Plus que sept fois dormir avant le grand jour : celui de l’inauguration des jeux du Commonwealth à New Delhi ! Malheureu-sement, les choses ne se présentent pas vraiment au mieux; c’est un euphémisme. J’avais déjà évoqué précédemment la question dans ma chronique Six mois pour sauver Delhi. A ce moment, on se disait que, comme souvent en Inde, tout finirait par rentrer dans l’ordre à la dernière minute. Mais depuis lors, il faut bien dire que les choses se sont sérieusement dégradées. Le dernier gros incident en date : une passerelle en construction de 100 mètres de long, surplombant une voie expresse, et destinée à permettre aux spectateurs de gagner, depuis les parkings, le stade Jawaharlal Nehru flambant neuf, s’est effondrée de tout son long (voir la photo ci-dessus). Un des piliers de support a lâché et patatras ! Franchement dit, cela fait un peu désordre. «Oups !» s’est écrié l’ingénieur en Chef du Département des Travaux Publics de la Municipalité de Delhi (ou plutôt «Ooops !» car il l’a dit en anglais), ajoutant immédiatement devant les caméras de télévision qu’il s’agissait, certes, d’un contretemps, mais au fond, rien de vraiment grave. D’après lui, la passerelle sera réparée bien avant l’ouverture des jeux. Quant au Ministre du Développement urbain, il a exprimé sa totale confiance que les jeux se dérouleront sans autre incident. Bah ! S’ils le disent, c’est surement vrai, n’est-ce pas ? Et après tout, il n’y a eu que 27 blessés, des ouvriers pour la plupart. Pas la peine d’en faire tout un plat, surtout que si la passerelle est tombée, c’est sûrement leur faute à ces fainéants qui ne pensent qu’à faire grève pour un oui ou pour un non. Ils n’ont qu’à apprendre leur métier, et la joie du labeur accompli, tous ces bons à rien. Non, mais sans blague …
Malheureusement, cet incident n’est qu’un nouvel épisode dans un psychodrame qui tourne au cauchemar pour le comité organisateur des jeux. La presse indienne est virulente, les noms d’oiseaux fusent de toute part, et les imprécations contre le comité organisateur, le Ministre des Sports, le Ministre du Développement Urbain et tout l’establishment indien font la une des quotidiens indiens qui se déchainent avec une rare violence. On ne parle plus désormais uniquement d’incompétence, ou d’incurie, mais bien de crime patriotique, de honte nationale, de drame irréparable pour l’image du pays …. Même le vénérable Premier Ministre, Manmohan Singh, est sorti de sa réserve en appelant toutes les parties au calme et en exhortant les organisateurs à mettre tout en œuvre pour sauver ce qui pouvait encore l’être.
Et il faut bien dire que chaque jour apporte son lot de scandales et de révélations sulfureuses sur les pots de vin des 21 (oui!) agences gouvernementales impliquées dans l’organisation ainsi que sur la mauvaise gouvernance qui transparait dans la gestion globale du projet. Les stades flambants neufs sont jugés inadaptés ou défaillants, des équipements sportifs et matériels techniques sont bloqués en douane par des fonctionnaires corrompus, les sponsors se retirent les uns après les autres par peur d’être mêlés de près ou de loin au fiasco qui se précise, les sociétés d’assurance se refusent désormais à couvrir les Jeux. Même A. R. Rahman, héros national porté en triomphe par une nation toute entière lorsqu’il avait reçu l’oscar de la meilleure musique de film pour « Slumdog millionnaire » l’an dernier à Hollywood, a été prié vertement de revoir sa copie lorsqu’il dévoila, la semaine dernière, le thème musical des jeux, jugé trop fade par les critiques. Il paraitrait qu’il aurait contacté la blonde Shakira pour lui proposer in extremis une version remaniée de son « Waka, waka, it’s time for Africa » façon Bollywood, jupette retroussée très haut sur les hanches, décolleté vertigineux en 3D, et chorus de beaux males à la peau mate et au look de Shahrukh Khan en arrière-plan.
Non, blague à part, vraiment, rien ne va plus à Delhi. Ce vendredi, les responsables des délégations néo-zélandaises, canadiennes, écossaises et irlandaises se sont fendues de communiqués scandalisés sur l’état jugé déplorable du village des jeux, pourtant flambant neuf lui aussi, là où les délégations des quelques milliers d’athlètes et accompagnateurs seront logées. Les matelas des lits seraient, parait-il, tachetées de déjections animales (des chiens errants), la plomberie est défaillante, il n’y aurait pas de connexion internet ni GSM et les douches et WC seraient constellés de crachats de paan (bétel), donnant l’impression désagréable qu’on y vient d’y égorger des moutons pour la fin du ramadan … Pour ceux qui souhiateraient se rendre mieux compte de la gravité de la situation, voici un lien parmi beaucoup d’autres… Le Secrétaire Général du Comité Organisateur a balayé tout cela d’un revers de la main, expliquant que les athlètes étrangers avaient des standards différents de ceux des Indiens, mais que lui ne voyait pas vraiment de problème à tout cela. Pas sûr que les athlètes professionnels des 71 délégations qui, pour la plupart attendent toujours de savoir s’ils vont faire le déplacement à Delhi ou non, apprécieront ce type de commentaires …
Ambiance ! Ajoutons à cela quelques menues inquiétudes. Par exemple, l’épidémie de fièvre dengue qui secoue la ville depuis deux mois. Du jamais vu, de mémoire de Delhiite ! La population de Delhi, dont votre serviteur, est littéralement entrée en guerre contre les moustiques porteurs du virus. La fière dengue n’est que rarement mortelle, mais c’est quand même une véritable saloperie. Elle provoque des fièvres dépassant les 40° pendant une semaine, des maux de tête atroces, des douleurs musculaires et articulaires, des nausées et vomissements, des éruptions cutanées et nécessite souvent une transfusion sanguine importante en raison d’une baisse des plaquettes. Et pas de traitement connu. Il faut juste attendre que ça passe … Sympa ! Nous vivons donc avec des bombes insecticides à portée de main immédiate et nous enduisons du matin au soir de produits répulsifs. Mais malgré tout, c’est l’hécatombe … A titre d’exemple, trois de mes collègues de l’Ambassade l’ont déjà contractée. Heureusement, pour le moment, la famille Muller résiste vaillamment à l’ennemi invisible. Il faut dire que ma douce et tendre veille au grain. Chaque matin, nous passons tous, de gré ou de force, à la pulvérisation collective avant de mettre un pied dehors !
Mais ce n’est pas tout. Le week-end dernier, ce fut une nouvelle douche froide. Deux terroristes masqués, embarqués sur une moto, ont ouvert le feu sur un car de touristes taïwanais, juste en face de la grande mosquée de Delhi, Jama Masjit, un endroit assez pittoresque d’Old Delhi où Catherine et moi avons coutume d’emmener nos visiteurs. Deux heures plus tard, une voiture piégée explosait au même endroit. Heureusement, il n’y eut finalement que quelques blessés légers, et la police en a conclu que ce n’était rien, qu’il ne fallait pas en faire tout un fromage, et surtout pas s’inquiéter pour si peu, qu’ils allaient rapidement arrêter ces petits malfrats du dimanche et leur faire passer le gout des chappattis. Dont acte ! Mais, une semaine plus tard, les lascars courent toujours, et entre temps, une branche indienne d’Al- Qaeda, les Indian Mujahideen, a revendiqué les attentats et s’est fendu d’un communiqué annonçant leur intention de mettre la ville à feu et à sang pendant les jeux. Glup !
Evidemment, tout cela n’est guère de nature à réchauffer l’enthousiasme des athlètes. Déjà de nombreuses stars ont annoncé leur désistement : Hussein Bolt en 100 mètres, par exemple, ou Idowu en triple saut. Et tant d’autres …
Mais le pire, me semble-t-il, ce sont tous ces chantiers de mise en ordre et d’embellissement de la ville, entrepris apparemment sans réelle coordination, ni planification, à mille et uns endroits de la ville, et en particulier aux abords des stades, et dont il semble acquis aujourd’hui qu’aucun ne sera véritablement achevé. On voit bien ce que les autorités ont voulu faire, et, dans l’ensemble, il faut bien reconnaitre que c’est plutôt pas mal. Sauf qu’il manque la touche finale ! Rien n’est achevé complètement; partout, il reste des gravas, des trous, des bosses, des fosses, des parties non peintes ou mal peintes ou même des infrastructures déjà dégradées, abimées, écorchées.
Mais pour ce problème là, au moins, on a un coupable. Le coupable, c’est la faute à pas de chance et plus particulièrement à cette maudite pluie, à cette mousson de malheur qui n’en finit pas. C’est tellement vrai qu’il y a quelques jours, la « chief Minister » de Delhi, Sheila Dikshit (plus ou moins l’équivalent d’une mairesse chez nous), a déclaré qu’il n’y avait plus qu’une chose à faire : prier ! Il fallait que toute la population de Delhi, et même de l’Inde toute entière, et pourquoi pas du monde, se mette à prier de concert pour que la pluie s’arrête. Et oui, vous avez bien lu : dans un pays qui retient son souffle toute l’année dans l’attente de la mousson nourricière, qui gonfle les rivières et irrigue les terres, la mousson dont la survie de 65% du milliard cent quatre-vingt millions d’Indiens est suspendue aux lourds nuages salvateurs – je parle ici des paysans, éleveurs et agriculteurs, des pauvres parmi les pauvres – dans un pays où les réserves d’eau après la sécheresse de l’an dernier avaient atteint un seuil critique, voilà donc qu’on nous demande de prier pour mettre fin au déluge. C’est à n’y rien comprendre, n’est-ce pas ? Vous vous rendez compte ce qu’il faut faire pour sauver les Jeux ?
Bon soit. Je ne suis pas très religieux, mais si ça peut aider, je veux bien prier un petit peu. Mais à qui faut-il envoyer sa prière, Madame Dikshit ? Dans le panthéon des divinités indiennes, il y a bien Varuna le dieu de la pluie, des rivières et des océans ; mais on l’implore précisément pour qu’il libère les océans célestes afin d’irriguer les terres. Il y a aussi Indra, le dieu de la guerre, des orages et des tempêtes. Mais son job à lui, c’est plutôt de provoquer le déferlement des cieux sur les têtes ennemies. Quel est donc le dieu de la non-pluie ? À qui faut-il donc adresser ses prières pour que la pluie cesse ? Cela, Madame Dikshit ne l’a pas bien expliqué. Dans un article à l’humour acide, paru dans le très sérieux Wall Street Journal du 20 septembre sous le titre « Sheila’s prayer : Rain, rain, go ! » Ranjani Mohanty, qui avait également entendu le message pressant de Sheila Dikshit, conseillait pour sa part d’envoyer ses prières « to whom it may concern » (« à qui de droit »), que le grand palais des dieux védiques ferait suivre à la personne en charge…
Avec beaucoup d’à propos également, Madame Mohanty expliquait aussi dans son article, qu’au fond, cette histoire de pluie, c’est quand même d’abord et avant tout l’arbre qui cache la forêt, une excuse un peu facile pour masquer un énooooorme problème de mauvaise gouvernance. Car, depuis des siècles et des siècles, la vie du sous continent indien est rythmée au gré des vents de la mousson et, dès lors, il ne fallait pas être particulièrement devin pour se douter qu’il allait pleuvoir, cette année encore, d’août à septembre, et donc planifier les travaux en conséquence … Surtout que, reconnaissons-le, ces pluies qui arrosent la capitale indienne avec la régularité d’un métronome de 3 heures de l’après-midi jusqu’au petit matin n’ont quand même rien de vraiment extraordinaire. Pour nous Belges, je dirais que c’est « business as usual ». La routine, quoi ! Vraiment pas de quoi fouetter un chat. On est loin de ces images d’apocalypse au journal du soir, où des villages entiers sont rayés de la carte par des torrents de boue, par des fleuves démontés ou par des trombes d’eau. Ici à Delhi, rien qui ressemble de près ou de loin à des typhons, des ouragans ou des tempêtes tropicales. Et nous, qui avons survécu aux ouragans Rita et Catherina à Houston, sommes quelque peu amusés par toute cette agitation.
Amusés ? pas tant que cela quand même. Car c’est vrai que Delhi est devenu un immense foutoir. La moindre averse un peu drue (ce que l’on appelle une bonne drache chez nous) inonde les tunnels et transforme les rues en rivières charriant des débris en tous genres. Les systèmes de drainage et d’évacuation sont le plus souvent obstrués par les travaux en cours ou tout simplement font cruellement défaut. Le trafic, déjà chaotique en temps normal, est devenu un challenge de chaque instant. Vous vous rendez à votre rendez-vous au petit bonheur, sans savoir si vous arriverez à l’heure dite, ou avec trois heures de retard. Et à partir de ce dimanche, on nous promet l’enfer. Les bandes spéciales dites « CWG lanes » (CWG comme Commonwealth Games) seront bloquées à la circulation normale pour faciliter les déplacements des athlètes, journalistes et accompagnateurs (pour autant que tous ces gens arrivent bien sûr). La vie va vraiment devenir difficile jusqu’au 13 octobre. Du coup, la plupart des Delhiite qui en ont les moyens ont planifié une retraite en un lieu plus hospitalier, à l’image de la cour impériale britannique qui fuyait la chaleur torride de Delhi en été pour se réfugier sur les hauteurs de Simla. Tout ceci fait le bonheur des agences de voyages qui profitent de l’aubaine pour proposer des « Commonwealth Vacations » à des prix très attractifs, sur les plages de Goa, du Kerala, des Seychelles ou de la Réunion. Bref ! Le plus loin possible des Jeux. Le monde à l’envers, quoi !
Mais ce ne sera pas pour nous. Excités à l’idée d’assister pour la première fois de notre vie à une grande compétition internationale, nous avions au contraire pris nos billets pour les stades, il y a déjà bien longtemps, sans savoir évidemment que tous ces incidents risqueraient de venir ternir la fête… Franchement dit, si c’était à refaire, je me demande si je n’aurais pas opté moi aussi pour un mini trip à Goa, loin de toute cette agitation. Bah ! A part les épreuves de cyclisme sur piste, le jeudi 7 octobre, toutes les compétitions auxquelles nous assisterons se dérouleront durant la deuxième semaine des Jeux. Je sais que c’est très cynique, mais je me dis que si un stade doit s’effondrer, ou si un plafond tomber sur des têtes, il y a toutes les chances pour que ce ne soit pas sur les nôtres …
Allons, je quitte un instant ma plume à l’humour caustique pour endosser mon costume d’humaniste. Je ne peux pas m’empêcher de ressentir un immense gâchis à propos de toute cette histoire, et je me sens profondément triste pour l’homme de la rue, l’Indien moyen, celui à qui on a gâché la fête, déshonoré la fierté et blessé l’amour propre. Car finalement, lui n’avait pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent : la fierté que son pays, et sa ville, se trouvent pour une fois sous les feux de rampe, montrée en exemple, à l’image de Pékin, il y deux ans, et Johannesburg, il y a quelques mois. Pour lui, aucune chance d’approcher de près ou de loin les dieux du stade, mais pas contre beaucoup d’embarras dans sa vie de tous les jours pour se rendre au travail ou au marché, et au final une facture exorbitante qu’il lui faudra éponger de ses taxes … Heureusement, avec tous ces désistements en cascade d’athlètes internationaux, il aura peut-être une consolation : celle que le contingent indien rafle une flopée de médailles …
A moins, bien sûr, que les athlètes Indiens ne déclarent forfait eux aussi, en raison des conditions de sécurité et des standards d’hygiène inadéquats… 😦


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