoire. Je m’approche de la grande malade, la mine compassée. Nos regards se croisent l’espace d’un instant et, à ce moment-là, j’ai l’impression que, dans un souffle, elle va me dire : « Laissez-moi ici, partez ! C’est fini pour moi ! », comme dans ces grands mélodrames hollywoodiens. Mais non, finalement, elle se contente de me lancer « Non di dju ! Moi qui voulais un « Delhi belly », je suis servie ! ». Je ne trouve rien à répondre sur le moment. En fait, je suis un peu déçu, frustré même. Vu le personnage, haut en couleur, et les circonstances, il me semble qu’elle aurait dû le dire. C’est un peu comme une grande actrice de théâtre qui aurait raté sa réplique…

Jean-Marie nous a rejoints. Il regarde sa femme avec un certain attendrissement, s’assied auprès d’elle, lui prend la main, un peu comme on prend celle d’un mourant, et lui demande : « ça va, Minou ? ». Presqu’immédiatement, et comme pour s’excuser, il se retourne vers moi et me lance en wallon, avec une moue complice : « Ni t’tracasse nin, hein Jean-Pierre ! ». Boh ! S’il le dit, après tout ! Je suppose qu’il connaît son numéro ! N’empêche, notre avion pour Varanasi décolle dans 40 minutes et, vu son état, je vois assez mal comment ma cousine va pouvoir embarquer…

Mais finalement, tout semble s’arranger. Jean-Marie et moi, ainsi que les enfants, avons déjà passé le contrôle de sécurité depuis belle lurette quand Catherine et elle déboulent enfin. L’une poussant l’autre, assise sur la chaise roulante brinquebalante, elles doublent tout le monde et nous rejoignent juste au moment où l’embarquement débute.

Nous nous retrouvons tous plus un peu dispersés dans l’avion, mais elle a quand même pu prendre place à coté de son mari. Je sens qu’elle a repris du poil de la bête; je ne suis pas très loin d’eux et j’entends des bribes de conversation, genre «  Tu étais gêné, hein ? Avoue que tu étais gêné ! ».

Et c’est toujours en chaise roulante qu’elle fait son entrée dans l’aérogare de Varanasi. Mauvaise langue comme vous me connaissez, je ne peux m’empêcher de lui lancer : « Tu sais, Varanasi, c’est le cimetière des éléphants des Hindous. On dit que ceux qui viennent y mourir sont débarrassés à tout jamais du cycle des réincarnations ; après tout, c’est peut-être ton destin de mourir ici … ». Je pense qu’elle ne doit pas être très bien remise, car mon trait d’humour ne la fait même pas sourire. D’ailleurs, le soir, elle fait l’impasse sur la visite nocturne de la ville, et ne commande même pas d’apéritif au bar de l’hôtel. C’est vous dire si c’est sérieux ! Renseignements pris, ses ennuis se sont compliqués à présent d’une sérieuse diarrhée. Allons, bon ! Elle qui nous avait rebattu les oreilles pendant la première semaine de leur séjour en Inde à propos de ses problèmes de constipation chronique : « Et comment qu’elle n’en revenait pas que la cuisine indienne ne lui avait pas encore dégagé les tuyauteries », et « qu’elle se ferait bien un petit « Delhi Belly » de derrière les fagots, histoire de se mettre à jour côté intestinal », et patati et patata ! On peut dire que ses voeux avaient été exhaucés …

Pour vous situer, ils étaient arrivés début mars et avaient d’abord passé quelques jours avec nous dans notre bel appartement de Delhi. Ensuite, nous avions profité d’une semaine de congés scolaires pour nous embarquer tous ensemble pour un périple de 7 jours dans le Nord de l’Inde, en voiture, de Delhi à Agra, Gwalior, Orchha, Khajurâho, Varanasi, et retour à Delhi en avion, un voyage superbe à travers certains des sites les plus courus de l’Inde envoutante et fascinante (c’est mon expression favorite !). Mais il y avait quand même un problème : il faisait une chaleur de dieu le père. Près de 40°à l’ombre. Dans ces conditions, visiter des forts, des temples ou des palais de maharajah s’apparentait au parcours du combattant. En plus, le programme était assez exténuant. On changeait tous les jours d’hôtels, on roulait le matin, avec départ souvent assez tôt dans la matinée, et on visitait dans la chaleur accablante de l’après midi. Dur-dur ! Quand je pense au soin qu’elle avait pris pour préparer chaque étape du parcours, en particulier l’étude minutieuse des hôtels où nous allions séjourner … Elle avait préparé un classeur débordant d’informations sur chacun d’eux. Elle avait imprimé des photos, la liste et les tarifs des services, même les menus ! À mon avis, elle était au moins aussi bien documentée sur les hôtels que sur les sites que nous allions visiter ! Hélas, notre programme super chargé ne lui aura guère laissé le temps de se prélasser, ni de plonger très souvent la tête dans la piscine …

Ceci étant dit, un qui prenait résolument son pied, c’était le Jean-Marie ! Lui, il est cuisinier de profession, et je dois dire qu’il faisait plaisir à voir dès que l’heure des repas approchait. Pour lui, chaque carte de restaurant, chaque buffet était un moment de délectation. Il visitait les sites touristiques avec un intérêt poli, mais sans enthousiasme débordant. On voyait visiblement que les vestiges, ce n’était pas trop son truc. Dès qu’on arrivait sur place, il dégainait son caméscope, filmait à la ronde, un petit tour dans le sens des aiguilles d’une montre et puis un autre dans le sens contraire, histoire d’avoir bien tout dans la petite boîte, et hop ! L’affaire était réglée. Il rempochait l’appareil et attendait patiemment la fin de la visite. Par contre, aux heures des repas, il fallait le voir toutes narines déployées, humant les senteurs environnantes à grandes inspirations, lorgnant du côté des cuisines, et épluchant les menus à la loupe. Il prenait bien son temps, ce qui avait parfois le don d’énerver sa femme, d’autant qu’il fallait tout traduire, vu que son anglais n’était pas encore tout à fait au point. Qu’à cela ne tienne, pour commander, il s’adressait aux serveurs en néerlandais, histoire de démontrer sa volonté d’intégration et que, contrairement à certaines idées reçues, le Wallon est bilingue. Parfois, on se rabattait sur le buffet, mais pas avant qu’il ne soit allé l’inspecter en détail, analysant chaque plat avec ravissement, tachant d’en découvrir chaque ingrédient, chaque épice. Ensuite, il goûtait à tout avec un immense plaisir. Pour lui, l’Inde, je crois que ça aura été, d’abord et avant tout, une grande aventure culinaire. Je l’ai même surpris, (et j’espère qu’il ne m’en voudra pas de révéler ici cette information un peu embarrassante) à dérober subrepticement les menus « room service » dans les chambres d’hôtels, en souvenir… Mon cousin, cleptomane : qui aurait cru cela ? Ma cousine, elle par contre, elle avait très vite décrété que la cuisine indienne, ce n’était pas son truc, et se languissait à chaque repas d’un bon steak frite ou d’un petit couscous « à la tunisienne » …. Mais au pays de la vache sacrée, elle avait dû, plus d’une fois, se rabattre sur des hamburgers végétariens…

Heureusement pour elle, nous ne passions pas la journée à table ! Nous avions, au contraire, visité au pas de charge, un nombre impressionnant de sites. Et, justement, à ce propos, je pense qu’il y en a un qui lui aura tout particulièrement plu.  Oh, bien sûr, le Taj Mahal lui a fait son petit effet, comme de juste. Mais pas autant, à mon avis, que Khajurâho, l’ancienne capitale des Raja Chandela, classé par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, et célèbre … pour ses temples érotiques. Alors là, ma cousine était aux avant-postes, derrière le guide, toute ouïe, ne voulant rien rater des explications. Visiblement passionnée par le sujet, elle étudiait les positions avec soin, tentait dans les scènes de groupe aux corps entremêlés de rattacher chaque membre, chaque pied ou chaque main à son ou sa propriétaire, s’offusquait que l’on osât représenter des enfants en train de pratiquer la sexualité orale avec des adultes, et s’offusquait tout autant lorsque le guide nous expliquait qu’il ne s’agissait en réalité pas d’enfants, mais bien de serviteurs, et qu’on les représentait tout petits parce qu’ils étaient de castes inférieures.  Ah oui, cela, ça l’avait profondément choquée, car, dans la famille, nous sommes pour la justice sociale, y compris au lit. Mon cousin, lui, ne semblait pas exagérément intéressé par le baratin du guide, il suivait tout cela avec sa placidité habituelle. Mais, j’ai remarqué qu’il filmait quand même un peu plus que d’habitude, et avec le zoom ; j’ai également noté qu’il avait acheté discrètement un livre souvenir du site, bien épais, et d’après ce que j’ai pu voir, disposant d’une iconographie remarquable, chacune des statues digne d’intérêt étant photographiée en gros plan. Il parait que les sculptures érotiques de Khajurâho ne représentent en réalité qu’une portion infime de la décoration de ces temples. Moi, je veux bien, mais, soyons honnêtes, ce sont quand même celles-là qui frappent le visiteur. Surtout qu’on a vraiment le nez dessus, contrairement à celles qui trônent à 30 mètres de haut. J’en ai d’ailleurs ramené deux jolies reproductions qui trônent aujourd’hui fièrement dans notre appartement. Je les ai achetées à deux moments différents et j’ai eu la surprise de découvrir au retour, en les déballant, qu’elles étaient quasiment identiques, bien que de dimensions différentes. Comme quoi, cette petite danseuse érotique Chandela m’avait bien tapé dans l’œil, n’est-ce pas ?

Bref ! J’en reviens donc à Varanasi. La visite de la ville sacrée des Hindous, au crépuscule, avait un certain charme et j’étais bien triste que ma cousine n’ait pu nous y accompagner, car, pour une fois, la température était tout à fait supportable. L’ambiance autour des ghâts était toute empreinte de spiritualité et de solennité. Oh, bien sur, c’était plein de faux sâdhus qui posaient pour les touristes en échange de quelques roupies, et de marchands du temple qui vendaient des diyas (lampes à huiles) et autres bondieuseries hindoues à prix d’or. Mais, malgré tout, la ferveur religieuse était palpable. Varanasi s’appelait autrefois Bénarès. La ville est dédiée à Shiva. On dit que Shiva vient chuchoter à l’oreille des mourants, au moment où ils vont rendre l’âme, que la fin de leurs tourments est proche, qu’ils vont enfin être délivré du cycle des réincarnations et atteindre « mokhsa »(ou « nirvana »), le paradis des Hindous. Pas étonnant dès lors, qu’à Bénarès, on soit confronté à des scènes déchirantes; de véritables épaves humaines, visiblement arrivées au bout de la route, y convergent de partout en Inde, dans l’attente et l’espoir des petits mots libérateurs de Shiva.

Le plus impressionnant était  le crématorium Manikarnika « le ghât ardent ». Quand nous y étions arrivés, la nuit était tombée, et pas moins de cinq buchers étaient allumés.  Depuis notre barque sur le Gange, nous étions aux premières loges pour assister à ce spectacle hallucinant ; des flammes orange, immenses, s’élevaient dans la nuit d’encre et dévoraient les cadavres dans un crépitement de buches. Ensuite, toujours en barque, nous étions revenus vers notre point de départ, le ghât de Dashashwamedha, où des prêtres en toges couleur safran officiaient pour la prière du soir, Aarti. A présent, une foule impressionnante s’était agglutinée sur les marches qui descendaient vers le Gange. Et sur le fleuve lui-même, des centaines de barques comme la nôtre avaient convergé. L’ambiance était solennelle et, pour tout dire, un peu inquiétante. Il y avait un petit côté fanatique dans cette célébration, qui me rappelait la scène des cérémonies sacrificielles dans « Le temple maudit » d’Indiana Jones. D’ailleurs, nous avions préféré ne pas trop nous attarder car nous craignions des mouvements de foule. Nous avions donc accosté et nous étions frayés un passage à travers la foule compacte pour renter à l’hôtel en rickshaw.

Le lendemain, très tôt, sur le coup de 5 heures, nous étions retournés exactement au même endroit, mais cette fois pour assister aux ablutions matinales dans le fleuve sacré. Ma cousine, miraculeusement remise de sa fulgurante infection bactérienne de la veille, était de la partie. Comme quoi, il faut bien davantage que quelques malheureuses bactéries indiennes pour terrasser une Ardennaise pur jus, n’est-ce pas ? Enfin bref, elle était requinquée et c’était le principal ! 

L’ambiance au petit matin était tout différente de la veille, les couleurs flamboyantes au lever du soleil conféraient à l’endroit une atmosphère de calme et de sérénité.  Nous admirions les yogis en pleine méditation et les jeunes brahmines en prière collective, rythmée au son des cloches des temples avoisinants et des mantras psalmodiées au micro par l’un des jeunes enfants. Un peu plus tard dans la matinée, notre embarcation nous avait conduits à nouveau vers le ghât ardent de Manikarnika. Malgré l’heure précoce, une crémation était déjà en cours.  D’ailleurs, on dit que, depuis deux mille ans, ce crématorium ne s’est jamais éteint et que le sol n’a jamais le temps de refroidir. Conformément à la tradition, le fils ainé du défunt, le crane rasé, revêtu d’un simple dhoti blanc en coton, comme en portait le Mahatma Gandhi, avait effectué 5 rotations autour du bucher dans le sens contraire des aiguilles d’une montre avant de l’embraser. La scène se déroulait dans le plus grand silence, et nous y avions assisté en observateurs attentifs et discrets. Puis, nous avions accosté, nous étions frayés un passage à travers de véritables murailles de tronc d’arbres et de bûches empilées, attendant leur heure, pour ensuite regagner à pied notre hôtel, à travers un dédale de ruelles crasseuses et poisseuses, encombrées de détritus, et où cohabitaient, dans une étonnante fusion, des vaches anémiques, des chiens galeux et le petit peuple de Varanasi.

Auparavant, j’avais voulu m’arrêter sur un promontoire qui dominait Manikarnika pour m’imprégner une dernière fois de ce spectacle fantastique. En Inde, vous n’êtes jamais seul, en particulier sur les sites touristiques et religieux. Si vous vous arrêtez, ne fut-ce qu’un instant, vous avez toutes les chances de vous faire accoster par un individu quelconque, sous prétexte de partager avec vous, l’ami étranger, sa connaissance et son amour du patrimoine indien. Evidemment, ça n’avait pas raté ! J’étais à peine arrêté sur le promontoire que « l’emmerdeur de service » me collait déjà au train et se mettait en devoir de me raconter, d’un ton monocorde et dans un mauvais anglais, une histoire que je connaissais déjà par cœur. Bien entendu, le but de l’opération est toujours le même : celui de vous soulager à l’issue des explications de quelques euros, ou dollars, pour une prétendue donation. Le gars me tapait sérieusement sur les nerfs, je lui avais déjà demandé de bien vouloir me lâcher les baskets, mais il était collant comme un risotto. « No sir, no problem. It is my duty to explain you ». Et c’était ma chère cousine qui était venue à mon secours, me tirant par la manche et déclarant de manière autoritaire  : «  Bon, Jean-Pierre : c’est bon, hein ! On s’en va, maintenant !». A la manière dont c’était dit, il n’y avait qu’à obéir ! Pas l’ombre d’une hésitation à avoir ! Il faut dire qu’elle avait pris en horreur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un guide ou, pire, à un vendeur dans une boutique…

Et oui, ça aussi, c’est un problème en Inde. Dès que vous mettez un pied dans un magasin, vous êtes immédiatement pris en charge par l’ange gardien de service. Avec ma cousine, il y avait de l’ambiance garantie, car dès qu’un gars lui collait trop à son goût, ce qui ne manquait jamais d’arriver, elle s’exclamait haut et fort « Ah non, hein ! » en français dans le texte, ce qui avait pour effet de déstabiliser le gars au moins dix secondes, mais pas davantage. Donc au bout du compte, elle sortait de chaque boutique en furie et … bredouille, car elle ne supportait pas l’idée d’être collée et encore moins arnaquée. Il faut dire qu’elle avait eu une mauvaise expérience avec un t-shirt payé trop cher dans une boutique, à la sortie du Taj Mahal, pour son cher mari, et qu’un gamin dans la rue lui avait proposé pour le cinquième du prix à la sortie. Je pense qu’elle avait regretté son coup de cœur, et il me semble même l’avoir entendu dire à son mari que, je cite, « c’était de sa faute ! » (mais je ne pourrais pas le jurer). En tous cas, suite à cette histoire, elle avait rangé tous les commerçants indiens dans la catégorie des voleurs, escrocs et compagnie. Et elle avait finalement fait son shopping « souvenirs » à notre retour de Delhi en compagnie de Catherine, qui connait la ville et les bonnes adresses comme sa poche, et, pour ce qui est de marchander, « sait la contre », comme on dit à Bruxelles …

Pour survivre et faire des affaires en Inde, il y a une règle d’or : la patience. Sinon, vous pétez les plombs très rapidement et vous êtes bons pour une cure de Prozac. Je sais de quoi je parle ! En ce qui concerne ma cousine, il m’a bien semblé que la patience n’était pas sa qualité première. Je me demande donc bien comment s’est déroulé le périple qu’ils ont effectué tous les deux à Jaipur, capitale du Rajasthan, quelques jours après notre retour de Varanasi. Ils y étaient allés en train et étaient restés deux jours. A leur retour, elle avait surtout pesté sur le guide, qui était, paraît-il, très bavard, et même carrément barbant avec ses explications ennuyeuses à mourir. En outre, il ne manquait jamais une occasion de placer dans la conversation qu’il était de caste brahmane, la plus élevée dans la société indienne. Si vous voulez mon avis, le gars aura dû se faire remettre à sa place plus souvent qu’à son tour par ma chère cousine, qui, comme je le disais plus haut, est très « justice sociale » … et n’a pas sa langue en poche quand elle a un truc ou deux  à dire ! A part ces considérations sur le guide, ils n’avaient finalement pas raconté grand chose de Jaipur.

Ce que je sais, en tous cas, c’est que leur retour en train à Delhi avait été des plus dramatiques. Nous leur avions envoyé le chauffeur pour les récupérer à la gare de New Delhi, là où il les avait déposés deux jours plus tôt. Hélas, l’agence de voyage qui avait réservé les billets avait omis de nous signaler un petit détail : que le train de retour s’arrêtait à Old Delhi, et pas à New Delhi … Résultat, quand ils  avaient débarqué du train, ils n’avaient évidemment pas trouvé de chauffeur. Old Delhi, c’est la vieille ville, quasiment le moyen âge. C’est un peu comme si vous vous télétransportiez dans le temps, comme le faisait mon héros d’enfance Bob Morane avec la patrouille du temps. On y serait à peine surpris d‘y voir débouler l’Ombre Jaune flanqué de ses terribles dacoïts et des horribles thugs ! Bref ! Ne les voyant pas venir, le chauffeur nous avait appelés pour demander des instructions, et presqu’en même temps, ma cousine aussi nous appelait au secours, au bord des larmes et de la crise de nerf. On sentait qu’elle était à deux doigts de la rupture ! Je l’imaginais vociférant et gesticulant, repoussant  vaillamment des hordes de mendiants et de marchands ambulants et hurlant à la face des conducteurs de rickshaws trop entreprenant « Mais puisque je vous dis qu’on vient me chercher ; j’ai ma voiture, merci ! ». Hélas non, on ne venait pas la chercher… Le chauffeur se trouvait à l’autre bout de la ville, et je lui avais donc dit de rentrer bredouille. Et pour mes cousins, une seule solution : qu’ils prennent un taxi. On jouait de malchance car la batterie de leur GSM était à plat et, comble de la désorganisation, nous ne leur avions même pas donné notre adresse… Je dois bien reconnaitre que je n’étais pas fier du tout de les avoir involontairement mis dans un tel pétrin. Ils étaient perdus dans une gare crasseuse, au milieu de la nuit, dans une ville de seize millions d’habitants, sans adresse où aller. Mais si, quand même, car j’avais eu juste le temps de la leur envoyer, notre adresse, par SMS et elle avait eu juste le temps de la montrer au chauffeur de taxi qui avait la mine la moins patibulaire du groupe avant que son GSM ne s’éteigne définitivement…

En priant tous les dieux du panthéon hindou pour qu’ils tombent sur un chauffeur qui connaissait Anand Lok, notre quartier, j’avais été les attendre dans la rue principale, à l’entrée du bloc, à moitié mort d’angoisse et honteux de les avoir si mal cornaqués.

Mais ils étaient arrivés une bonne demi-heure plus tard, sains et saufs, mais quand même sérieusement choqués. Je pense qu’ils avaient dû prendre une bonne dose de tranquillisants ce soir-là pour pouvoir enfin fermer l’œil. Heureusement, il leur restait encore une journée complète à Delhi pour se remettre de leurs émotions…

***

Un peu d’eau a coulé sous les ponts du Gange depuis leur passage en Inde et  j’ai entendu dire qu’ils avaient déjà réservé leurs prochaines vacances pour les fêtes de fin d’année. Il paraît qu’ils ont opté pour la « formule tout compris » en Tunisie. Ça va les changer, c’est sûr…  N’empêche, d’ici-là, je suis sûr qu’ils auront quand même quelques bonnes histoires indiennes à raconter aux copains … 🙂

5 réponses à « Voyage avec ma cousine »

  1. Genial …. Je vais devoir venir vous faire un coucou avec ma p’tite famille … en passant d’abord voir la cousine et prendre des cours de …. conduite à suivre … et comment survivre l’Inde etc…
    Toujours un plaisir de te lire, merci de prendre le temps d’écrire.

    Bisous to you’all

  2. Avatar de chantal hemroulle
    chantal hemroulle

    hello delhi …ici lidge !!!
    Marrante cette cousine….. !! pour tes fidèles lecteurs ….cette cousine c’est moi !! ah …. que de souvenirs ,plus je lis et plus je « revis » les mille et unes aventures et mésaventures vécues (et survécues….)durant ce magnifique voyage !! L’INDE :quel pays !! faut se l’faire …. le tout ce fut de bien « s’imprégner » par une immersion modérée (grâce à vous mes cousins….) et puis d’y laisser sa propre empreinte….là j’ai mis le paquet !!!
    Nous restent tant de souvenirs inoubliables ,uniques ,parfois loufoques ou « pseudo-dramatiques »……….. en tout cas merci encore de nous avoir reçus et accompagnés dans ce périple si bien organisé , hors de nos habitudes et « coutumes » et de nous avoir fait découvrir un autre monde « agrémenté » d’émotions fortes ,et puis d’avoir si bien « veillé » sur nous !!!!!!!
    Et comme d’hab’ BRAVO pour le rédacteur !! bisous !!!

    1. Mais tout le plaisir fut pour nous, chère cousine 🙂 !

      Effectivement, nous avons pris, nous aussi, beaucoup de plaisir à visiter tous ces lieux en votre compagnie, malgré la chaleur accablante. L’Inde est décidément un pays qui ne laisse personne indifférent. On aime ou on n’aime pas, et je dirais même plus : on aime et on n’aime pas ! Impossible en effet de ne pas être révolté par tant de misère, de saleté, d’injustice sociale et de violence. Mais impossible aussi de ne pas succomber aux charmes de ces lieux enchanteurs, de ces couleurs enivrantes, de ces sourires éclatants, de ces saveurs alléchantes et de cette ferveur omniprésente.

      En matière de violence, le terrorisme aveugle a malheureusement encore frappé en ce début décembre 2010 et, triste coïncidence, il a frappé précisément là où nous sommes passés ensemble, sur les ghâts de Dashashwamedha à Vârânasî. Un fanatique musulman des « Indian Mujahideen » s’est fait exploser en pleine célébration de la prière du soir Aarti. Je pense que la nouvelle n’a pas fait beaucoup de bruit dans les medias occidentaux, un peu blasés par ce type de nouvelles. Il faut dire qu’il n’y a eu « que » 2 ou 3 morts et une cinquantaine de blessés… Voici un lien qui donne quelques photos prises immédiatement après l’attentat. Cela donne quand même froid dans le dos rétrospectivement, n’est-ce pas ? cela aurait pu être nous sur les photos …

      1. Avatar de chantal hemroulle
        chantal hemroulle

        ouiii… j’avais entendu et vu des images de cet attentat su fr.2 ….. et frissonné rétrospectivement … tout en m’interrogeant sur le choix de cet endroit de paix..prières ferveurs et recueillement : tellement « peu symbolique » d’un endroit à marquer par le sang : fanatisme destructeur dirigé contre un autre fanatisme ,mais pacifique celui là ….ça laisse perplexe….

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